Les huit premières années de la vie matrimoniale de William Burnes, les sept premières années de la vie de Robert Burns, se passèrent là et ainsi. Elles semblent avoir été les plus heureuses qu'ait connues la pauvre famille. Mais le nid était devenu trop étroit. Déjà trois enfants, un quatrième attendu. Pour rester dans la maisonnette, il fallait placer les aînés au dehors, les exposer si jeunes aux duretés, peut-être aux brutalités et, pire encore, peut-être aux mauvais exemples d'étrangers. Avec sa noblesse de vues, le père résolut de tout faire pour garder ses fils sous son regard et sous sa main, jusqu'à ce qu'ils fussent moralement formés. Robert Burns a marqué, très précisément, cette préoccupation de son père. «Si mon père était resté dans cette situation, il aurait fallu que je m'éloignasse et que je devinsse un des petits domestiques qui traînent dans une ferme. Mais c'était son souhait et sa prière les plus chers de pouvoir conserver ses enfants sous ses yeux, jusqu'à ce qu'ils pussent discerner entre le bien et le mal[12].» À ce beau devoir William Burnes immola sa santé et abrégea sa vie; mais un de ses enfants devint un grand homme et tous les autres furent d'honnêtes gens.

Que faire cependant pour vivre? Il pensa à se mettre fermier. C'était un nouveau métier qu'il fallait entreprendre à quarante ans. Une de ces heures mauvaises conseillères, qui passent dans la vie des plus prudents, le lui persuada. Et avec quel argent commencer? Comment acheter les outils, les charrues, les premières semences, les quelques bestiaux? Le propriétaire du terrain qu'occupait déjà William Burnes était en même temps propriétaire d'une ferme vacante. Il avait confiance dans le courage et l'honnêteté de son tenancier; il lui avança cent livres pour ses premiers débours. À la Pentecôte de 1766, William Burnes abandonna le cottage d'argile où il avait amené sa femme et où leurs fils leur étaient nés. Il alla s'installer à Mont-Oliphant, une ferme moyenne, située au sommet des collines, au pied desquelles était l'ancienne demeure qu'on pouvait voir de là-haut.[Lien vers la Table des matières.]

II.
MONT-OLIPHANT. — L'ÉDUCATION. — L'ADOLESCENCE.

Si la ferme avait été choisie par Robert Burns lui-même, qui paraît, pendant toute sa vie, avoir considéré plutôt le site que le sol de ses fermes, il ne l'aurait pas choisie ailleurs. Du verger qui est derrière le bâtiment, on découvre une des plus belles vues qui se rencontrent sur cette admirable côte ouest de l'Écosse. On est au haut et au centre d'un vaste amphithéâtre parsemé de bouquets d'arbres, qui descend jusqu'à la mer. À droite, derrière des hauteurs, les clochers et les fumées d'Ayr; à gauche, les collines brunes de Carrick qui aboutissent aux têtes d'Ayr, grands caps rocheux à pic, avec leur château ruiné de Greenan; en face la mer et, au fond de ce grandiose tableau, l'île d'Arran aux nobles lignes léonines, sur laquelle chaque soir d'admirables couchers de soleil descendent dans toutes les pourpres du ciel. C'est un paysage de côte, superbe d'ampleur et d'âpreté. Il n'a pas cependant, ainsi que nous le verrons, passé tout entier dans l'âme de Burns.

Le choix de William Burnes révélait son inexpérience. Ce site magnifique est fait d'une terre ingrate. «Mont-Oliphant, la ferme que mon père occupait dans la paroisse d'Ayr, est presque le plus pauvre sol que je connaisse en état de culture. Je ne puis en donner de plus forte preuve que le fait que, malgré l'accroissement extraordinaire de la valeur de la terre en Écosse, cette ferme, après qu'une somme considérable a été dépensée par le propriétaire pour l'améliorer, a été louée, il y a peu d'années, cinq livres (125 fr.) moins cher que la rente qu'en donnait mon père, il y a trente ans[13].» De plus l'exposition est des plus dures. La dévalée de terrain qui descend vers la mer forme une issue où tous les vents de la baie se précipitent, se réunissent, pour monter furieusement ce couloir au bout duquel est la ferme. Encore maintenant, les braves gens qui l'occupent disent que l'hiver y est terrible. William Burnes allait arroser en vain de sa sueur et de celle de ses fils, ce sol stérile.

