Vous ne doutez pas que je retins mon souhait;
Mon jeune serment à moitié formé fut étouffé;
Je regardais effaré, comme si j'avais été effrayé
Dans quelque gorge sauvage,
Quand, doucement, comme la modeste vertu, elle rougit
Et elle entra.

Des branches de houx, vertes, minces, avec leurs feuilles,
Étaient tordues gracieusement autour de son front;
Je la pris pour quelque muse écossaise,
D'après cet emblème,
Venue pour arrêter ces vœux imprudents
Qui eussent été vite brisés.

Une expression légère, sentimentale,
Était fortement marquée sur sa face,
Une grâce rustique, farouche et fine,
Brillait sur elle,
Ses yeux, même fixés dans le vide,
Brillaient clairement d'honneur.

Sa robe—en tartan brillant—coulait, descendait,
Laissant voir simplement la moitié de sa jambe;
Et quelle jambe! ma jolie Jane
Seule aurait la pareille,
Si droite, si effilée, si bien prise, si nette;
Aucune autre n'en approchait.

On reconnaît bien là l'amateur de beauté féminine, qui ne peut se tenir, en voyant même sa muse, de regarder si elle a la jambe bien faite. Qui sait? Ces fous de poètes seraient peut-être moins épris de la gloire, si à l'origine les hasards du langage en avaient fait un mot masculin.

Par dessus sa robe de tartan, c'est-à-dire de cette étoffe quadrillée qui est l'élément principal du costume calédonien, la jeune inconnue porte un large manteau de couleur verdâtre, dont le lustre est moiré de lumières profondes et d'ombres. Il est orné de broderies étranges qui représentent le pays d'Ayr: on y voit des montagnes, des vagues qui marquent la côte, des fleuves, des villes. Il est parsemé en outre de scènes où figurent ceux qui ont illustré ou défendu ce coin de terre écossaise. En sorte que les plis changeants du manteau montrent tantôt une scène tantôt une autre, et font varier, avec les mouvements de celle qui le porte, les images dont il est brodé.

Tandis que le poète stupéfait la regarde, l'apparition s'adresse à lui. Elle répond du premier coup aux inquiétudes et aux amertumes dont il était assailli; ses paroles ont une douceur chaste et une autorité dont le poète se rend compte. Ce n'est déjà plus la fille au corps gracieux; en un instant, il en est venu à employer des mots qui ne connaissent plus que le respect.

Avec un songement profond, un regard étonné,
Je regardais cette beauté qui semblait céleste:
Un murmure, un battement de cœur me donnait témoignage
D'une parenté secrète;
Quand avec l'air d'une sœur aînée
Elle me salua:

«Salut, mon poète, inspiré par moi,
Vois en moi ta muse native,
Ne te plains plus que ton lot soit dur
Si pauvre et si humble!
Je viens te donner la récompense
Que nous autres accordons.»

Ensuite, elle lui révèle qui elle est. Non sans quelque longueur, elle lui explique qu'elle fait partie de ces bons génies qui allument, dans un pays, toutes les flammes nécessaires pour qu'il vive, se défende et jette son éclat. Les uns suscitent des soldats; les autres des hommes d'État; d'autres des inventeurs, des artisans; d'autres enfin des poètes. C'est à cette classe de génies qu'elle appartient et depuis longtemps elle veille sur son cher poète. Tout le discours qui suit alors devient admirable. Elle lui représente la vie qu'il a vécue. Les jours qu'il voyait tout à l'heure perdus, enlaidis, inutiles, repris par cette parole enchanteresse, repassent devant lui rehaussés, éclairés, dignes de lui, dignes d'elle. Il n'avait vu tout à l'heure que l'envers de sa propre vie; en voici le vrai côté, avec de belles et nobles images, avec son véritable sens. Il écoute dans le ravissement ces mots qui le raniment et le rassurent vis à vis de lui-même: