Il venait de rentrer fatigué d'avoir brandi le fléau toute la journée, à l'heure où le soleil fermait son regard au fond d'un horizon neigeux. Il s'était assis tout pensif dans la chambre de derrière de la ferme pour se reposer; il était triste et accablé et «ce qui l'entourait était propre à accroître sa tristesse. Il se mit à regarder la fumée du foyer qui emplissait le vieux cottage d'argile, et faisait tousser; à écouter les rats qui couraient dans la toiture. Ce sont des heures qui entraînent l'esprit vers la mélancolie ou le passé, ce qui souvent est tout un. C'était sûrement tout un pour lui. Il se mit à songer au temps perdu, à sa jeunesse dépensée, aux occasions échappées; il prêta l'oreille à ce chœur de reproches qui court et crie derrière nous.

Dans cet air chargé de suie et de fumée,
Je regardai en arrière, je réfléchis au temps perdu,
Comment j'avais passé ma fleur de jeunesse,
Sans rien faire
Qu'enfiler des balivernes ensemble par des rimes,
Pour faire chanter des sots.

Si j'avais seulement écouté les bons avis,
Je pourrais aujourd'hui être un gros bonnet aux marchés,
Ou entrer fièrement dans une banque et régler
Mon compte-courant;
Tandis qu'ici, à demi affolé, mi-nourri, mi-vêtu,
Voilà toute ma richesse[250].

Rencontre singulière: c'est, presque dans les mêmes termes, la plainte du pauvre Villon:

Bien sçay se j'eusse estudié
Ou temps de ma jeunesse folle,
Et à bonnes mœurs dédié,
J'eusse maison et couche molle!
Mais quoy! je fuyois l'escolle,
Comme faict le mauvays enfant,
En escrivant ceste parolle,
À peu que le cueur ne me fend[251].

C'est le cri, proféré tout haut ou tout bas, de ceux qui ont gaspillé leurs premières années en billevesées et brûlé leur poudre aux moineaux, au lieu de viser un bon gibier substantiel. «Mais quoy!» est-il si raisonnable après tout? Cela avancerait bien le pauvre Villon d'avoir été un bourgeois dodu, calfeutré «lez ung brasier, en chambre bien nattée» avec dame Sydoine. Vaut-il pas mieux avoir fait la ballade des Dames du Temps jadis? Et en admettant qu'il n'en sache plus rien lui-même à l'heure qu'il est, n'est-ce pas un plaisir aussi doux de goûter ses propres vers que de «boire ypocras à jour et à nuytée[252]». Ainsi de Burns. Quand il serait devenu fermier cossu et qu'il aurait eu un crédit à la banque, vaut-il pas mieux qu'il ait fait la Vision et vécu pauvre? Et quel jour de marché ou de vente lui aurait jamais procuré une fête intérieure comme celles qui ont réjoui son âme?

Mais en ce soir d'hiver où les reproches lui bourdonnaient dans la tête, il n'en était pas là. Sur le moment, il se fâche, il s'emporte contre lui-même, il se dit des injures, lève le poing tout prêt à faire quelque serment imprudent de ne plus rimer:

Je m'agitai, murmurant «imbécile, idiot»,
Et je levai en l'air ma main durcie,
Pour jurer par le toit semé d'étoiles,
Ou par quelque antre serment imprudent,
Que désormais je serais à l'abri des rimes,
Jusqu'à mon dernier souffle.

Les paroles funestes lui viennent, quand tout à coup quelque chose d'extraordinaire se passe. La porte s'ouvre et une femme apparaît. Les strophes qui annoncent l'entrée de la vision sont parfaites de grâce et de réalité; un autre poète aurait dépeint cette apparition sous la forme d'une allégorie, quelque chose comme une statue de monument public, très majestueuse et très banale. Mais Burns portait le vrai en ses moelles et ses extases elles-mêmes étaient faites de réalité. Aussi c'est une jolie fille qui lui apparaît, modeste, gracieuse et belle, mais, sous ses vêtements féeriques, vivante, une des filles bien prises du pays d'Ayr. Avec un jugement sûr, il a choisi le vrai symbole de sa poésie:

Quand, click! la ficelle tira le loquet,
Et, dgi! la porte alla frapper le mur,
Et je vis, à la flamme de mon foyer
Toute brillante maintenant,
Une jeune fille étrangère, bien prise, jolie,
M'apparaître en plein.