Aussi fus-je privé de mon très bon élève et d'un très agréable compagnon au bout de trois semaines, dont l'une fut entièrement consacrée à l'étude de l'anglais et les deux autres principalement à celle du français. Cependant je ne le perdis pas de vue; mais je faisais de fréquentes visites chez son père quand j'avais moi-même ma demi-journée de congé, et souvent j'y allais accompagné d'une ou deux personnes plus intelligentes que moi-même, afin que le bon William Burnes pût goûter une petite fête intellectuelle. Alors on passait à d'autres mains l'aviron. Le père et le fils s'asseyaient avec nous et nous goûtions une conversation où un raisonnement solide, des remarques sensées et un assaisonnement modéré de plaisanterie étaient si heureusement mêlés qu'elle était du goût de tout le monde. Robert avait cent choses à me demander sur les Français, etc. et le père, qui avait toujours en vue une instruction rationnelle, avait sans cesse quelques questions à poser à mes amis, plus instruits sur la physique ou les sciences naturelles ou la philosophie ou quelque autre sujet intéressant[30]

Cette page, dans sa bonhomie simple et son enthousiasme un peu naïf, n'est-elle pas d'une âme excellente et saine? De son séjour auprès de Murdoch, Robert avait rapporté un dictionnaire et une grammaire français ainsi que les fameuses Aventures de Télémaque. «En peu de temps, au moyen de ces livres, il acquit une connaissance du langage suffisante pour lire et comprendre n'importe quel auteur français en prose. Ceci fut considéré comme une sorte de prodige et, par l'entremise de Murdoch, lui procura la connaissance de plusieurs jeunes garçons d'Ayr, qui à ce moment s'exerçaient à parler français, et l'attention de quelques familles, en particulier celle du Dr Malcolm où la connaissance du français était une recommandation[31]

Tous les personnages de cette histoire, même ceux qui sortent à peine du second plan, sont intéressants par cette soif de savoir et l'énergie de leur travail solitaire. Voici une autre figure qui apparaît à peine et qui est bien de ce monde-là. «Observant la facilité avec laquelle il avait acquis le français, M. Robinson, le maître d'écriture établi à Ayr, et ami particulier de M. Murdoch, après avoir acquis une connaissance considérable du latin par son propre effort, sans l'avoir jamais appris à l'école, conseilla à Robert de faire la même tentative en lui promettant toute l'aide en son pouvoir. Conformément à cet avis, celui-ci acheta Les Rudiments du latin, mais trouvant cette étude aride et peu intéressante, il l'abandonna peu après[31].» Ce maître d'écriture qui s'est fait par lui-même latiniste et qui veut enseigner la langue de Virgile et de Tite-Live à un petit paysan n'est pas non plus à passer sous silence.

Quant à Murdoch, après avoir continué pendant quelques années à enseigner à Ayr, il se fâcha avec le ministre de la paroisse et partit pour Londres. Il y vécut en y donnant des leçons de français aux Anglais et d'anglais aux étrangers; il paraît qu'il eut pour élève Talleyrand. À force de volonté, il avait réussi à posséder le français assez bien pour écrire un Vocabulaire des Racines de la Langue Française; un Essai sur la Prononciation et l'Orthographe de la Langue Française. La renommée de Burns lui parvint à travers le bruit de Londres. Après une vie de peine, il arriva pauvre à la vieillesse. Les amis et les admirateurs du poète firent une souscription en sa faveur pour le retirer de l'indigence. Il mourut en 1824, à soixante-dix-sept ans, après avoir survécu vingt-huit ans à son élève favori. Il a mérité d'être uni à sa gloire, et il a droit au respect qui revient aux cœurs bons et aux vies d'honnêteté.

Il est à peu près clair, d'après la page citée plus haut, que Murdoch avait à cette époque modifié son opinion sur les deux frères. Une flamme était allumée dans Robert. Il était dès à présent facile de voir que la lueur qui se formait en lui n'était pas de même essence que chez les autres. Dans l'isolement de Mont-Oliphant dont Gilbert disait plus tard: «Rien ne pouvait être plus retiré que notre manière ordinaire de vivre à Mont-Oliphant; nous voyions rarement quelqu'un d'autre que les membres de notre famille[32]», dans cette solitude de pauvreté et ce travail sans trêve, Robert s'était jeté avec fureur dans la lecture.

