IV.
LA RENOMMÉE SOUDAINE. — DÉPART POUR ÉDIMBOURG.

Cependant, le volume de Kilmarnock avait un succès prodigieux. Il s'était enlevé si vite qu'il n'en était pas resté un exemplaire pour la pauvre ferme de Mossgiel, et que la mère, les frères et les sœurs de Burns n'eurent ses œuvres imprimées que dans l'édition d'Édimbourg[348]. La renommée de l'humble volume de Kilmarnock grandissait et, dépassant les limites de l'Ayrshire, se répandait à travers le pays entier. On se prêtait ces poèmes étonnants; de tous côtés, on les récitait, on les chantait. Les gens du peuple, les paysans, avaient pour la première fois un grand poète qui rendait, dans leur propre langue, leurs propres sentiments. C'était un enthousiasme presque incroyable et tel qu'on aime à le laisser exprimer par ceux qui l'ont connu. «La fille de ferme chantait ses chansons, dit Allan Cunningham, le laboureur et les bergers répétaient ses poésies, tandis que les vieux et les prudents citaient ses vers dans la conversation, heureux de trouver que des choses de fantaisie pouvaient être rendues utiles. Mon père qui aimait la poésie emprunta le volume à un clergyman caméronien qui, en le lui prêtant, y ajouta ce remarquable conseil: «Ne le laissez pas sur le chemin des enfants, John, de peur de les attraper comme j'ai attrapé les miens, à le lire le jour du Sabbath.[349]» Robert Heron raconte que, dans le Kirkcudbrightshire où il était alors, il est presque impossible d'exprimer avec quelle admiration fervente et quelles délices ces poèmes furent reçus. Jeunes et vieux étaient également ravis, agités et transportés. Lui-même obtint le livre un soir, et ne dormit point qu'il ne l'eût achevé. «Même les garçons de charrue et les servantes auraient été heureux de donner les gages qu'ils gagnaient très durement et dont ils avaient besoin pour acheter leurs vêtements, s'ils avaient pu se procurer les œuvres de Burns[350].» La contrée entière résonnait de son nom. Et ce n'étaient pas seulement les paysans; les gens cultivés et instruits étaient également saisis par cette contagion d'admiration pour l'homme et la langue. La plupart d'entre eux, sans doute, commençaient avec la méfiance de Walker et passaient par les même phases que lui, pour arriver à la même admiration:

«Je classais le laboureur poétique avec les filles de ferme et les batteurs en grange poétiques de l'Angleterre, pour les productions de qui je n'avais pas une violente admiration. Ainsi préparé, les poèmes furent mis entre mes mains, et avant d'avoir achevé une page, j'éprouvai des émotions de surprise et de plaisir dont je n'avais jamais eu conscience auparavant. Le langage que j'avais commencé à dédaigner, comme bon seulement pour les conversations vulgaires, semblait transformé par le charme du génie et être devenu le langage propre de la poésie. Il exprimait toutes les idées avec une brièveté et une force, il se pliait à tous les sujets avec une souplesse qui manquent parfois aux langages les plus parfaits. À chaque page, on voyait l'empreinte du génie. Tout était touché par une main d'une dextérité si étonnante qu'elle semblait remplir ses fonctions les plus faciles et les plus familières, quand elle accomplissait ce que toute autre aurait tenté en vain. Je ne quittai pas le volume avant de l'avoir achevé, et je ne puis pas me rappeler de moments qui aient passé plus rapidement que les heures où je fus ainsi occupé. Un désir de voir l'homme qui avait le pouvoir de produire de tels effets succéda naturellement[351]».

