ÉDIMBOURG.
Novembre 1786 — Février 1788.

ÉDIMBOURG EN 1786.

Édimbourg n'était pas encore la cité singulière et admirable, dont la beauté est formée du contraste de deux villes, l'une gothique et l'autre classique. La ville nouvelle, avec ses longues et larges rues bordées de maisons régulières, coupées à angle droit, terminées à chaque extrémité par un square orné d'une statue, avec son ordonnance géométrique et sa dignité un peu monotone, n'existait pas encore. Sur l'emplacement qu'elle recouvre, Henry Mackenzie, l'auteur de l'Homme de sentiment, que nous avons déjà vu, que nous reverrons dans l'histoire de Burns et qui vécut jusqu'en 1831, tuait des perdrix et des bécassines[369]. La noble terrasse de Prince's street, qui a si grand aspect avec sa rangée de statues en bronze et en marbre des grands Écossais, n'était qu'un terrain vague où commençaient à s'élever quelques maisons. Il n'y avait pas longtemps qu'un propriétaire audacieux avait gagné la prime de vingt livres offerte à celui qui y bâtirait la première maison; pas longtemps qu'un autre avait été exempté de taxe pour avoir bâti la seconde; et quelques années seulement qu'un troisième, en faisant construire une, avait stipulé que son entrepreneur en élèverait une autre à côté, pour qu'il fût protégé des vents d'ouest[370]. À la place des beaux jardins que Prince's street domine aujourd'hui, s'étalait un lac, North loch, qu'assombrissait le reflet des grands rochers du château se dressant sur l'autre rive. Des deux ponts gigantesques, le North Bridge et le South Bridge, qui unissent l'arête de la vieille ville aux terrains du nord et du sud, le premier était à peine achevé; le second était en construction et le futur lord Cockburn allait en classe sur des planches jetées en travers des arches inachevées[371]. Calton Hill ne s'était pas encore ornée de monuments classiques, de temples et d'édicules grecs, dont les lignes tranquilles, par un fait probablement unique en architecture, s'accommodent d'un ciel septentrional. La moderne Athènes n'existait encore que sur les plans de l'architecte Craig, le neveu du poète Thomson, pour lesquels les magistrats lui avaient offert une médaille d'or et le droit de cité dans un coffret d'argent[372].

Au moment où Burns y arrivait, Édimbourg n'était encore qu'une vieille ville embrouillée, mi-partie gothique, mi-partie renaissance, la vieille ville grise, enfumée, auld reekie, irrégulièrement entassée, empilée sous ses toits d'ardoise bleue[373] à l'abri de son rocher. Sa physionomie n'avait guère changé depuis le temps de Marie Stuart. C'était, au premier coup d'œil, une cohue et une bousculade de rues profondes, raides et tortues, toutes en zigzags et en pente, horizontalement et perpendiculairement disloquées. Les combles pointus des maisons, les pignons à redans, les façades à fenestrages irréguliers, les gables ornementés, les étages en surplomb, les devantures compliquées d'appentis, de fenêtres en encorbellement, d'échauguettes accrochées aux angles des murs, d'escaliers extérieurs, enchevêtraient et changeaient capricieusement leurs profils, dans des silhouettes pleines de heurts, de brisures et de ressauts, variant sans cesse. C'étaient les vieilles rues du moyen-âge, avec leurs fenêtres à allèges et à meneaux, leurs portes basses quadrillées de clous et garnies chacune de son heurtoir, ou plutôt d'un anneau courant sur un morceau de fer tordu et qu'on appelait risp; les vieilles rues avec leurs linteaux à devises, leur foisonnement d'écussons, de monogrammes, de blasons, de décors héraldiques, leurs floraisons touffues et inattendues de sculptures[374]. Cependant l'image générale de la ville n'était pas aiguë et découpée, comme celle d'une ville gothique; il y manquait l'élan léger et innombrable des clochers et des flèches. C'était plutôt une sorte de soulèvement énorme et compact, l'exhaussement d'une masse. Le caractère était plutôt fourni par les lourdes assises des créneaux que par les pointes jaillissantes des clochers. Cela ressemblait plutôt à un amas de forteresses et de bastilles qu'à une assemblée d'églises et de chapelles, à une ville militaire plutôt que religieuse. Cet effet tenait sans doute au formidable château qui dominait et écrasait la cité, et, au-dessus de tous les édifices, remplissait le ciel de son bloc colossal. C'est d'une grandeur presque cyclopéenne. «C'est le rêve d'un géant» s'écriait le peintre Haydon, l'ami de Keats, en apercevant Édimbourg[375]. Même pour les esprits en qui l'excessif ne pénètre pas aisément, l'impression est celle d'une grandeur imposante.

