Cette période de sa vie fut vraiment en proie à un chagrin indicible, qui ne se ramassait pas en quelques heures douloureuses, mais qui se répandait dans tous les instants. Dans ses lettres les plus insignifiantes, il affleure à la surface entre les formules les plus banales. «Rappelez-vous un pauvre poète luttant, dans vos prières. Il attend, avec crainte et tremblement, ce moment important pour lui, qui peut-être frappera la médaille de l'empreinte d'une disgrâce éternelle pour votre humble, affligé, tourmenté, Robert Burns[277]». Et dans une autre lettre: «Ce sont les sentiments plaintifs, naturels à un cœur que, ainsi que l'élégant et touchant Gray le dit, la mélancolie a marqué pour un des siens[278]». Cette tristesse était devenue chez lui une idée fixe qui se saisissait des moindres faits et leur donnait l'aspect inquiétant d'un présage funeste ou d'une affligeante leçon. En labourant un champ, si sa charrue bouleverse un pied de pâquerettes, aussitôt le rapprochement s'offre à des yeux fixés toujours sur la même pensée.

Petite modeste fleur, cerclée de cramoisi,
Tu m'as rencontré dans une heure mauvaise,
Il a fallu que j'écrase dans la poussière
Ta tige mince:
T'épargner maintenant n'est plus en mon pouvoir,
Toi jolie perle.

Toi-même, toi qui gémis sur le destin de la pâquerette,
Ce destin est le tien, à une date prochaine,
Le soc de l'âpre Ruine arrive droit
En plein sur ta jeunesse,
Bientôt, être écrasé sous le poids du sillon
Sera ta destinée[279].

Mais cette image, d'une mélancolie gracieuse, ne lui suffit pas; il y en a une seule qui rend ce qu'il y a de démesuré et de tourmenté dans son chagrin: c'est la plus complète image de l'impuissance de l'homme, toujours la même, celle qui est empruntée aux tempêtes de mer. Il s'est détourné de la donnée de la pièce et de la suite naturelle des comparaisons, pour introduire, de force, hors de sa place, l'image qu'il porte partout avec lui et dont il ne peut se débarrasser:

Tel est le destin de l'humble barde,
Sur le rude Océan de la vie, sous une mauvaise étoile,
Il est inhabile à consulter la carte
Du savoir prudent,
Jusqu'à ce que les houles l'emportent,
Que les rafales soufflent dur,
Et qu'il succombe[279].

Cet état d'esprit produisit toute une série de poèmes d'une teinte funèbre et dont les titres suffisent à indiquer les sujets: à la Ruine, Désespoir, Lamentation. Ils sont tous éloquents. La plupart sont très personnels et, comme il arrive souvent chez Burns, pleins de détails fournis par les circonstances dans lesquelles ils ont été écrits. On y reconnaît le milieu et la saison. Dans une de ces pièces, c'est le printemps dans les champs, avec ses gaîtés de fleurs et d'oiseaux et son réveil d'occupations rustiques. La nature réjouie voit sa robe reprendre ses couleurs vernales et sa chevelure de feuillage ondule dans la brise, toute fraîche de rosée. Une fête est partout; la violette et la primevère fleurissent; le merle et le linot chantent; le laboureur excite gaiement son attelage et la joie est avec le semeur attentif qui fait de grands pas. Mais le pauvre poète blessé glisse à travers ces scènes comme un fantôme épuisé de douleur, et pour lui la vie est un songe fatigant, le songe d'un homme qui ne s'éveille jamais:

Viens, Hiver, avec ton hurlement courroucé,
Et, furieux, ploie l'arbre dénudé;
Tes ténèbres calmeront mon âme désolée,
Quand la nature entière sera triste comme moi[280].

Parfois, comme dans la Lamentation, c'est la nuit; tandis que les mortels dorment soulagés de leurs soucis, errant dans la campagne il cherche, dans la solitude et la vue des endroits familiers, cette recrudescence déchirante et étrangement poursuivie dont nous aimons à sentir nos regrets s'aviver. La pâle lune luit silencieusement et, sous sa blême et froide clarté, il vient se lamenter de ce que la vie et l'amour ne soient qu'un songe. Il raconte ses nuits sans sommeil et harassées de chagrin, et ses matins où il voit s'allonger la file des heures pénibles et lentes; jusqu'à ce que l'image des heures amoureuses lui revienne et que le souvenir des moments heureux le ressaisisse[281].

Ô toi, orbe pâle, qui brilles silencieux,
Tandis que sommeillent les mortels délivrés de leurs soucis,
Tu vois un malheureux qui languit intérieurement
Et erre ici pour gémir et pleurer!
Chaque nuit, je tiens veillée avec la Douleur,
Sous tes rayons blêmes, sans chaleur;
Et je me plains, en lamentations profondes,
Que la vie et l'amour ne sont qu'un songe.

Oh! se peut-il qu'elle ait un cœur si bas,
Si perdu à l'honneur, si perdu à la foi,
Qu'elle abandonne l'amant le plus épris,
L'époux à qui sa jeunesse s'est liée?
Hélas! le sentier de la vie peut être rude!
Sa route peut la conduire à travers d'âpres détresses!
Qui alors adoucira ses angoisses et ses peines,
Qui partagera ses chagrins pour les diminuer?