Et voilà l'hôtel de Moray. De ce lourd balcon de pierre, Archibald duc d'Argyle, vint avec toute sa famille insulter le noble Montrose vaincu, garrotté, sali par la boue de la populace et traîné sur un tombereau que conduisait le bourreau portant sa livrée[393]. C'est de là que lady Argyle cracha sur le prisonnier; c'est là qu'ils tremblèrent tous, subitement décontenancés et honteux, sous le calme regard dont il les regarda[394]. Deux jours après, le «grand marquis» fut pendu à un gibet haut de trente pieds. Ses amis lui avaient porté de quoi mourir princièrement: il était vêtu d'écarlate orné de broderies d'argent. Il marchait avec un si grand air, tant de gravité et de beauté, que ses ennemis même versaient des larmes[395]. Sa tête fut fichée sur la prison d'Édimbourg; mais il avait dit qu'il s'en honorait plus que si on avait arrêté que sa statue en or serait dressée sur la place du marché ou son portrait suspendu dans la chambre du roi; ses membres découpés furent envoyés à quatre villes d'Écosse pour y être exposés: une main sur la porte de Perth, l'autre sur celle de Stirling; une jambe et un pied sur la porte d'Aberdeen, l'autre sur la porte de Glasgow; le tronc fut enterré par les aides du bourreau sous le gibet[396]; mais il avait dit qu'il souhaitait avoir assez de chair pour qu'on en envoyât dans les cités d'Europe, en mémoire de la cause pour laquelle il mourait[397]. Douze ans après, c'était au tour d'Argyle lui-même; il fut décapité dans la High Street. Il mourut avec fermeté et une dignité calme. Sa tête remplaça sur la pointe de la prison celle de Montrose, dont les restes furent rassemblés et ensevelis avec pompe dans St.-Giles[398]. À chaque instant on rencontre de ces grandes morts dans les annales d'Édimbourg; elles dégouttent de sang.
Ainsi, de toutes parts, de ces cent ruelles et allées pendues aux flancs de la Grande-Rue, avec les noms historiques des Dundas, des Beaton, des Kennedy, des Grant, des Lockhart, des Lovat, des Leven, de tant d'autres, la mémoire des temps passés sort des pierres: les luttes religieuses, les rivalités seigneuriales, les querelles et les vengeances des familles, les coups de force, les meurtres, les enlèvements, les séditions, les passages d'armées, depuis les ans où les Édouard anglais montaient vers le château avec leurs lourds chevaliers jusqu'au moment récent où le prétendant Charles-Édouard entra dans la ville à la tête de ses sauvages highlanders et où le duc de Cumberland y passa avec ses dragons. Ces derniers faits sont, en 1786, un souvenir tout poignant: maints témoins, maints acteurs de ces scènes vivent encore. «Dans la vieille ville, dit un historien d'Édimbourg, il n'y a pas une rue où le sang n'ait été répandu à mainte reprise, soit par suite de guerre ou de tumultes locaux; car c'est l'Édimbourg des jours où l'épée n'était jamais dans le fourreau et où régler une querelle à la mode d'Édimbourg était un proverbe européen[399]».
Lorsque, après ce long pèlerinage, on arrive enfin au bas de la colline, apparaissent tout à coup les ruines de la chapelle de Holyrood et la masse quadrangulaire du palais. Ici les images sont encore plus nombreuses et les souvenirs plus saisissants; surtout on y suit presque entière la destinée de cette fatale famille des Stuarts «une des plus tragiques de l'histoire[400].» Ces grandes baies vides, où entre la campagne, ces voûtes rompues où pendent des ronces, sont tout ce qui demeure de la puissante abbaye que David I avait fondée, à l'endroit où une croix miraculeuse l'avait sauvé d'un grand cerf blanc rendu furieux par une blessure. C'est là que Jacques II fut couronné et enterré; c'est là que Jacques III épousa la princesse Marguerite, fille de Christian I roi de Danemark, quand elle était âgée de treize ans; c'est la que, en 1503, Jacques IV épousa la princesse Marguerite, sœur de Henri VIII d'Angleterre[401]. Quelle dynastie que celle de ces Jacques! «Des cinq rois qui étaient montés sur le trône avant Marie Stuart, deux avaient péri assassinés, Jacques I et Jacques III; deux étaient morts en combattant, Jacques II et Jacques IV; elle dernier, Jacques V, avait expiré de désespoir en se voyant délaissé par sa noblesse et vaincu au moment où il se croyait triomphant[402]». Ce dernier était le père de Marie Stuart dont la fin fut plus douloureuse encore. Presque tous ont passé sous ces voûtes jadis si belles. Cette chapelle était la plus belle fleur dont l'art religieux du moyen-âge eût orné Édimbourg. Les invasions anglaises la détruisirent en 1543 et 1547; la négligence de la Réforme, la destruction incessante du temps l'ont mise en cet état. Son dallage de tombes est encore ce qui a été le plus épargné.