La majestueuse Édimbourg sur son trône de rocs[376]

dit Wordsworth. Et Ruskin écrit qu'il ne connaît qu'une seule cité de plus noble situation qu'Édimbourg[377]. On peut imaginer l'effet que dut produire cette apparition sur un homme comme Burns, qui n'avait jamais visité de plus grande ville qu'Ayr ou Kilmarnock. On verra qu'il sut en saisir tout de suite le caractère dominant.

Quand on s'était dégagé de la première confusion et que l'œil commençait à classer ce qui l'avait frappé, on voyait que la ville se composait principalement d'une longue rue sinueuse, irrégulière, rapide, bâtie sur l'échine abrupte d'un long dos de terrain, qui descend du rocher jusque dans la plaine et qui a fait comparer la ville à un dragon. À droite et à gauche, sur les deux parois de l'arête centrale, dévalaient les ruelles obscures, profondes et escarpées qu'on appelait des wynds; leur enchevêtrement était inextricable. Mais cette rue unique se termine à une de ses extrémités par le château d'Édimbourg et à l'autre par le palais d'Holyrood. Et entre ces deux monuments que de spectacles et de souvenirs! Walter Scott dit que l'histoire d'Édimbourg serait l'histoire abrégée de l'Écosse[378]. On peut ajouter que l'histoire de la High street serait l'histoire d'Édimbourg. C'est dans cette rue que se sont accomplis ses grands événements et qu'ont passé ses grands personnages. On rencontre à chaque pas la trace des drames politiques et religieux d'autrefois. Descendre cette rue, c'est parcourir les annales de l'Écosse. Et au moment où Burns visite la vieille ville, ces souvenirs sont encore complets, car aucun des vieux bâtiments qui les font vivre n'a été démoli.

Tout au haut, sur son formidable piédestal de basalte[379], est le château éprouvé par tant de sièges, battu par les catapultes d'Édouard et par les boulets de Cromwell. Au-dessous, ce sont le palais de Marie de Guise, la reine-régente, la mère de Marie Stuart, les vieilles résidences des ducs d'Argyle, des ducs de Gordon, des comtes de Cassilis et de Leven et de cent autres[380]. Plus bas, cet édifice vermoulu, menaçant et hideux, avec ses deux tourelles et ses fenêtres grillées de barreaux de fer, c'est la vieille Tolbooth, la prison d'Édimbourg[381]. Le génie de Walter Scott ne lui a pas encore donné sa célébrité européenne, bien que le futur romancier vienne déjà errer autour d'elle et la contempler. Mais pour les Écossais, elle a toutes ses lugubres légendes. Au faîte de ce pignon, est la pointe de fer où l'on piquait les têtes des criminels, où ont verdi dans la pluie et le soleil, les faces du régent Morton et du vaillant Montrose[382]. Juste au dessous, cette église dont la tour carrée se termine par un belvédère en forme de couronne royale, c'est St.-Giles, le berceau et le temple de la Réforme écossaise. C'est là que John Knox, le plus puissant auteur de la Réforme en Écosse, prédicateur et tribun, prêchait ses véhémentes harangues, ses invectives d'une éloquence enflammée et fuligineuse; et qu'il improvisait ses prières plus virulentes encore: «Ô Lord, si ton plaisir est tel, purge le cœur de Sa Majesté la reine, du venin de l'idolâtrie et délivre-la des liens et de l'esclavage de Satan, dans lequel elle a été élevée et reste encore, par manque de la vraie doctrine[383].» On sent jusque dans leurs prières l'âcreté de ces âmes; elles offraient à Dieu, dans des encensoirs d'airain, un encens fait avec des plantes amères de la Mer Morte. C'est là aussi que le 23 juillet 1637, quand le doyen commença à lire la liturgie imposée par Charles Ier, la fameuse Jenny Geddes, vieille marchande de légumes, lui cria: «La diablesse de colique dans tes entrailles, fourbe voleur, viens-tu dire la messe à mes oreilles!» et en même temps elle lui jeta à la tête le folding stool, le pliant, que les femmes apportaient avec elles à l'église[384]. Ce fut le signal de la bagarre qui allait enflammer une sédition et cette sédition la guerre civile. Car, là-bas, à l'endroit où les derniers plis de la ville traînent dans la plaine, ce clocher est celui de l'église de Greyfriars, dans le cimetière de laquelle fut signé le Covenant. Ce fut une des grandes scènes de l'histoire d'Écosse. Une multitude de tout rang et de tout âge prit l'engagement de défendre sa foi contre les erreurs et les corruptions, «en sorte que ce qui sera fait au moindre d'entre nous pour cette cause sera considéré comme étant fait à nous tous en général et à chacun de nous en particulier[385]». On signait le parchemin sur les tombes, quelques-uns signèrent avec leur sang; un grand tumulte de prières, de sanglots et de serments s'élevait de toutes parts[386]. Et ce fut le commencement de la Révolution où Charles Ier devait perdre sa tête.