Une vie de labeur et de privations commença alors pour la famille. Il est probable que Robert et son frère furent mis aussitôt au travail et que les autres aussi, à mesure qu'ils grandissaient, étaient pris par la besogne. Ces années doivent avoir été bien dures, car elles ont laissé, dans des cœurs courageux qui habitaient des corps endurcis, un souvenir dont la cruauté fut indestructible. Plus de dix ans après, Robert Burns écrivait «la ferme était une affaire ruineuse, mon père était avancé en âge quand il s'était marié; j'étais l'aîné de sept enfants et lui, usé par des privations de jeunesse, n'était pas capable de travailler. Nous vivions très pauvrement; j'étais un habile laboureur pour mon âge et celui qui venait après moi était un frère qui pouvait conduire très bien une charrue et m'aider à battre le grain... Ce genre de vie, la tristesse sombre d'un ermite avec le travail sans répit d'un galérien, me conduisit à ma seizième année[14].» Et près de trente ans plus tard, Gilbert, si calme cependant, en parle dans des termes qui, dans leur simplicité et leur exactitude, sont terribles. «Mon père, en conséquence de ceci (la mauvaise qualité de la terre), tomba dans des difficultés qui s'augmentèrent par la perte d'une partie de ses bestiaux et par la maladie. Aux attaques du malheur, nous ne pouvions opposer qu'un rude labeur et la plus rigide économie. Nous vivions très étroitement. Pendant plusieurs années, la viande de boucherie fut inconnue à la maison, tandis que tous les membres de la famille travaillaient de toutes leurs forces, et même plutôt au-delà de leurs forces, aux besognes de la ferme. Mon frère, à treize ans, aidait à battre la récolte de blé et, à quinze ans, il était le principal ouvrier de la ferme, car nous n'avions aucun domestique, ni mâle ni femelle. L'angoisse d'esprit que nous ressentîmes dans nos tendres années sous ces privations et ces difficultés fut très grande. Quand nous pensions à notre père vieilli (il avait alors plus de 50 ans), brisé par les longues et continues fatigues de sa vie, avec une femme et cinq autres enfants et dans une situation déclinante, ces réflexions produisaient dans l'esprit de mon frère et dans le mien des sensations de la plus profonde détresse. Je n'ai aucun doute que le dur travail et le chagrin de cette période de sa vie n'aient été en grande partie la cause de cette dépression de vitalité dont Robert fut si souvent affligé pendant tout le reste de sa vie. À cette époque, il souffrait presque constamment, le soir, d'une sourde migraine, qui, à une période ultérieure de sa vie, se changea en palpitations du cœur et en menaces de faiblesses et de suffocations dans le lit, pendant la nuit.[15]»

Il est impossible, en lisant ces lignes, de ne pas voir tous ces enfants, garçons et filles, le père, la mère, la famille entière s'épuisant sur ce sol méchant, pendant des journées où l'acharnement au travail étourdit sur son inutilité, puis rentrant le soir exténuée, hâve de fatigue, et s'asseyant à un maigre souper qui calme à peine la faim et ne refait pas les forces. On devine une vie qui épuise les tempéraments, décharne les muscles et durcit les traits. On y sent surtout ce découragement progressif du paysan, quand sa ruine semble se tramer dans la solitude des champs, qu'il a contre lui, avec le mauvais vouloir de la glèbe, les contrariétés fourbes des saisons, et que son travail, sans récompense, prend vraiment le caractère d'un châtiment.

C'est à travers ces anxiétés et ces privations que se fit l'éducation de Robert Burns et de son frère. Elle mérite qu'on s'y arrête avec respect, car elle forme un des touchants chapitres de l'admirable histoire de l'instruction populaire en Écosse. Rien n'est plus curieux et plus beau que les efforts de ce petit peuple, si pauvre cependant, si durement éprouvé par le climat, les guerres étrangères et les discordes civiles, vers une éducation. «Dans presque toutes les périodes de l'histoire de l'Écosse, dit J. Hill Burton, tous les documents qui traitent de la condition sociale du pays révèlent un système d'éducation (machinery for education) toujours en avance sur les traces de l'art ou des autres éléments de civilisation.[16]»

