De ces écoles de villages, il arrivait que des élèves plus méritants allaient jusqu'à une des Universités. Au prix de quels sacrifices et de quelles privations! Il fallait vraiment que la flamme sacrée brûlât en eux. Les classes étaient ouvertes cinq mois par an; le reste du temps, ils enseignaient eux-mêmes ou revenaient travailler la terre pour gagner leurs maigres dépenses. Ils recevaient, pendant leurs termes, par les voituriers, leurs provisions de pain d'avoine et de pommes de terre; ils vivaient avec cela; aux vacances, ils regagnaient à pied la maison du père[21]. Boswell raconte qu'étant dans l'île de Col, il vit un fermier dont le fils allait chaque année à pied à Aberdeen, pour son éducation, et en revenait dans l'été, servir de maître d'école dans l'île, traversant ainsi deux fois l'Écosse d'une mer à l'autre. «Il y a quelque chose de noble, dit le Dr Johnson, dans ce jeune homme qui fait une marche de deux cents milles, et autant pour revenir, par amour du savoir[22]». «L'éducation est une passion en Écosse», dit Froude en racontant l'histoire, touchante aussi, de l'éducation d'un autre grand Écossais, Thomas Carlyle[23]. C'est ainsi qu'ont été élevés beaucoup des hommes qui ont fait honneur à l'Écosse.

Même dans ce pays si merveilleusement épris de savoir, l'éducation de Robert Burns et de son frère Gilbert forme un épisode rare et vraiment émouvant. On ne sait ce qu'on y doit le plus admirer des sacrifices du père, du dévouement du maître, ou de l'ardeur des enfants à apprendre. À eux tous ils forment comme un groupe complet qui symbolise ce qu'il y a eu de plus élevé et de plus méritoire dans l'élan universel de l'Écosse vers l'éducation.

William Burnes habitait encore son cottage d'Alloway quand il commença à songer à l'instruction de ses fils. Le maître de l'école d'Alloway venait de partir et l'école était vide. William Burnes va à Ayr, s'informe. Il y avait alors un jeune garçon d'environ dix-sept ans, nommé John Murdoch, qui achevait lui-même son éducation et perfectionnait son écriture. William lui envoie dire qu'il l'attend à l'auberge où il le prie d'apporter un de ses cahiers. L'examen ayant été favorable, il l'engage. Burnes s'était entendu avec quatre de ses voisins. Ils donnaient, à tour de rôle, l'hospitalité au jeune maître d'école; Murdoch restait une semaine chez l'un, puis la semaine suivante chez l'autre, et ainsi de suite[24]. Il enseignait dans la journée les enfants de ces braves gens, et sans doute, le soir, faisait quelques lectures, commençait presque sans livres et sans ressource à apprendre le français qu'il devait plus tard posséder fort bien. Au bout d'environ un an, William Burnes se transporta à Mont-Oliphant; mais, malgré la distance qui, à la vérité, n'était pas grande, Robert et Gilbert continuèrent de venir à l'école de John Murdoch, pendant plus d'une année.

Ce qui n'est pas moins remarquable que tout ceci, c'est l'excellence de l'éducation qui se donnait dans un coin perdu de ce pays qu'on regardait ailleurs comme presque barbare. Les livres dont on se servait étaient le Nouveau-Testament, la Bible, un choix de morceaux en vers et en prose, la grammaire anglaise. On lisait, on épelait sans livre, on faisait des analyses. Murdoch lui-même a laissé un exposé de sa méthode. «C'était, dit-il, de leur faire bien comprendre le sens de chaque mot, dans chaque phrase qu'on devait apprendre par cœur. Soit dit en passant, ceci peut se faire plus aisément et plus tôt qu'on ne le pense généralement. Dès qu'ils étaient assez avancés pour le faire, je leur enseignais à mettre les vers dans l'ordre naturel de la prose, quelquefois à substituer les expressions synonymes aux mots poétiques et à suppléer toutes les ellipses. Ce sont des moyens de s'assurer que l'élève comprend son auteur. Ce sont des aides excellentes pour apprendre l'arrangement des mots dans les phrases, et pour acquérir de la variété d'expression[24]

Robert et Gilbert faisaient de rapides progrès. Ils apprenaient les hymnes et les poésies de leur recueil avec une grande facilité, et, dans tous les petits exercices littéraires, ils étaient à la tête de leur classe. Chose étrange, Murdoch était beaucoup plus frappé de Gilbert que de Robert. Le premier dont la face joyeuse disait: «Gaîté, avec toi je veux vivre![25]» lui semblait doué d'une imagination plus vive et avoir plus d'esprit. «Assurément, si on avait demandé à quelqu'un qui connaissait les deux enfants, lequel courtiserait les Muses, il n'aurait jamais deviné que Robert vraisemblablement eût une tendance de ce côté[26].» Celui-ci avait une expression généralement grave, qui révélait un esprit sérieux, contemplatif et pensif. «À cette époque, dit-il de lui-même, je n'étais le favori de personne. J'étais noté pour une mémoire tenace, quelque chose de brusque et d'obstiné dans mon caractère et une piété enthousiaste et stupide. Je dis stupide, parce que je n'étais encore qu'un enfant. Bien qu'il en coûtât quelques corrections au maître d'école, je devins un excellent élève en anglais et, vers l'âge de dix ou onze ans, j'étais passé critique en substantifs, verbes et particules[27]

Après avoir fait ainsi la classe à Alloway, pendant plus de deux ans et demi, Murdoch dut quitter le pays. Des changements étaient survenus parmi les fermiers qui soutenaient l'école; on lui offrait une situation meilleure dans le Carrick. Il ne voulut pas partir sans dire adieu à ses deux élèves favoris et à leur père pour lequel il avait de la vénération. Un soir, il s'en alla par les collines qui montent vers Mont-Oliphant, un peu triste sans doute, comme aux déplacements de la pauvre vie de maître d'école, avec la perspective de nouveaux visages et d'un milieu peut-être plus difficile. Il n'était pas riche, et cependant il emportait pour chacun de ses élèves, un présent qu'ils garderaient en souvenir de lui, peu de chose, à la vérité, un présent un peu pédant, et toutefois touchant à cause de la pauvreté et de l'affection de celui qui le donnait: un résumé de grammaire anglaise et la tragédie de Titus Andronicus. Pour passer la soirée, il se mit à lire la pièce à haute voix. Toute la famille écoutait en cercle. Shakspeare, si ce drame est de lui, y a entassé toutes les horreurs de l'ancien théâtre anglais. À la fin du second acte, on voit, dans une forêt, Lavinia ensanglantée, la langue et les mains coupées, entre deux scélérats qui viennent de la violer et qui lui conseillent de demander de l'eau pour se laver les mains. À cet endroit, toute la famille éclata en sanglots et pria Murdoch de ne pas poursuivre. Burnes toujours calme, fit observer avec raison que, si on ne voulait écouter la pièce jusqu'au bout, il était inutile que Murdoch la laissât. Mais Robert impétueusement s'écria que, si on la laissait, il la jetterait au feu. Le père allait gronder; le jeune maître intervint, en disant qu'il aimait cette sensibilité et laissa une autre comédie à la place du terrible Titus Andronicus[28]. Combien y avait-il, à cette époque, en Europe, de foyers de paysans où une pareille scène fût possible?

