«Un exemple frappant de génie naturel éclatant à travers l'obscurité de la pauvreté et les obstacles d'une vie laborieuse.... À ceux qui admirent les créations d'une imagination libre et qui ferment les yeux sur de nombreuses fautes, en tenant compte de beautés sans nombre, ses poèmes donneront un singulier plaisir. Ses observations du caractère humain sont pénétrantes et sagaces et ses descriptions sont vives et justes. Il y a un riche fonds de plaisanterie rustique, et quelques-unes des scènes tendres sont touchées avec une délicatesse inimitable. Le caractère qu'Horace donne à Osellus lui est particulièrement applicable:

Rusticus abnormis sapiens crassaque Minerva[366]

Le critique ne s'apercevait pas que les œuvres de Burns étaient autrement parfaites et achevées que les œuvres des poètes à la mode, à commencer par Blair. Mais c'était, beaucoup déjà que cette admiration, même un peu à côté.

Toutes ces raisons combinées firent que Burns prit une grave résolution; vers le commencement de novembre, il se décida à partir pour Édimbourg, à aller tenter sa fortune dans une ville inconnue, la capitale intellectuelle de l'Écosse et, on peut le dire, à cette époque-là, de l'Angleterre. Il se lançait brusquement vers un avenir nouveau dont il n'avait pas la moindre idée quelques semaines auparavant. C'était une décision qui devait avoir une influence considérable sur son avenir, un des tournants importants de sa vie.

Au fur et à mesure que ces bonnes nouvelles affluaient, que les témoignages de la renommée de Robert arrivaient d'endroits plus éloignés, montrant par là qu'elle gagnait le pays, on peut compter qu'une joie grandissait dans la maison. Non pas une surprise; les siens l'avaient toujours regardé comme un être exceptionnel. Sa mère surtout dut être heureuse et ce baume, après les récentes histoires, venait à point. Non pas tant à cause du bruit: les éloges des étrangers importent peu à l'admiration d'une mère pour son fils; ils ne la corroborent pas; elle est au-dessus de ces appuis; ils la flattent et l'enchantent seulement. Mais dans cette proclamation des mérites extraordinaires de son fils, il se peut qu'il y eût quelque chose qui allât plus avant vers le cœur de la bonne femme, sans qu'elle s'en rendît clairement compte. Ces approbations rassuraient et ratifiaient son indulgence pour les erreurs de son garçon. Elles semblaient prendre le parti de sa tendresse contre ces moments où elle se demandait s'il était bien excusable. N'est-il pas naturel qu'il y ait un peu d'écarts et de désordre en celui qui, de l'aveu de tout le monde, est en dehors des conditions ordinaires? Cette pensée devait lui être adoucissante. C'était la consolation de maints chagrins muets, la défaite de ces doutes, ombres affreuses, qui se glissent parfois entre une mère et son sang. Et dans Mauchline, dans les environs, l'admiration pour Burns, jusqu'alors indécise et déroutée entre l'étonnement, la curiosité et la critique, prenait pied et se donnait de l'importance. C'était un personnage; on s'occupait de lui à Édimbourg, dans des livres et dans les journaux. Le vieil Armour devait se gratter l'oreille, perplexe; et les rigides passer vite quand ils rencontraient le poète; s'il allait les imprimer et jeter leur nom aux rires du pays!

Quant à lui, ses sentiments se laissent deviner. Lorsqu'il fut sur le point de quitter la petite ferme de Mossgiel, il dut, avec l'habitude qu'il avait de s'examiner et le net discernement qu'il apportait à ces examens, il dut se représenter ces deux années et demie, si pleines d'une confusion où toutes choses étranges étaient mêlées. Quel chemin parcouru depuis qu'il était arrivé à Mossgiel, avec le ferme propos d'être sage et l'intention de devenir un bon fermier! Comme ces temps-là étaient loin déjà! Il en était séparé par toute une existence. Quel tourbillon de luttes, de colères, de labeurs, de soucis, d'ivresses! Quels élans de production! Quelles douces heures de rêverie et de poésie, faites d'un miel dont ses vers n'étaient que les rayons pressés! Quels émois, quelles folies! Quelles ivresses amoureuses, quelles exaltations délicieuses ou douloureuses! Mais quels regrets, quelles mélancolies, quels remords en pensant à la pauvre Mary! Puis, quelles ténèbres, quelle épaisse nuit de désespérance et, tout soudainement, quel coup de soleil, dont il était encore ébloui, dont il avait l'éclat dans la figure, vers lequel il allait marcher! Fût-il jamais une vie faite de plus de coups de surprise et plus soûlée d'émotions? Son regard se débattait éperdu, ne sachant où se reposer, dans ce choc de moments divers, qui se croisaient plus mêlés que les lignes d'un tartan. L'étoffe de ces années était faite ainsi, d'heures claires, grises et noires, bonnes et mauvaises, nobles et basses, tissées ensemble, irrévocablement. Pauvre manteau bigarré qui se détachait, pour jamais, de ses épaules! Car il lui était impossible de ne pas sentir qu'il laissait derrière lui une portion de sa vie. Adieu les champs, retournés par la charrue, le champ de la Souris et de la Marguerite! Adieu le galetas où il avait écrit ses poèmes! Adieu le ben où la Vision lui était apparue! Elle ne lui avait pas menti. Ils étaient salués à présent ces invisibles rameaux qu'elle lui avait placés sur le front. Mais lui? Avait-il été aussi fidèle à la recommandation qu'elle lui avait faite? Avait-il préservé, irréprochablement, sa dignité d'homme et gardé son âme droite? Ces derniers mois, tout secoués d'orages sortis de lui-même, qu'avaient-ils produit de comparable aux douze mois précédents? Hélas! Mais malgré tout, malgré tout, ces années avaient été actives, joyeuses, fécondes; elles étaient argentées, jusque dans leurs folies mêmes et leurs plus sombres conséquences, par la lumière de la jeunesse.

