Sa position toutefois restait toujours indécise et comme en suspens. Il ne prenait plus guère part aux travaux de la ferme. Cependant il fit la moisson, qui fut cette année-là tardive. Quelques-uns de ses amis, Gavin Hamilton, Aiken, Ballantine, désolés de laisser partir, pour des climats meurtriers et un avenir incertain, l'homme dont ils étaient fiers et qu'ils aimaient, s'occupèrent de lui trouver une situation qui pût lui permettre de rester en Écosse et cherchaient à lui obtenir une place dans l'Excise[356]. Lui-même tantôt désirait, tantôt semblait redouter que leurs démarches réussissent. La pensée de ses enfants le retenait; d'autres considérations assez mystérieuses et qu'on ne peut guère rattacher qu'à l'épisode de Mary Campbell, semblaient le pousser hors du pays. La lettre suivante expose la situation d'esprit dans laquelle il se trouvait alors:
«J'ai ressenti en moi toutes sortes de fluctuations et de mouvements en ce qui concerne l'Excise. Il y a beaucoup de motifs qui plaident fortement contre: l'incertitude d'obtenir bientôt une place, les conséquences de mes folies qui peuvent rendre mon séjour ici impraticable... Toutes ces raisons m'engagent à aller à l'étranger, et contre toutes ces raisons, je n'ai qu'une réponse: les sentiments d'un père. Ceci, dans l'humeur où je me trouve à présent, fait contrepoids à tout ce qui peut être dans l'autre côté de la balance...
Vous pouvez peut-être croire que c'est une fantaisie extravagante, mais c'est un sentiment qui m'atteint au cœur. Bien que sceptique sur plusieurs points de la foi ordinaire, je pense cependant avoir toutes les preuves qu'il existe d'une vie par delà les limites étroites de notre existence présente. S'il en est ainsi, comment en présence de cet Être redoutable, auteur de l'existence, comment affronterai-je les reproches des êtres qui sont vis-à-vis de moi dans la chère relation d'enfants, et que j'aurais abandonnés dans l'innocence souriante de leur faible enfance! Ô toi, Pouvoir inconnu, toi Dieu tout puissant, qui as allumé la raison dans mon sein et m'as donné le bienfait de l'immortalité, j'ai fréquemment dévié de cet ordre et de cette régularité qui sont nécessaires à la perfection de tes œuvres, cependant tu ne m'as jamais quitté ni délaissé....
«Depuis que j'ai écrit la page précédente, j'ai vu l'orage du malheur s'épaissir au-dessus de ma tête dévouée à la folie. Si vous réussissez, ô mon ami, mon bienfaiteur, dans vos démarches pour moi, peut-être me sera-t-il impossible de recueillir le fruit de vos efforts. Ce que j'ai écrit dans les pages précédentes est la ferme teneur de ma résolution; mais si des circonstances ennemies m'empêchaient d'accepter votre offre bienveillante, on si l'accepter menaçait de m'attirer de nouvelles misères....[357]»
La lettre coupée, inachevée, trahissait l'état d'incertitude et d'émotion douloureuse où il se trouvait alors. Le temps passait sans qu'il prît de résolution et sans que la pensée du départ quittât son esprit.
Il se produisit alors un événement qui l'en chassa définitivement et eut sur sa destinée future une importance décisive. Il l'a rappelé lui-même en ces termes:
«J'avais fait mon dernier adieu à quelques amis; ma malle était sur le chemin de Greenock; j'avais composé une chanson La Nuit ténébreuse s'épaissit rapidement, qui devait être le dernier effort de ma muse en Calédonie, quand une lettre du Dr Blacklock à un de mes amis renversa tous mes projets, en éveillant mon ambition poétique. Le docteur appartenait à une classe de critiques dont je n'aurais pas osé espérer l'approbation. Son idée que je rencontrerais des encouragements pour une seconde édition m'enflamma tellement que je partis aussitôt pour Édimbourg, sans une seule connaissance dans la ville et sans une seule lettre de recommandation[358].»