Tous étaient ainsi gagnés, séduits, enveloppés par ce charme qui courait le pays; il semblait que c'en fût véritablement un. Une vieille dame des environs, descendante de Vallace, Mrs Dunlop, venait d'être affligée d'une longue et cruelle maladie qui l'avait réduite à un état d'assombrissement et de découragement. Un volume des poèmes fut laissé sur sa table par un de ses amis. Elle l'ouvrit et tomba sur le Samedi soir du Villageois. Elle le lut avec la plus grande surprise et le plus grand plaisir. «La description des simples villageois opéra sur son esprit comme le charme d'un puissant exorciste, chassa le démon ennui et la rendit à son harmonie et à sa bonne humeur ordinaires». Mrs Dunlop envoya aussitôt un messager à Mossgiel, qui était à une distance de 15 à 16 milles, avec une lettre flatteuse pour Burns, lui demandant de lui envoyer une demi-douzaine de ses exemplaires et de lui faire le plaisir de venir la voir à Dunlop-House, aussitôt qu'il le pourrait. Ce fut le commencement d'une amitié et d'une correspondance qui ne finirent qu'avec la vie du poète. Le dernier emploi qu'il ait fait de sa plume fut une lettre à Mrs Dunlop, quelques jours avant sa mort[352].

Les avances les plus flatteuses lui venaient de tous côtés et des hommes les plus éminents. Dugald Stewart, le célèbre professeur de philosophie à l'Université d'Édimbourg et un des hommes les plus accomplis de son temps, qui passait ses vacances dans la villa de Catrine, sur les bords de l'Ayr, pria le Dr Mackenzie, le docteur de Mauchline, un de ses amis, de lui amener le poète à dîner. Celui-ci y rencontra Lord Daer, jeune noble de grande espérance, qui revenait de France où il avait été lié avec quelques-uns des hommes qui jouèrent un peu plus tard un rôle dans la Révolution Française, entre autres Condorcet[353]. C'était la première fois que Burns se trouvait avec un représentant de l'aristocratie; il a laissé ses impressions de cette entrevue, dans une pièce curieuse où l'on sent, sous la bonne humeur et la satisfaction, ce qu'il y avait d'ombrageux dans ses rapports avec les personnes d'une position sociale supérieure à la sienne.

Oh! où est le pouvoir magique de Hogarth
Pour montrer les regards étonnés de Messire le Poète,
Et comment il ouvrait les yeux et balbutiait,
Quand effaré, comme conduit à la bride,
Et piétinant lourdement sur ses jambes de laboureur
Il s'embarrassa dans le salon?

Je gagnai, de côté, un coin, un abri,
Et vers sa seigneurie glissai un regard,
Comme vers un prodige effrayant;
Sauf le bon sens, la jovialité,
Et (ce qui me surprit) la modestie,
Je ne remarquai rien d'extraordinaire.

Je guettais les symptômes des grands,
L'orgueil du sang, la pompe seigneuriale,
L'assurance arrogante;
Du diable s'il avait de la fierté;
Ni vanité, ni orgueil—à ce que je pus voir,
Pas plus qu'un honnête laboureur[354].

Burns, on le voit, était sorti enchanté de sa rencontre. On aime à se figurer cette première introduction de Burns dans une société qu'il ne connaissait pas, et on se représente ce dîner qui fournirait un tableau à un Meissonier anglais: le médecin intelligent et instruit, le jeune noble libéral, la douce et calme figure du vénérable D. Stewart, et ce poète paysan, un peu gauche, cependant le plus grand de tous. Dugald Stewart a laissé de son côté l'impression que lui fit cette première rencontre; elle était, elle aussi, excellente.

«Ses manières étaient alors, comme elles continuèrent toujours de l'être ensuite, simples, viriles et indépendantes. Elles exprimaient la conscience de son génie et de sa valeur, mais sans rien qui indiquât la forfanterie, l'arrogance ou la vanité. Il prenait sa part dans la conversation; mais pas plus qu'il ne lui appartenait et écoutait avec une attention et une déférence visibles, quand il s'agissait de sujets sur lesquels son éducation le privait de moyens d'information. S'il y avait eu un peu plus de douceur et d'accommodement dans son caractère, il aurait encore été, je le pense, plus intéressant. Mais il avait été accoutumé à faire la loi dans le cercle de ses connaissances ordinaires, et sa crainte de tout ce qui approchait de la bassesse et de la servilité rendait sa manière d'être un peu décidée et dure. Rien peut-être n'était plus remarquable, parmi ses divers talents, que l'aisance, la précision et l'originalité de son langage, quand il parlait en compagnie. Cela était d'autant plus remarquable qu'il visait à la pureté dans son tour d'expression, et évitait, avec plus de souci que la plupart des Écossais, les particularités de la phraséologie écossaise[355]