Derrière St.-Giles, puisqu'il a été bâti sur l'ancien cimetière de l'église, c'est le palais du Parlement, où siégeait l'antique Parlement d'Écosse, quand l'Écosse était une nation indépendante, avant cette nécessaire et douloureuse union de 1707, à laquelle les cœurs écossais eurent tant de peine à se résigner et mirent tant de temps à s'accoutumer. C'est là que fut discuté le pacte qui confondit les destinées des deux pays, et qui excitait une telle fureur parmi les citoyens d'Édimbourg qu'il fallut le signer en secret, dans une cave[387]; c'est là que depuis l'Union se tient la Court of Session, c'est-à-dire la Cour de Justice, où a siégé cette robuste magistrature écossaise qui a fourni tant de lords chanceliers à l'Angleterre.

Un peu plus bas que St.-Giles et de l'autre côté de la voie, cette maison gothique, qui fait saillie sur la rue, toute délabrée, si compliquée avec ses énormes lucarnes, ses pignons bizarres, ses trois étages en surplombs successifs, son escalier extérieur et sa niche de pierre où l'effigie grossièrement sculptée de Moïse montre un soleil émergeant des nuages et portant le nom de Dieu écrit en grec, en latin et en anglais, c'est la maison de John Knox. C'est de là qu'avec sa figure sévère et sa longue barbe, pareil à un dur prophète juif, il descendait vers le palais d'Holy-Rood pour admonester Marie Stuart jusqu'à ce qu'elle fondît en larmes. Il considérait la cour comme un lieu d'immoralité, un repaire «de baladins, danseurs et amuseurs de femmes[388]». Passant auprès des quatre filles d'honneur, les Maries de la reine, comme on les appelait, rayonnantes de jeunesse et de beauté, il leur jetait une plaisanterie funèbre, à la Hamlet. «Ô belles dames, combien plaisante serait votre vie, si elle devait durer toujours, et si à la fin vous pouviez passer dans le ciel avec toute cette gaie toilette. Mais fi! cette brutale, la mort viendra, que nous le voulions ou non! Et quand elle aura mis la main sur nous, les vers hideux auront besogne dans cette chair, si belle et si tendre soit-elle; et la pauvrette âme, je le crains, sera si faible qu'elle ne pourra emporter avec elle ni or, ni garnitures, ni glands, perles ou pierres précieuses[389].» Il s'en revenait ensuite, dans sa grande robe noire, appuyé sur sa canne à pomme de corne[390], satisfait d'avoir objurgué Jézabel. C'est dans cette maison que, dans sa 59me année, il ramena comme seconde femme Marguerite Stewart, la plus jeune fille du «bon lord Ochiltree», si bien que ses ennemis l'accusèrent d'avoir gagné le cœur de cette pauvre gentille dame par sorcellerie et sortilège «ce qui paraît être de grande probabilité; elle était une demoiselle de sang noble et lui une vieille créature décrépite du plus bas degré[391].» C'est de cette fenêtre qu'il haranguait souvent la populace. C'est ici qu'il s'éteignit, épuisé par un demi-siècle de fatigues, de dangers et de colères, le 12 novembre 1572. C'était un homme violent et d'un sombre fanatisme, mais courageux. «Il n'a jamais ni craint ni flatté aucune chair», dit à ses funérailles le régent Morton, qui ne l'aimait pas[392].