Et tout à côté, le fameux château de Holyrood, le théâtre de tant de mariages royaux, de masques, de tournois, de fêtes, de funérailles et de forfaits. C'est là qu'a débarqué la perle de sa race, Marie Stuart, quand elle descendit, l'âme navrée, de la galère qui l'amenait du pays de France. C'est là qu'elle vécut trois ans, portant «son grand deuil blanc avec lequel il faisait très beau la voir, car la blancheur de son visage contendait avec la blancheur de son voile à qui l'emporterait, et la neige de son blanc visage effaçait l'autre[403].» C'est là qu'elle commença à régner sagement, tandis que cependant on pouvait sentir que la reine était incapable d'empêcher la femme d'exercer son charme sur les hommes qui l'entouraient. C'est là que, dans un emportement de passion sensuelle[404], elle épousa Darnley. Ce fut l'origine de ses malheurs. Voilà la tourelle, où le 9 mars 1566, tandis qu'elle soupait avec Rizzio, la tapisserie, qui représentait la chute de Phaéton, l'ambitieux imprudent[405], se soulevant tout à coup, laissa voir la tête hagarde et féroce de Ruthven le chef des conjurés; c'est dans cette salle que Rizzio tomba frappé du premier coup de dague, tandis que ses mains s'accrochaient aux jupes de la reine et qu'il criait: «Giustizia! sauve ma vie, madame, sauve ma vie»; et là aussi est dans le parquet la tache de sang qui en fit couler tant d'autre. Car à partir de cette horrible scène, le cœur de Marie Stuart ne souhaita plus que la vengeance[406]. Et le souvenir de l'enchanteresse qui trouble et séduit l'histoire entraîne la pensée. Autour de l'image de la plus étrange charmeuse qui, avec Cléopâtre et Brunehaut, ait occupé un trône, surgissent les figures de Darnley, de Ruthven, de Morton, de Bothwell, ces vies excessives en amour et en haine, fougueusement animales, où les convoitises et les colères se précipitaient sur leurs objets, destinées somptueuses et sanglantes, toutes, toutes, sanglantes. Et derrière cette tragédie de Holyrood, on ne peut s'empêcher d'entrevoir l'assassinat de Craigmillar, l'emprisonnement du lac de Lochleven et la scène funèbre et sublime de Fotheringay[407].
Dominés par celui d'entre eux qui a été au cœur de l'humanité, tous ces drames s'emparent de l'esprit et l'émeuvent jusqu'à le rendre visionnaire. Si, poursuivant un peu plus avant, on gravit les premières pentes du siège d'Arthur jusqu'aux décombres de la chapelle de St.-Antoine, on aperçoit, dans ses fumées et ses vapeurs, la puissante cité, sous son habituel dais d'un rouge sombre. Il semble que ce sont tous ces souvenirs tragiques qui montent de toutes parts. Parfois il arrive que le belvédère de St.-Giles dépasse seul ce nuage et le spectacle est saisissant: on dirait une couronne gigantesque tombée dans du sang, et apparue dans le ciel comme le symbole de cette race royale dont la mémoire plane sur cette cité. On ressent alors une profonde émotion historique; on comprend le respect et l'enthousiasme avec lequel les Écossais contemplent leur ancienne capitale dans sa robe de majestueuse tristesse.