Ce que l'Écosse a eu d'original, ce n'a pas été ses quatre Universités, bien qu'elles fussent nombreuses, eu égard à la population, et libéralement ouvertes à tous; ce n'était pas même ses écoles de grammaire, qui existaient dans toutes les villes de quelque importance; ces mêmes institutions se retrouvaient en Angleterre, plus riches et plus répandues. Ce qui a fait l'Écosse ce qu'elle a été, ce qui a tiré de cette maigre population un nombre considérable d'hommes illustres, un nombre incalculable d'hommes distingués, a été son système d'éducation primaire. Elle avait organisé l'instruction universelle que notre âge croit avoir découverte. Dès 1560, les rédacteurs du Premier Livre de Discipline proposaient qu'une partie des biens du clergé fût appliquée à l'éducation nationale. «Attendu que tous les hommes venaient ignorants au monde et que Dieu avait cessé de les éclairer miraculeusement, un système d'éducation pour tous devenait une nécessité.» Une école devait être attachée à chaque église et les parents qui n'avaient pas le moyen de mettre leurs enfants à l'école devaient être assistés sur les fonds de l'église[17]. Le clergé réformé poussait dans ce sens. En 1616, un acte du Conseil Privé portait qu'il y aurait une école dans chaque paroisse du royaume, sous la surveillance de l'évêque[18]. Enfin, en 1696, parut le statut qui créa définitivement le fameux système connu sous le nom des «Écoles Paroissiales». Il portait que, dans chaque paroisse, l'entretien d'une école devenait un impôt de la propriété foncière. Le salaire du maître d'école devenait une charge à l'égal du traitement du ministre. Les propriétaires fonciers devaient également fournir au maître d'école une maison convenable[19].

Dès lors, dans chaque paroisse, les pauvres purent être instruits. Humble enseignement, sans doute, donné souvent dans des masures, par des ignorants. Mais qu'importe? Le peuple avait la soif de la science qui, pour l'énergie et l'activité de la vie, vaut mieux, vaut mille fois mieux que la possession et la satiété de la science. Maîtres et élèves enseignaient, apprenaient du mieux qu'ils pouvaient; la bonne volonté va loin en tout. Dans presque toutes les chaumières, à la lumière du feu de tourbe, car on ne brûlait guère de houille alors et les collines écossaises n'ont le plus souvent que des taillis, on lisait avidement; on se passait les quelques livres qu'on pouvait avoir, souvent des livres de théologie ou des recueils de sermons; on discutait l'orthodoxie, la doctrine du ministre, parfois avec une éloquence ou une perspicacité natives, toujours avec une ténacité d'argumentation caractéristique de la race. Tandis que les villes des autres pays étaient encore des bas-fonds d'ignorance croupissante, le voyageur qui passait dans le plus misérable clachan écossais s'émerveillait d'y trouver des germes et parfois des fleurs singulièrement épanouies de vie intellectuelle. Il y a de cette surprise un exemple bien probant. Dans le voyage que Wordsworth fit avec Coleridge en Écosse, un peu après cette époque, et dont le charmant journal a été publié récemment, on trouve des impressions comme celles-ci: «Nos petits gars avant d'être loin furent rejoints par une demi-douzaine de leurs compagnons, tous sans souliers ni bas. Ils nous dirent qu'ils demeuraient à Wanlockhead, le village là-haut, qu'ils montaient au sommet de la colline; ils allaient à l'école et apprenaient le latin, Virgile, et quelques-uns d'entre eux le grec, Homère; mais quand Coleridge commença à les questionner plus avant, vite, ils s'enfuirent, pauvres petits! Je suppose qu'ils avaient peur d'être examinés.» Le lendemain on trouve cette note: «Passé près d'un berger qui était assis sur le sol, lisant, avec un livre sur ses genoux, s'abritant du vent au moyen de son plaid, tandis qu'un troupeau de moutons paissait près de lui parmi les roseaux et une herbe grossière»; et le soir du même jour, cet autre trait: «La petite fille fut enchantée des six pence que je lui donnai et dit qu'elle achèterait avec cela un livre lundi matin.» Le lendemain était un dimanche et il n'était pas question d'acheter quoi que ce fût en Écosse, un dimanche. Ces quelques notes de voyage en prouvent plus que beaucoup de textes[20].