Murdoch parti, la petite école de là-bas, près de l'ancien cottage, avait de nouveau fermé ses volets. D'ailleurs, les garçons grandissaient; leurs services commençaient à se faire sentir à la ferme; on avait besoin d'eux, car la lutte contre la misère était âpre et serrée; il fallait que tout le monde fût là. Pendant les soirées d'hiver, à la chandelle, le père enseignait l'arithmétique à ses fils; les deux sœurs aînées et un frère de la mère de Burns qui étaient à la ferme profitaient des leçons. William Burnes essayait de continuer lui-même l'éducation de ses fils. Il est beau de voir comment cet homme, dévoré de soucis et livré à ses propres ressources, essayait, malgré tout, de diriger ses enfants. Quand ils l'accompagnaient dans ses occupations de la ferme, il causait avec eux de tous les sujets, comme s'ils avaient été des hommes; il essayait de mener la conversation sur tout ce qui pouvait augmenter leur savoir ou les affermir dans des habitudes de vertu. Il avait emprunté pour eux un manuel de géographie, et s'efforçait de leur faire connaître la situation et l'histoire des diverses contrées du globe. À un cabinet de lecture d'Ayr, il se procurait la Théologie physique et astrale de Durham, la Sagesse de Dieu dans la Création de Ray, pour leur donner quelque idée d'astronomie et d'histoire naturelle. Il avait souscrit chez un libraire de Kilmarnock à l'Histoire de la Bible de Stackhouse. Jusque dans les personnages secondaires, on retrouve cette soif d'apprendre et, du fond de ce tableau si curieux, sortent de toutes parts des détails qui en complètent l'impression. Un frère de la mère de Burns, qui était resté quelque temps à la ferme, en avait profité pour apprendre lui-même un peu d'arithmétique, «à la chandelle des soirs d'hiver,» comme dit Gilbert. Il s'en va un jour à Ayr, dans une boutique de libraire, pour acheter un guide du calculateur ou quelque parfait secrétaire du temps. Il s'explique mal ou le marchand se trompe, et il emporte un choix de lettres des principaux écrivains anglais. Comme tous les livres qui entraient dans la maison, celui-ci passe par les mains de Burns, et c'est sans doute à l'impression qu'il en reçut qu'on doit sa correspondance qui fut, peut-être, pour lui un travail plus sérieux que sa poésie[29]. Une des plus grosses dépenses de cette famille si pauvre était l'achat de quelques livres.

En 1772, une bonne nouvelle arriva: Murdoch, qui a été si longtemps absent, dont on a si souvent parlé, qui a séjourné dans le Carrick, puis à Dumfries, Murdoch revient à Ayr. Sur cinq candidats, il a été choisi pour être professeur à l'école de la ville. C'est un ami qui est rendu! Il n'a pas oublié ses anciens élèves. Il leur envoie en cadeau les Œuvres de Pope et quelque autre poésie. C'est la première qu'ils aient entre les mains, depuis le recueil de la petite école d'autrefois. William Burns profite du retour de son jeune ami pour lui envoyer son fils aîné, qui se perfectionnera avec lui et pourra, à son tour, servir de maître à ses frères et sœurs. Mais le travail presse et on ne peut guère disposer que des quelques semaines qui précèdent immédiatement la moisson. Aussitôt qu'on commencera à faucher, Robert, qui fournit la besogne d'un homme, devra être à son rang, à l'aube, quand la file des moissonneurs se préparera à attaquer le premier champ. C'est dans les souvenirs de Murdoch lui-même qu'il faut lire l'emploi de ces quelques jours dérobés au labeur de la ferme et retrouver l'enthousiasme du maître et de l'élève.

«En 1773 Robert Burns vint vivre et loger avec moi, dans le dessein de revoir la grammaire anglaise etc., afin d'être plus capable d'instruire ses frères et sœurs à la maison. Il était avec moi jour et nuit, à l'étude, à tous les repas et dans toutes mes promenades. Au bout d'une semaine, je lui dis que, comme il possédait assez bien les parties du discours etc., j'aimerais à lui enseigner un peu de prononciation française, afin que lorsqu'il rencontrerait le nom d'une ville française, d'un navire, d'un officier ou quelque autre nom semblable dans les journaux, il pût le prononcer un peu comme du français. Robert fut heureux d'entendre cette proposition et nous attaquâmes immédiatement le français avec grand courage. On n'entendait plus autre chose que la déclinaison des noms, la conjugaison des verbes etc. Quand nous nous promenions ensemble, et même aux repas, je lui disais continuellement le nom des objets en français, au fur et à mesure qu'ils s'offraient; en sorte que d'heure en heure il accumulait une provision de mots et quelquefois de petites phrases. Bref, il prit si grand plaisir à apprendre, et moi à enseigner, qu'il était difficile de dire lequel des deux était le plus zélé, et, vers la fin de la seconde semaine de notre étude du français, nous commençâmes à lire un peu des aventures de Télémaque, dans les mots mêmes de Fénelon.

Mais voici que les plaines de Mont-Oliphant commencèrent à jaunir et Robert rappelé dut abandonner les agréables scènes qui entouraient la grotte de Calypso et, armé d'une faucille, chercher la gloire en se signalant dans les champs de Cérès. Et c'est ce qu'il faisait, car bien qu'il n'eût que quinze ans, on me disait qu'il faisait l'ouvrage d'un homme.