Il est inutile d'insister sur ce fait qu'un homme du XVIIIe siècle, à plus forte raison Burns, ne pouvait parcourir une ville comme Édimbourg, avec le sentiment pittoresque et précis des événements passés que possède à présent l'esprit de l'humanité. Le mouvement romantique et historique, qui d'ailleurs allait partir d'Édimbourg même, n'était pas encore né; l'homme de génie qui devait faire revivre, et, comme un grand restaurateur, nettoyer et raviver tous les tableaux d'autrefois, commençait seulement à les contempler et à les aimer. Cependant un certain intérêt s'était déjà éveillé pour les choses d'Écosse. Il y avait vingt-cinq ans qu'avait éclaté un des grands succès littéraires du XVIIIe siècle, l'Histoire d'Écosse de Robertson. L'œuvre de Hume avait paru et mis en relief les faces écossaises de l'histoire britannique[408]. On voit, par les récits de Pennant, de Newte et d'autres, que les stations historiques, que les voyageurs d'aujourd'hui ne manquent pas de faire, étaient faites également par les voyageurs d'alors[409]. Lorsque le Dr Johnson avait passé par Édimbourg en 1773, Boswell l'avait conduit voir les endroits célèbres de la ville. «Nous sortîmes afin que le Dr Johnson pût voir quelques-unes des choses que nous avons à montrer à Édimbourg»; et Robertson «harangua le Dr Johnson sur les lieux qui se rapportent aux scènes de sa célèbre histoire d'Écosse». Pour les Écossais proprement dits, une visite d'Édimbourg était alors une occasion de douleur et de regrets. Beaucoup d'entre eux n'avaient pas encore pris leur parti de l'Union, après un siècle. «Je commençai à me laisser aller à mes vieux sentiments écossais, dit Boswell en racontant qu'il conduisit Johnson voir le palais du Parlement, et j'exprimai un ardent regret que, par notre union avec l'Angleterre, nous eussions cessé d'exister, que notre royaume indépendant fût perdu». Il est vrai que cela lui attira un bon coup de boutoir de Johnson, qu'il accueillit avec reconnaissance et qu'il enregistra avec vénération[410]. On ramènera probablement à ses vraies proportions l'effet qu'Édimbourg produisait sur un voyageur du XVIIIe siècle, en se disant que les gens de cette époque ne percevaient pas la couleur des événements, mais qu'ils en sentaient le côté humain, auquel ils donnaient un tour oratoire et général. Ces choses n'étaient pas pour eux sujets à descriptions et à tableaux, mais à apostrophes et à éloquence.
Il n'est pas impossible, ce semble, de comprendre maintenant et de distinguer les sentiments qui se succédèrent en Burns, pendant ses premières courses à travers Édimbourg. Il fut d'abord frappé d'étonnement, devant cette ville qui surprend les voyageurs les plus exercés. Il se sentit un peu interdit et dépaysé, comme il arrive lorsque le sentiment des lieux récemment quittés persiste confusément en nous et que nous ne sommes pas encore tout entiers à ceux que nous voyons.
Edina! ville favorite de l'Écosse!
Salut à tes palais et à tes tours,
Où jadis, aux pieds d'un monarque,
Siégeaient les pouvoirs souverains de la Législation!
Moi qui naguère contemplais les fleurs follement éparses,
En errant sur les rives de l'Ayr,
Et chantais, solitaire, les heures paresseuses,
Je m'abrite dans ton ombre honorée[411].
Pourtant son esprit ne tarda pas à se frayer son chemin dans cet étonnement et à discerner avec clarté les traits principaux. Son Adresse à Édimbourg et certains passages d'autres pièces peuvent servir à reconstituer ses impressions. Tout le côté théologique, puritain, le côté de la Réforme proprement dite, qui passionne les esprits d'aujourd'hui, le laissa indifférent. Les souvenirs religieux n'étaient pas pour lui plaire. John Knox ne lui a guère inspiré qu'une rime burlesque dans une pièce anti-cléricale:
Orthodoxes, orthodoxes
Qui croyez à John Knox[412];