On se demande involontairement quelles pouvaient être ses appréhensions à la veille de tenter cette aventure, si extraordinaire pour lui, de la publication de ses poèmes. Il en a fait la confidence avec sa franchise ordinaire, dans un passage curieux et qui est bien une preuve frappante de sa netteté et de sa fermeté d'esprit. Il était à peu près sûr du succès:

«Je pesai mes productions aussi impartialement que cela m'était possible; je pensais qu'elles avaient du mérite; ce m'était une délicieuse idée qu'on dirait de moi que j'étais un garçon de talent, même si cela ne devait jamais arriver à mes oreilles, quand je serais un pauvre conducteur de nègres, ou peut-être parti pour le monde des esprits, victime d'un climat inhospitalier. Je puis dire avec vérité que, pauvre inconnu[326], comme je l'étais alors, j'avais à peu près une aussi haute opinion de moi-même et de mes œuvres que je l'ai en ce moment.... Me connaître moi-même avait toujours été ma constante étude. Je me pesais moi-même seul; je me mettais en balance avec d'autres; je guettais tous les moyens d'observation, examinant quelle surface de terrain j'occupais comme homme et comme poète; j'étudiais assidûment le dessin de la nature, les endroits où elle semblait avoir voulu placer les différentes ombres et les lumières de mon caractère. J'étais à peu près certain que mes poèmes obtiendraient quelque applaudissement; à mettre les choses au pis, le grondement de l'Atlantique assourdirait la voix de la critique et la nouveauté des scènes des Indes occidentales, me ferait oublier l'Indifférence[327]

Il attendait donc l'événement avec confiance et sans doute aussi avec un peu de fierté. Entre temps, il semblait qu'il eût épuisé toutes les émotions qui peuvent tenir en si peu de temps, quand il en survint une dernière qui sembla dépasser toutes les autres. La conduite des Armour avait été telle envers Burns qu'il s'était cru délié de toute obligation à leur égard. Ils avaient refusé la plus haute réparation qu'il fût en son pouvoir de leur donner; c'était refuser les moindres. Avant de s'éloigner du pays, il fit dresser un acte par lequel il passait à son frère Gilbert tout ce qu'il possédait et «particulièrement les profits qui peuvent sortir de la publication de mes poèmes présentement sous presse», à la condition que son frère se chargerait d'élever la petite fille d'Élizabeth Paton, maintenant âgée de deux ans, qu'on avait recueillie à la ferme[328]. Il ne fit aucune provision pour Jane Armour. Le vieil Armour eut-il vent de la résolution de Burns ou connaissance de cet acte? Ce qu'il y a de certain c'est qu'il prit la résolution d'empêcher Burns de partir sans avoir laissé garantie d'une somme suffisante pour élever l'enfant dont sa fille était grosse. Il mit l'affaire entre les mains des gens de loi. Il y allait pour Burns de l'emprisonnement[329]. Nouvel acte dans ce drame! Le voilà obligé de quitter la ferme, de dépister les recherches. «Depuis quelque temps, je me glissais de cachette en cachette, dans toutes les terreurs de la prison; des gens mal avisés et ingrats avaient découplé la meute sans merci des gens de loi à mes trousses[330]». Sans un avertissement singulier et dont l'origine se laisse deviner, il était saisi. Il est probable que le vieil Armour comptait mettre la main sur une partie des profits que les souscriptions désormais couvertes assuraient aux poèmes. Burns alla chercher refuge, comme un véritable outlaw, dans la forêt de Old Rome, laissant ignorer à tous où il avait disparu. Le 30 juillet 1786, il écrivait à son ami Richmond cette lettre qui rend bien l'état d'esprit où il devait être:

Mon heure est maintenant venue. Vous et moi, nous ne nous reverrons plus en Angleterre. J'ai des ordres pour me rendre avant trois semaines, à bord de la Nancy, capitaine Smith, allant de la Clyde à la Jamaïque et faisant escale à Antigua. Ceci, sauf pour notre ami Smith que Dieu préserve longtemps, est un secret à Mauchline. Le croiriez-vous? Armour a obtenu un mandat d'amener pour me jeter en prison, jusqu'à ce que je donne garantie pour une somme énorme. Ils gardent un secret absolu sur ceci, mais j'en ai été informé par un canal auquel ils ne songent guère et me voici errant d'une maison d'ami à une autre, et, comme un vrai fils de l'Évangile, «je n'ai pas où reposer ma tête». Je sais que vous allez verser l'exécration sur la tête de Jane; mais, par amour pour moi, épargnez la pauvre fille mal conseillée: pourtant puissent toutes les furies qui déchirent la poitrine de l'amant ruiné et désespéré, accompagner sa mère jusqu'à sa dernière heure! J'écris dans un moment de rage, réfléchissant à ma misérable situation—exilé, abandonné, délaissé. Je ne puis écrire davantage—donnez-moi de vos nouvelles par retour de la voiture. Je vous écrirai avant de partir[331].

