Couchées dans votre lit hibernal, ô fleurs,
Vous fleurirez de nouveau fraîches et belles,
Vous, oiselets, muets dans les bosquets dépouillés,
Vous charmerez de nouveau l'air de vos voix;
Mais ici, hélas, pour moi, jamais plus
L'oiselet ne chantera ni la fleur ne sourira,
Adieu les jolies rives de l'Ayr,
Adieu, adieu, doux Ballochmyle![316]

Cette fois-ci il suivait une petite allée, quand il aperçut la sœur du propriétaire actuel, Miss Wilhelmine Alexander. Lui-même a décrit le tableau et raconté la scène, dans une lettre qui indique bien les splendeurs et en même temps les délicatesses de sensations qui passaient dans cette tête, pêle-mêle avec des choses brutales ou grossières. C'est du reste un riche morceau de prose descriptive, et qui donne une idée de la façon dont ce paysan écrivait:

«J'avais erré au hasard dans les lieux préférés de ma muse, les bords de l'Ayr, pour contempler la nature dans toute la gaîté de l'année à son printemps. Le soleil flamboyait au-dessus des lointaines collines à l'ouest; pas une baleine ne remuait les fleurs cramoisies qui s'ouvraient ou les feuilles vertes qui se déployaient. C'était un moment d'or pour un cœur poétique. J'écoutais les gazouilleurs emplumés qui répandaient leur harmonie de tous côtes, avec des égards de confrère; et je sortais fréquemment de mon sentier, de peur de troubler leurs petites chansons ou de les faire s'envoler ailleurs en les effrayant. Sûrement, me disais-je, celui-là est un vrai misérable qui, insoucieux de vos harmonieux efforts pour lui plaire, peut suivre de l'œil vos détours, afin de découvrir vos retraites cachées et vous dépouiller de tous les biens que la nature vous a donnés: vos plus chers trésors, vos faibles petits. Même la branche d'aubépine blanche qui se mettait en travers du chemin, quel cœur, en un pareil moment, pouvait s'empêcher de s'intéresser à son bonheur et de souhaiter qu'elle fût préservée du bétail à la dent rude ou du souffle meurtrier de l'est? Telle était la scène et telle était l'heure, quand, dans un coin du tableau, j'aperçus une des plus belles œuvres de la nature qui ait jamais couronné un paysage poétique ou ravi l'œil d'un poète, en exceptant ces bardes visionnaires, qui tiennent commerce avec des êtres aériens. Si la calomnie et la raillerie avaient passé par mon chemin, elles se seraient en ce moment réconciliées à jamais avec un tel objet. Quelle heure d'inspiration pour un poète! Elle aurait élevé la simple et terne prose historique à la métaphore et au rhythme. La chanson fut le travail de mon retour à la maison et répond peut-être pauvrement à ce qu'on aurait pu attendre d'une pareille scène[317].

C'était le soir, sous la rosée, les champs étaient verts,
À chaque brin d'herbe pendaient des perles;
Le Zéphyr se jouait autour des fèves,
Et emportait avec lui leur parfum;
Dans chaque vallon, le mauvis chantait,
Toute la Nature paraissait écouter,
Sauf là où les échos des bois verts résonnaient,
Parmi les pentes de Ballochmyle.

D'un pas négligent, j'avançais, j'errais,
Mon cœur se réjouissait de la joie de la nature,
Quand, rêvant dans une clairière solitaire,
J'entrevis, par hasard, une belle jeune fille:
Son regard était comme le regard du matin,
Son air comme le sourire vernal de la nature;
La Perfection, en passant, murmurait:
«Regarde la fille de Ballochmyle.»

Doux est le matin de mai fleuri,
Et douce est la nuit dans le tiède automne,
Quand on erre dans le gai jardin
Ou qu'on s'égare sur la lande solitaire;
Mais la femme est l'enfant chéri de la nature!
C'est là que celle-ci réunit tous ses charmes;
Mais même là, ses autres ouvrages sont éclipsés
Par la jolie fille de Ballochmyle.

Ô que ne fut-elle une fille de campagne!
Et moi, l'heureux gars des champs!
Quoique abrité sous le plus humble toit
Qui s'éleva jamais sur les plaines Écossaises!
Sous le vent et la pluie du morose hiver,
Avec joie, avec bonheur, je travaillerais,
Et, la nuit, je presserais sur mon cœur
La jolie fille de Ballochmyle.

Alors l'orgueil pourrait gravir les pentes glissantes,
Où brillent bien haut la gloire et les honneurs;
Et la soif de l'or pourrait tenter l'abîme,
Ou descendre et fouiller les mines de l'Inde:
Donnez-moi la chaumière sons le sapin,
Un troupeau à soigner, un sol à bêcher;
Et chaque jour aura des joies divines
Avec la jolie fille de Ballochmyle[318].

La chose étonnante que ces imaginations-là! On peut croire que, dans des moments comme celui-ci, Jane Armour et Mary Campbell et tous les soucis et toutes les imprudences avec leurs suites étaient loin. Il oubliait tout, se donnait au ravissement présent, perdu dans des chaumières en Espagne. Il avait, autant qu'on peut l'avoir, cette faculté des poètes et des artistes de tout oublier à chaque instant et d'être en réalité comme des instruments qui vibrent, sans souci de l'air précédent. Il envoya peu après cette chanson à celle qui la lui avait inspirée, mais il n'en reçut aucune réponse. Ce silence l'offensa car il en reparla plus tard avec une amertume peu raisonnable[319]. Il était tout naturel que la demoiselle, fût-elle de Ballochmyle, ne trouvât aucune réponse à faire à ce singulier paysan qui, avec toutes les circonlocutions pastorales, n'en parlait pas moins de la presser chaque nuit sur son cœur. Cependant Miss Alexander apprit à être fière d'avoir inspiré ces vers au poète inconnu en qui, ainsi que le dit le Dr Currie, avec l'élégance de son temps «respirait la Muse de Tibulle»[320]. Elle ne se maria pas et devint une vieille, vieille dame. Elle mourut en 1848 âgée de 88 ans[321]. Elle avait fait encadrer la chanson reçue jadis et l'avait avec elle partout où elle allait[322]. C'est excentrique, mais non pas sans quelque chose de profondément féminin. Le manuscrit de la chanson est maintenant un des objets précieux des archives de la famille Alexander[323].

Au milieu de ce mélange incohérent de désespoirs, de fiançailles, d'orgies maçonniques, de productions désolées, exquises ou railleuses, de ces adieux, de ces sautes de sentiments, de ces échappées d'imagination, qui s'entassent du mois d'avril au mois de juillet, Burns copiait ses poésies et corrigeait les épreuves. On avait trouvé un imprimeur à Kilmarnock, un nommé John Wilson. Burns se rendait à pied à Kilmarnock plusieurs fois par semaine, non sans y faire des stations prolongées avec ses amis, au public-house du vieux Sandy, à l'enseigne du jeu de Boules, dont le propriétaire avait une spécialité pour la fabrication d'une certaine bière[324]. L'impression commença probablement le 13 juin, car dans une lettre du 12 juin, il écrivait: «Vous avez entendu dire que je deviens poète imprimé; demain mes œuvres vont à la presse. Je pense que ce sera un volume d'environ deux cents pages. C'est la dernière sottise que je pense faire; ensuite, je veux devenir un homme sage aussi vite que possible[325]».