Tout jeune, il avait aimé à lire et il semble avoir été très tôt sensible aux beautés littéraires. Il se rappelait, comme tous ceux qui aiment les lettres, le premier morceau qui lui avait fait impression et donné ce petit choc inoubliable qui éveille l'âme à des choses nouvelles. C'était la vision où Mirzah contemple, du sommet de la colline, la vie humaine, sous la forme d'un pont aux arches ruineuses jeté sur le torrent du temps, et discerne au-delà les îles bienheureuses, dans lesquelles reposent ceux qui furent gens de bien[33]. C'est un des beaux morceaux de prose anglaise, calme, harmonieux, et, en dépit de son affabulation orientale, éclairé d'une lumière qui semble empruntée aux allégories de Platon. «Je pouvais voir des personnes vêtues d'habits brillants avec des guirlandes sur la tête, passant entre les arbres, couchées au bord de fontaines ou reposant sur des lits de fleurs; et je pouvais entendre une harmonie confuse d'oiseaux chanteurs, d'eaux tombantes, de voix humaines et d'instruments de musique. Une allégresse grandit en moi à la découverte d'une scène si délicieuse.» À côté de cette noble page un autre morceau, également d'Addison, avait agi sur lui, un hymne de remerciement à Dieu après les dangers d'un voyage, d'une dignité un peu artificielle. «Le premier objet de composition littéraire dans lequel je me rappelle avoir pris plaisir était la vision de Mirzah et un hymne d'Addison commençant: «Combien bénis sont tes serviteurs, ô Seigneur.» Je me rappelle particulièrement une demi stance qui était une musique pour mes oreilles d'enfant; je rencontrai ces deux morceaux dans le recueil de Mason, un de mes livres de classe.» La strophe qui était restée dans sa mémoire est, en effet, une des meilleures du morceau. Addison fut ainsi doublement un initiateur pour Burns. Il lui révéla d'un même coup les deux côtés du plaisir littéraire: le pouvoir qu'ont les mots d'évoquer de belles images et la part de musique qu'ils peuvent contenir.

À partir de ce moment, il dévora tout ce qui lui tombait sous la main: vieux livres, volumes dépareillés, romans incomplets, ouvrages ennuyeux ou démodés. Il mettait à contribution les pauvres planches de livres des voisins. L'un d'eux lui prêtait deux volumes de Pamela; le forgeron qui ferrait les chevaux lui prêtait la Vie de William Wallace. Robert lisait tout cela avec une avidité et une ardeur sans égales. «Aucun livre n'était assez volumineux pour effrayer son zèle ou assez vieux pour refroidir ses recherches[34].» Lui-même a laissé la liste de ces lectures hétérogènes, rassemblées au hasard des prêts ou des trouvailles dans un panier de bouquiniste. «Ma connaissance de l'histoire ancienne provenait de la Grammaire géographique de Guthrie et de Salmon; j'acquis du Spectateur mes connaissances de mœurs modernes, de littérature et de critique. Ces livres, avec les œuvres de Pope, quelques pièces de Shakspeare, Tull et Dickson sur l'Agriculture, le Panthéon, l'Essai de Locke sur l'Entendement Humain, l'Histoire de la Bible de Stackhouse, le Jardinier anglais de Justice, les Lectures de Boyle, les œuvres d'Allan Ramsay, la Doctrine de l'Évangile sur le Péché originel du Dr Taylor, une collection choisie de chansons anglaises et les Méditations d'Hervey avaient été la mesure de mes lectures[35].» Et il ajoute ces mots qui font saisir à son origine sa vocation de chansonnier, au moment très précoce où l'action future point dans une préférence. «La collection de chansons était mon vade mecum. Je les lisais et relisais, en conduisant mon chariot ou en allant au travail, chanson par chanson, vers par vers, notant soigneusement le tendre et le sublime; de l'affectation ou de la boursouflure. Je suis convaincu que je dois à cet exercice beaucoup de mon habileté de critique, telle quelle[35]

