Le matin, qui annonce l'approche du jour,
M'éveille pour le labeur et la douleur;
Je vois, en longue série, les heures
Où je dois souffrir, se traîner lentement;
Mainte angoisse, mainte torture,
Cortège affreux du souvenir,
Tordront mon âme, avant que Phœbus s'abaissant
Ne baise au loin la mer occidentale.
Et quand, la nuit, je me jette sur ma couche,
Meurtri, harassé de soucis et de chagrin,
Mes nerfs brisés de fatigue, mes yeux usés de larmes
Veillent comme les voleurs nocturnes:
Ou si je sommeille, l'imagination, maîtresse,
Règne, farouche, hagarde, folle d'épouvante:
Même le jour, malgré ses amertumes, est un soulagement
Après ces nuits qui respirent l'horreur.
Dans le Désespoir, pièce composée peut-être après les autres, en un de ces moments où la douleur tend à se généraliser en réflexions et s'infiltre, pour ainsi dire, dans les idées, la souffrance devient une vue pessimiste de la vie humaine.
Accablé de chagrin, accablé de souci,
Fardeau plus lourd que je ne puis porter,
Je m'assieds à terre et je soupire:
«Ô vie, tu es une charge douloureuse,
Sur une route âpre et fatigante,
Pour des malheureux tels que moi!
Quand je jette mon regard dans le sombre passé,
Quelles scènes pénibles apparaissent!
Quelles peines nouvelles peuvent me percer?
J'ai trop lieu de les redouter!
Toujours soucieux, désespérant,
Tel est mon sort amer:
Mes douleurs ici-bas ne se fermeront
Que lorsque se fermera ma tombe.
Ô jours enviables, jours de jeunesse,
Vous qui dansiez insouciants dans le labyrinthe du plaisir,
Ignorant le souci et le mal!
Pourquoi vous échanger contre des moments plus mûrs,
Pour sentir les folies et les crimes
Des autres ou les miens propres!
Et vous, petits enfants, qui innocemment jouez
Comme des linots dans les buissons,
Vous ne savez pas quels maux vous demandez
Quand vous désirez être des hommes;
Les pertes, les peines,
Qui saisissent l'homme mûr;
Rien que des alarmes, rien que des larmes
Pour la vieillesse obscurcie[282]!»
Cette désespérance atteint son apogée dans un appel à la mort, au-delà duquel il n'y a plus que le suicide.
«Et toi, puissance hideuse, abhorrée par la vie,
Tant que la vie a un plaisir à offrir,
Oh! écoute la prière d'un misérable!
Je ne recule plus épouvanté, je n'ai plus peur;
Je brigue, je mendie ton aide amicale,
Pour clore cette scène de souci!
Quand donc mon âme, dans une paix silencieuse,
Terminera-t-elle le jour attristé de la vie?
Quand mon cœur lassé cessera-t-il ses battements,
Refroidi, pourrissant dans l'argile?
Plus de crainte, plus de larmes,
Pour souiller mon visage inanimé,
Embrassé et serré
Dans ton étreinte glaciale![283]
Toutes ces pièces et la lettre que nous citions plus haut sont d'avril et de mai 1786. Ces productions véritablement désespérées sont serrées les unes contre les autres dans le court espace de quelques semaines. Il n'y avait évidemment pas de repos pour l'esprit misérable de Burns dans l'intervalle de l'une à l'autre; sa douleur ne prit pas haleine une seule fois. À la surface, il resta gai; sa fierté et son excitabilité sociale le soutenaient. Il chercha à oublier ou tout au moins à s'étourdir, et probablement cette maudite époque de sa vie est responsable de l'habitude de boire qui lui devint plus tard funeste. En effet Gilbert dit que, ni pendant le séjour à Tarbolton, ni pendant le séjour à Mauchline jusqu'au moment où il devint auteur, il ne le vit pas une seule fois en état d'ivresse, et il attribue le changement survenu dans sa conduite à ce que, devenant célèbre, il fut plus recherché[284]. Ce motif est à peine plausible. Burns était depuis longtemps aimé dans son entourage, assez connu dans les villages voisins, assez fêté de toutes parts pour qu'il n'y eût de réunion sans qu'il y fût et sans qu'il en devînt aussitôt le roi. Il y avait beaux jours que les occasions l'assaillaient, et s'il avait résisté à celles qu'il avait rencontrées, il pouvait résister à toutes. Assurément, il ne faisait pas fi d'un gobelet de whiskey, «l'âme des jeux et des caprices[285]», et il aimait John Barleycorn le roi des grains. Mais c'était dans la mesure où, depuis qu'en faisant fermenter le raisin ou l'orge l'homme a trouvé le moyen de faire aussi fermenter sa pensée, il semble qu'il soit permis, tant cela est universel et naturel, de surexciter son imagination et de tendre, au-dessus des tristesses de la vie, un léger arc-en-ciel de joie factice. C'était dans la mesure où boire avec un compagnon noue plus rapidement les connaissances et fait plus rapidement mûrir l'amitié.
Nous ferons résonner la mesure de quatre,
«Nous la baptiserons avec de l'eau fumante,
Et puis, nous nous asseoirons et nous boirons notre coup
Pour nous réjouir le cœur;
Et ma foi, nous aurons fait meilleure connaissance
Avant que nous nous quittions[286].»
Mais il n'avait jamais outrepassé les limites et n'avait cherché, dans les cabarets de village que la compagnie d'amis, et dans la boisson qu'un pétillement de verve. C'est pendant ces semaines mauvaises qu'il semble qu'il se soit mis, pour la première fois, à boire lourdement, qu'il ait cherché dans l'ivresse non plus la surexcitation mais la stupeur. Afin de trouver l'oubli, il a été jusqu'au point où s'engourdissent du même coup la pensée et la souffrance. Il s'est jeté dans des orgies plus épaisses, avec une sorte de fureur et de bravade farouche. Il a apporté dans la boisson, ce besoin de défi qui pousse les amoureux; il a parié de boire plus que les autres; il a fait toutes les extravagances de tant de pauvres cœurs qui ont cru s'étourdir. Il le dit lui-même: «J'ai essayé souvent de l'oublier, je me suis plongé dans toutes sortes de désordres et d'orgies: réunions maçonniques, assauts de boissons et autres folies pour la chasser de ma tête, mais tout a été vain![287]» Ce n'est plus la légère excitation faite presque entière de rire, de paroles et de verve bruyante, dans laquelle sa nature exubérante se plaisait; c'est la vraie ivresse, celle qui va jusqu'au bout et continue à outrance, jusqu'à ce que la raison, la parole, l'être entier chancelle et que le dernier mot appartienne à la boisson. Gilbert avait raison en disant que son frère n'avait connu cette dégradation qu'au moment où il devint auteur. Il se trompe sur les causes qui l'y ont poussé. Burns, hélas! n'est pas le seul des poètes que «les vœux brisés d'une femme sans foi[288]» aient poussé dans cette voie fatale, où maints ont laissé leur santé, et quelques-uns leur génie.