Le volume se composait presque entièrement des pièces écrites pendant l'année 1785 et les premiers mois de 1786. Il est à remarquer que quelques-unes de ses principales pièces n'y figuraient pas. Peut-être par un sentiment de réserve Burns avait-il omis: la Mort et le Dr Hornbook et la Prière de Saint Willie. Quant aux Joyeux Mendiants, cette incomparable production semblait être sortie entièrement de sa mémoire. Ce volume était principalement fait de ses poèmes rustiques, de ceux qui ont le plus le goût de terroir, et dépeignent les mœurs et les superstitions de la campagne. Il ne représentait réellement que la moitié de son génie poétique. Pas de chansons; le don de musique qui était en lui y était à peine indiqué. Dans le volume entier, il n'y en a que trois véritables. Mary Morison, cette chose exquise, bien que dès lors en manuscrit, n'est pas du nombre. Parmi les trois choisies pour être publiées, une au moins, les Sillons d'orge, est de première excellence; les deux autres sont bonnes. On peut dire que ces quelques strophes étaient uniquement la promesse de ce que le monde devait entendre de ses lèvres dans ce genre de poésie. C'est par elles seulement qu'une oreille perspicace pouvait deviner cette mélodie encore mystérieuse, qui devait plus tard être révélée au monde, faire de lui un des chantres les plus hauts et, selon l'expression du Dr Hately Waddell, un des psalmistes de son pays.

La vente du volume fut tellement rapide que, le 26 août, moins d'un mois après la mise en vente, il ne restait plus que quinze exemplaires[333]. Un peu d'argent rentra dans la poche étonnée du poète, qui le mit aussitôt de côté pour assurer son voyage. «Dès que je fus maître de neuf guinées, le prix pour me faire transporter à la zone torride, je retins mon passage sur le premier vaisseau qui devait partir[334].» On a vu que la veille même de la publication de ses poèmes, il fixait son départ à trois semaines. Pendant les premiers jours d'août, il s'attendait à partir à chaque instant. Ce fut un simple accident, une rencontre de hasard dans le cabinet du frère de son futur patron qui l'empêcha de partir:

«Je suis allé hier chez le Dr Douglas, tout à fait décidé à saisir l'occasion du capitaine Smith; mais je trouvai le Dr avec un Mr et une Mrs White, tous deux de la Jamaïque; ils ont entièrement dérangé mes plans. Ils lui ont assuré que pour m'envoyer à Port-Antonio, il en coûtera à mon maître Charles Douglas plus de 50 livres; sans compter le risque de me faire attraper une fièvre pleurétique par suite de la fatigue de voyager au soleil. Pour ces raisons, il refuse de m'envoyer avec Smith, mais il y a un vaisseau qui part de Greenock le 1er septembre, tout droit pour ma destination. Le capitaine est un ami intime de M. Gavin-Hamilton et aussi bon garçon que mon cœur peut le souhaiter; je suis destiné à partir avec lui. Où je trouverai un abri? Je n'en sais rien; mais j'espère sortir de ces orages. Périsse la goutte de mon sang qui les redoute! Je connais le pire qu'ils peuvent faire et suis préparé à les affronter[335]

Son voyage ainsi reculé, il passa une partie du mois d'août à aller voir ses amis dans le pays et à recueillir le montant des souscriptions. Il circulait maintenant librement et avait même reparu à Mauchline. Le vieil Armour, intimidé peut-être ou rassuré par le bruit qui se faisait autour du nom de son gendre manqué, avait cessé ses poursuites et se tenait maintenant tranquille[336].

À travers tout cela, il y avait un chapitre attendu de cette histoire, qui, s'il n'était pas un dénoûment, n'en était pas moins inévitable. Un dimanche, qui était le trois du mois de septembre, tandis que Burns était à l'église et écoutait un prédicateur dont il ridiculisait le sermon, Jane accouchait de deux jumeaux, un fils et une fille. Un frère de sa maîtresse vint le lui annoncer, le soir, à la ferme, et s'entendre avec lui pour le baptême[337]. Cet événement, qui devait être prévu, lui fait de nouveau oublier tout le reste. Il semble enchanté et comme tout fier d'avoir deux enfants. Toutes les cordes de paternité, qui avaient déjà vibré en lui, se mettent à trembler de nouveau, mais touchées cette fois par quatre petites mains. Il tressaille de cette espèce de frémissement joyeux qui prend les pères aux entrailles à l'annonce de leur paternité. Sur le champ il saisit sa plume et écrit à son ami Richmond un mot tout exultant:

Souhaitez-moi bonne chance, cher Richmond. Armour vient de me donner un beau garçon et une belle fille d'un seul jet. Dieu bénisse les chers petits.

Les roseaux verdissent, Ô;
Les roseaux verdissent, Ô;
Un lit de plume n'est pas si doux
Que le sein des fillettes, Ô.[338]

On se demande si ceux qui l'entouraient, si la vieille mère surtout partageait son enthousiasme. Quelques jours après, quand cette première allégresse instinctive fut tombée, il en parlait à un autre ami avec plus de gravité et une notion plus claire de la réalité.

«Vous avez entendu dire, sans doute, que la pauvre Armour m'a payé double. Un très beau garçon et une fille ont éveillé une pensée et des sentiments qui vibrent, dans mon âme, les uns avec des impressions de tendresse, d'autres avec de tristes pressentiments[339]

C'était plutôt le langage qu'il convenait de parler dans les circonstances où il était. Il fut entendu que les deux familles se partageraient les enfants. La fille devait rester à sa mère et être nourrie par elle; elle vécut peu d'ailleurs. Le garçon devait être porté à la ferme pour y être élevé par sa grand'mère et ses tantes; il allait rejoindre son autre sœur, la petite Bess[340]. C'était le second bâtard que Burns apportait à la maison; c'étaient deux enfants qu'il allait laisser à la garde et aux soins du sage Gilbert, et de la vieille mère, dont le foyer se peuplait de petits-enfants venus par le chemin de traverse. Le gars grandit dru et fort, portant une ressemblance frappante avec son père et devint plus tard un homme distingué.