Il n'est guère possible de parcourir la liste de ces auteurs sans faire une remarque importante et à laquelle les critiques anglais ne paraissent pas avoir prêté suffisamment attention. C'est, si on néglige les livres de renseignements, qu'Addison et Pope ont été les deux premiers maîtres littéraires de Burns; il a été formé, à l'âge où les impressions sont vives et profondes, par les deux écrivains les plus classiques de l'époque classique de la littérature anglaise, j'entends ceux qui ont le mieux possédé, l'un par art et l'autre par grâce de nature, la netteté et la sobriété de la forme, ceux également où l'idée s'ajuste sur un plan très raisonné. Burns a peu lu les auteurs colorés et imaginatifs du XVIe siècle. Dans sa jeunesse, il n'avait, on le voit, que quelques pièces de Shakspeare; il n'a connu Spenser que beaucoup plus tard, après qu'il avait déjà fourni la meilleure partie de son œuvre. Il doit peut-être, en partie, à ces modèles, ce que sa poésie a de court, d'arrêté et de direct, on pourrait presque dire de classique. Il faut ajouter à cette influence celle des chansons populaires, dont il parle lui-même et qui souvent, pour d'autres causes, ont des qualités analogues, avec plus de passion.

Le travail d'esprit que ces lectures excitaient faisait naître peu à peu dans ce jeune paysan la conscience confuse de sa force. Il était bien loin de croire qu'il serait jamais un écrivain, un poète. Mais il prenait lentement le sentiment de sa supériorité. Il était fier de ses lectures. Il aimait à se mêler à ces discussions théologiques familières aux paysans écossais, nourris de la lecture de la Bible, d'ouvrages religieux et de sermons raisonneurs. Il s'y jetait avec son impétuosité naturelle et une hardiesse, où entrait peut-être bien quelque envie d'étonner et de terrifier l'entourage. «Les discussions de théologie, vers cette époque, faisaient perdre à moitié la tête au pays, et moi, ambitieux de briller les dimanches, entre les sermons, dans les conversations, aux funérailles, etc., je pris l'habitude, quelques années plus tard, de mettre le calvinisme dans l'embarras, avec tant de chaleur et d'emportement, que je soulevai contre moi un haro d'hérésie qui n'a pas encore cessé à présent[36].» Il y employait déjà la vigueur et la souplesse de raisonnement qui devaient plus tard tant frapper les esprits cultivés d'Édimbourg, et sans doute aussi sa raideur de sarcasme. Il rapportait un certain orgueil de ces rencontres où il devait secouer ses adversaires comme il lui plaisait. À cela se mêlait une poussée obscure de rêves, de désirs, d'aspirations sans forme, et cependant claires et chères, car elles prenaient un corps dans la solitude des travaux champêtres, et la misère de sa vie leur donnait de la douceur. Tout cela s'ébauchait indistinct, au fond d'un gars robuste, gauche et timide, tantôt ombrageux et sombre, tantôt pris d'accès de sociabilité et de gaîté.

Cependant, ces jours assombris ne furent pas sans leur joie, et, pour employer le proverbe anglais, ces nuages eurent leur liseré d'argent. Au milieu de ces tracas, l'amour entra dans l'âme du poète et y éveilla la poésie. Ce fut une pastorale charmante et chaste qui restera mémorable dans l'histoire de la littérature écossaise. C'était au temps de la moisson. Les champs de Mont-Oliphant n'étaient pas aussi bruyants que ceux de ce fermier qui louait un musicien pour animer ses travailleurs et faisait tomber les gerbes au son des cornemuses. Toutefois la récolte est joyeuse partout, et il y a, dans l'emportement du faucheur lancé dans les blés, une sorte d'ivresse qui fait oublier les soucis. À chaque moissonneur, c'était la coutume d'adjoindre une moissonneuse qui le suivait, mettait en javelle les épis qu'il avait coupés. Robert avait quinze ans, mais il donnait le travail d'un homme. Il eut pour la première fois sa place et sa compagne. La fillette avait un an de moins que lui. Elle se nommait Nelly Kilpatrick; c'était la fille du forgeron qui avait jadis prêté à Burns la Vie de Wallace[37]. L'Écosse n'est pas disposée à oublier le nom de cette famille qui a eu, à deux reprises, sur son poète, une telle influence. Burns a laissé lui-même le récit ravissant de cette idylle; il y a quelque chose de la simplicité et de la grâce de certains passages de Daphnis et Chloé.