En voyant les ravages que cet amour a faits dans le cœur de Burns et en songeant à la place qu'il a tenue dans la suite de sa vie, il est impossible de ne pas se demander ce que fut cette passion si cruellement despotique, ce qu'était la femme qui l'a inspirée. Elle ne semble pas avoir été belle. Brune, avec des cheveux noirs épais et des yeux noirs brillants, ce qui frappe en elle c'est quelque chose de bien pris et de net dans les formes du corps, d'alerte et de ferme dans l'allure, la grâce qui ressort de mouvements souples, d'un pas libre et décidé. Burns faisait allusion à cette élégance de tournure quand, en parlant de la Nymphe de la Vision, il disait:

«Sa robe—en tartan brillant—coulait, descendait,
Laissant voir simplement la moitié de sa jambe;
Et quelle jambe! ma jolie Jane
Seule aurait la pareille,
Si droite, si effilée, si bien prise, si nette;
Aucune autre n'en approchait[289]

Elle conserva jusqu'avant dans la vie la jeunesse de démarche et l'activité qui avaient été son grand attrait. Il est probable cependant qu'elle avait dans les manières quelque chose de vif et de séduisant, et cette gaîté de caractère dont le charme est grand. Son esprit était ordinaire et on pourrait croire, si l'on s'en tenait à ses premières relations avec Burns, que son cœur l'était encore davantage.

Et cet amour lui-même, quelle place occupe-t-il dans la nomenclature des amours de Burns? Violent, véhément, sincère, il le fut sans doute; mais ce sont là des caractères qui peuvent être communs à bien des passions dont l'essence est différente. Si on regarde d'un peu plus près celui-ci, on ne tarde pas à voir qu'il relevait presque exclusivement des sens. Ce qui frappe dans les pièces qui s'y rattachent, c'est le ton voluptueux qui y domine. Elles sont faites uniquement de sensations physiques, contenues dans des expressions brûlantes.

Ce ne sont pas des pensées poétiques, feintes et vaines,
Qui réclament mes tristes lamentations délaissées de l'amour;
Ce n'est pas un pipeau de berger, des chants d'Arcadie,
Ni des tortures imaginaires, bizarres et faibles;
La foi échangée, la flamme mutuelle,
Les pouvoirs célestes souvent attestés,
Le tendre nom de père qui m'était promis,
C'étaient là les gages de mon amour.

Quand ses bras étreignants m'encerclaient,
Comme les instants extasiés s'envolaient!
Combien j'ai souhaité les charmes de la fortune
Pour l'amour de ma chérie, de ma seule chérie!
Et faut-il que je le pense! est-elle partie
La fierté secrète de mon cœur joyeux,
Et entend-elle, insouciante, mes plaintes,
Et est-elle à jamais, à jamais perdue?[290]

Les souvenirs auxquels se complaisent ces «pensées qu'il rassemble comme un trésor[290]», ont parfois une infinie douceur de caresse, parfois un emportement de lascivité; ils sont tout matériels. La poésie en est merveilleuse, toutes ces strophes sont encore ardentes et comme enveloppées d'une chaude atmosphère pourpre, toute de baisers. Depuis les sonnets de Shakspeare, il ne s'était rien vu dans la littérature anglaise qui eût cette sincérité et cette splendeur de sensualité:

Ô toi, reine brillante, qui, au-dessus de la plaine,
Règnes maintenant dans le ciel, d'un empire illimité!
Souvent, ton regard, qui suit silencieusement,
Nous a vus nous égarer, errant amoureusement;
Le temps, inaperçu, s'enfuyait,
Tandis que le pouls voluptueux de l'amour battait fortement,
Quand sous tes rayons aux clartés d'argent
Nous voyions nos yeux s'enflammer mutuellement.

Ô scènes, fixées en un puissant souvenir!
Scènes qui jamais, jamais ne reviendront!
Scènes, qui, si j'oublie parfois dans la stupeur,
Dès que je les ressens de nouveau, m'embrasent de nouveau!
Arraché à toutes les joies et à tous les plaisirs,
À travers le vallon désolé de la vie, j'erre;
Et sans espoir, sans secours, je lamenterai
Les vœux brisés d'une femme infidèle[291].

Dans ses lettres aussi, n'est-ce pas toujours le côté sensuel de cet amour qui reparaît? Il n'en parle jamais sans que le trait dominant ne soit un détail physique. «Ma pauvre chère infortunée Jane, comme j'ai été heureux dans tes bras![292]» Et plus tard il s'écrie dans une expression où la sensation de la possession est fortement rendue et dont la sensualité est presque intraduisible: «I don't think I shall ever meet with so delicious an armful again. Je ne retrouverai jamais une si délicieuse embrassée[293]». On verra que cet amour conservera toujours le même caractère.