Une légende s'était formée, par suite d'une erreur mal rectifiée par Currie, que Burns avait fait à pied la route d'Édimbourg. Il y était arrivé si las, si endolori qu'il était resté couché deux jours. La réalité est dans un autre sens aussi intéressante et peut-être plus curieuse. Il fit le chemin à cheval, sur un poney qui lui avait été prêté par un de ses amis, et son voyage, au lieu d'être une marche solitaire et pénible, fut une fête et un triomphe. Il s'éloigna de Mauchline par Scone et Muirkirk, en remontant le cours de sa rivière favorite l'Ayr, et, franchissant les hauteurs, redescendit vers la Clyde. Lorsqu'il chevauchait ainsi par les collines et les moors, assombris alors des tristesses de novembre et émus de ses soupirs, il était tout entier à des espérances nouvelles pour lui. Il fredonnait le refrain d'une vieille chanson:

En passant près de Glenap,
Je vis une vieille femme,
Qui m'a dit: «Reprends courage,
Tes meilleurs jours vont venir[367]

Il avait été convenu que, après le premier jour de son voyage, qui devait en prendre deux, il passerait la nuit chez un M. Prentice, qui occupait la ferme du domaine de Covington. «Tous les fermiers de la paroisse avaient lu avec délices les ouvrages alors publiés du poète et étaient anxieux de le voir. Ils furent invités à dîner avec lui dans la soirée; le signal de son arrivée devait être un drap blanc attaché à une fourche et qu'on placerait au faîte d'une meule de blé dans la cour de la ferme. La paroisse est un bel amphithéâtre, à travers lequel circule la Clyde, avec la colline de Wellbrae à l'ouest, les hauteurs incultes de Tinto et Culter au sud, et la jolie colline verte et conique de Quothquan à l'est. L'enclos où étaient les meules étant au centre s'apercevait de toutes les maisons de la paroisse. Enfin Burns arriva monté sur un poney qu'on lui avait prêté. Aussitôt le drapeau blanc fut hissé, et aussitôt on vit les fermiers sortir de leurs demeures et converger vers le lieu de rendez-vous. Il s'ensuivit une fameuse soirée ou plutôt une nuit, qui emprunta même quelque chose au matin, et la conversation du poète confirma et augmenta l'admiration produite par ses écrits. Le matin suivant, il déjeuna en nombreuse société, à la ferme prochaine occupée par James Stodart et prit le lunch au Bank, dans la paroisse de Carnwarth, avec John Stodart, le père de ma mère, également en grande compagnie[368]». Vers le soir du deuxième jour, il arriva devant Édimbourg. Quand il aperçut, indiquée par une masse sombre et parsemée de lumière, la silhouette puissante de la grande ville écossaise, il fut pris, sans doute, d'un mouvement d'émotion et d'enthousiasme. C'était donc là-bas Édimbourg! La tête et l'orgueil de l'Écosse, la cité légendaire et historique où les rois avaient trôné et siégé en parlements, la cité de Marie Stuart, de John Knox, la cité des savants et des poètes, de Buchanan, de Ramsay, de Fergusson, de Hume, la cité où la science, où l'éloquence, les arts brillaient d'un éclat prestigieux! Il la salua de toute la ferveur patriotique que ses lectures avaient développée en lui.—Puis après cette première exaltation, il songea peut-être qu'il arrivait seul et obscur, sans une lettre de recommandation; et il ressentit le moment d'appréhension et de tristesse qui vous prend aux portes des vastes séjours d'hommes, quand on y entre pauvre et sans amis. Il gravit la colline qui suit les flancs du château, et montant par là, il s'en alla trouver son ami Richmond qui lui avait offert l'hospitalité dans un pauvre logis.[Lien vers la Table des matières.]

CHAPITRE IV.