Les choses ne se passèrent pas tout à fait aussi simplement que Burns le raconte à distance et dans une lettre où les événements de sa vie devaient être ramassés en quelques mots. Même ce départ pour Édimbourg ne fut pas sans ses incertitudes et ses difficultés. Tout ce passage de la vie de Burns est encore intéressant à suivre de près.
À quelques milles de Mossgiel se trouve la paroisse de Loudon, dont le ministre était alors le Rév. George Lawrie. C'était un homme de culture et de goût littéraires. Il avait des relations dans la société intellectuelle d'Édimbourg. C'était un ami de Blair et de Robertson. Par une rencontre assez curieuse, il avait été l'intermédiaire par lequel les fragments de Macpherson avaient été soumis à Blair, qui avait appelé sur eux l'attention publique. Lawrie avait lu les poèmes de Burns avec la surprise et l'admiration qu'ils causaient à tous ceux entre les mains desquels ils tombaient. Bien qu'il ne connût pas le poète, il les envoya à un de ses amis, le docteur Blacklock, en lui en demandant son avis et en insinuant qu'il pourrait les communiquer à Blair, alors connu comme le premier critique du temps.
C'est une figure vénérable et touchante que celle du Dr Blacklock et qui vaut un crayon d'un instant. Né en 1721, il avait perdu la vue à l'âge de six mois, par suite de la petite vérole, si implacable alors. Son père, un maçon pauvre, avait entrepris d'instruire lui-même du mieux qu'il pouvait son petit aveugle, en lui lisant à ses heures de repos Milton, Spenser, Prior, Pope et Addison. C'est un autre exemple de ces éducations écossaises. L'enfant, élevé dans cette musique de poètes, se mit à faire des vers, qui tombèrent entre les mains d'un brave homme, le Dr Stevenson d'Édimbourg. Celui-ci s'intéressa à lui et lui fournit les moyens de faire ses études à l'Université. Blacklock entra alors dans les ordres et devint un prédicateur de réputation. Mais, à la suite de déboires dus à sa cécité, il s'était retiré à Édimbourg et y tenait une sorte de maison de famille où il recevait quelques élèves choisis. C'était un vieillard très pâle, avec de beaux cheveux blancs; il était d'une douceur et d'une bonté inaltérables. On disait de lui «qu'il n'avait jamais perdu un ami et ne s'était jamais fait un ennemi». Sa bienveillance était continue, elle agissait comme un des modes de sa vitalité. Il avait pris, pour se faire conduire, un petit paysan et lui trouvant de la bonne volonté à apprendre, il lui enseigna le grec, le latin, le français et en fit un homme distingué. «Si on énumérait tous les jeunes gens qu'il a retirés de l'obscurité et mis en état, par l'éducation, de se pousser dans la vie, disait Walker, le catalogue exciterait une surprise très naturelle[359]». Et Heron: «Il n'y a peut-être jamais eu un homme qui pût, avec plus de vérité, être appelé un Ange sur la terre que le Dr Blacklock. Il était candide et innocent comme un enfant, néanmoins doué de la sagacité et de la pénétration d'un homme. Son cœur était une source continuelle de bonté[360]». Cette âme exquise était d'une aménité et d'une gaîté constantes, se réjouissant d'une clarté intérieure. Il vivait entouré du respect et de l'amour de tous. Quand le Dr Johnson avait passé par Édimbourg, il lui avait dit: «Cher Dr Blacklock, je suis heureux de vous voir»; ce qui était un grand honneur. Tel était celui qui venait d'avoir une influence capitale sur la destinée de Burns par quelques-unes de ces paroles, par un de ces actes de bienveillance, qui sortaient de tous les instants de sa vie. Il était de ces hommes autour desquels tombe comme une manne, et près de qui la faim, la fatigue, la douleur, ne peuvent passer sans trouver un réconfort. Ils ne s'en doutent souvent pas; ils n'ont pas même notion d'un effort, d'une volition; ils sont bienfaisants par nature, par exercice de leur façon d'exister[361].