On devine, aux derniers mots de la lettre, d'où venait l'avertissement qui l'avait sauvé. Au moment où elle avait vu celui qui l'avait aimé, auquel elle avait appartenu, auquel elle tenait par l'enfant qu'elle portait dans ses entrailles, sur le point d'être saisi et jeté en prison, il est vraisemblable que Jane sentit se réveiller en elle son attachement ou du moins de la pitié. Elle eut horreur de perdre celui qui, pendant quelques jours, avait été son époux. Elle le fit prévenir secrètement. On sent dans la lettre que ce trait de dévouement et d'amitié a presque réconcilié Burns avec celle qui lui avait meurtri le cœur et attristé sa vie. Il y a là comme la reconnaissance d'un service rendu et un ton de pardon, un retour vers l'infidèle. Et, du même coup, ces lignes contiennent peut-être le sort de la pauvre Mary Campbell.

Le lendemain même de cette lettre, le 31 juillet 1786, paraissaient les poèmes, un humble volume de deux cents pages, avec sa grossière couverture de papier bleu, son papier rugueux et ses caractères lourds. Il portait comme titre: Poèmes, principalement en dialecte écossais, par Robert Burns, et comme épigraphe, quatre vers qui indiquaient que l'auteur avait une appréciation exacte de son mérite. Il commençait par une préface dans laquelle on sent une attente pleine de confiance et de fierté. Elle mérite d'être lue entière et avec soin; il est impossible, dans des conditions si singulières et si difficiles, de se présenter avec plus de tact, de simplicité et de dignité:

Les bagatelles suivantes ne sont pas la production d'un poète qui, avec tous les avantages d'un art savant, et peut-être au milieu des élégances et des loisirs de la vie riche, abaisse ses regards pour chercher un thème rural, en songeant à Théocrite et à Virgile. Pour l'auteur de ceci, ces noms et d'autres noms célèbres, leurs compatriotes, sont, dans leur langage original, une fontaine fermée et un livre scellé. Dépourvu des conditions nécessaires pour se mettre poète par règles, il chante les sentiments et les mœurs qu'il a ressentis et vus, en lui-même et dans ses compagnons rustiques autour de lui, dans son langage natif et dans le leur. Bien qu'il fût Rimeur depuis ses plus jeunes années, ou du moins depuis les premières impulsions des passions tendres, ce n'est que très récemment que les applaudissements, peut-être la partialité de l'Amitié, ont éveillé sa vanité jusqu'à lui faire penser que quelque chose de lui valait la peine d'être montré; aucune des productions suivantes n'a été composée avec la pensée qu'elles pourraient être imprimées. S'amuser des petites créations de sa propre imagination, parmi le travail et les fatigues d'une vie laborieuse; transcrire les sentiments divers, les amours, les chagrins, les espoirs, les craintes, de sa propre poitrine; trouver une sorte de contrepoids aux luttes du monde, scène toujours antipathique et tâche toujours malaisée à l'esprit poétique; tels furent ses motifs pour courtiser les muses, et il a trouvé que la poésie est sa propre récompense.

Maintenant qu'il apparaît dans le personnage public d'un auteur, il le fait avec crainte et tremblement. La renommée est si chère à la tribu des rimeurs, que même lui, poète obscur et sans nom, recule et pâlit à la pensée d'être traité «comme un sot impertinent qui impose de force ses balivernes au monde et, parce qu'il sait faire tinter quelques mauvaises rimailles écossaises, se considère comme un poète et non de peu d'importance, en vérité.»

C'est une observation de ce célèbre poète, dont les divines Élégies font honneur à notre langage, à notre nation et à notre race[332], que «l'Humilité a réduit plus d'un génie à l'existence d'un hermite, mais n'en a jamais élevé un à la renommée.» Que si quelque critique relève le mot génie, l'auteur lui dit, une fois pour toutes, que certainement il se considère comme doué de quelques dispositions poétiques; autrement la façon dont il publie ses œuvres serait une manœuvre au-dessous du pire jugement que, il l'espère, ses pires ennemis porteront jamais sur lui. Mais au génie d'un Ramsay ou à la glorieuse aurore du pauvre et infortuné Fergusson, il déclare avec la même simplicité et la même sincérité, qu'il n'a pas la plus lointaine prétention, même pendant les plus hautes poussées de sa vanité. Dans les pièces suivantes, il a souvent tourné son regard vers ces deux poètes écossais, justement admirés, mais plutôt pour s'allumer à leur flamme qu'en vue d'une imitation servile.

À ses souscripteurs, l'auteur envoie ses plus sincères remerciements. Ce n'est pas le salut mercenaire par-dessus un comptoir, mais la gratitude profonde et cordiale du poète qui sait combien il doit à la bienveillance et à l'amitié pour lui permettre de gratifier—s'il le mérite—le vœu le plus cher de tout cœur poétique: être distingué. Il prie ses lecteurs, en particulier les Instruits et les Polis, qui pourront lui faire l'honneur de le parcourir, de tenir compte de l'éducation et des circonstances de sa vie. Mais si, après un examen juste, sincère et impartial, il est convaincu de lourdeur et de niaiserie, qu'il soit traité comme il traiterait les autres dans le même cas—qu'il soit condamné sans merci au dédain et à l'oubli.