et quant à l'autre souvenir de St.-Giles, il en fit encore un pire usage: il donna le nom de Jenny Geddes à une jument, un peu rosse, qu'il eut plus tard. Au contraire, il fut fortement frappé de l'apparence militaire d'Édimbourg; la strophe sur le château domine toute la pièce adressée à la ville; elle en est de beaucoup la plus robuste. Parmi les descriptions des poètes qui ont été inspirées par la vieille forteresse, il n'y en a aucune ni dans Walter Scott, ni dans Hogg, ni dans Aytoun, qui approche de celle-ci, pour je ne sais quel hérissement menaçant de contreforts et de bastions.
Là guettant de haut les moindres alarmes,
Ton âpre, rude forteresse brille au loin,
Comme un hardi vétéran, blanchi dans les armes,
Et marqué, déchiré de mainte cicatrice.
Les murs lourds, aux barres massives,
Farouches, debout sur le roc abrupt,
Ont souvent soutenu les assauts de la guerre
Et souvent repoussé le choc de l'agresseur[413].
Mais sa véritable émotion fut en arrivant devant Holy-Rood. Son patriotisme un peu attardé et populaire, l'espèce de fierté qu'il prenait à croire que ses ancêtres avaient combattu dans la Rébellion de 1745, la pitié qu'inspire la fortune des Stuarts, lui soulevèrent le cœur d'enthousiasme:
Avec des pensées frappées de terreur, des larmes de pitié,
Je contemple ce noble, majestueux palais,
Où, en d'autres temps, les rois de l'Écosse,
Héros fameux! avaient leur royale demeure;
Hélas! Combien changés les temps futurs!
Leur nom royal tombé dans la poussière!
Leur race infortunée errante, sombre, exilée!
Bien qu'une loi rigide crie: «Cela était juste!»
Farouchement mon cœur bat de voir vos traces,
Vous dont les ancêtres, au temps jadis,
À travers les rangs ennemis et les brèches croulantes,
Portèrent le lion sanglant de la vieille Écosse:
Et moi-même qui chante en accents rustiques,
Peut-être mes aïeux ont quitté leur chaumière
Et affronté le rude rugissement et le visage affreux du Danger,
Suivant hardiment par où vos pères menaient[413].
Mais, ce ne fut pas tout ce qu'il ressentit. Autour de Holyrood, il rencontra l'ombre de Marie Stuart; elle y erre et tend sa main à baiser aux poètes, cette main qui était à elle seule une séduction, cette «longue, grêle et délicate main[414]», qui rendit Brantôme poète, lorsqu'il parlait de «cette belle main blanche et de ces beaux doigts si bien façonnés qu'ils ne devaient rien à ceux de l'Aurore[415]». Burns la baisa et fut séduit. Il devint, à partir de ce moment, un des partisans de l'irrésistible reine. Il prit tout naturellement parti pour elle; la considéra comme injustement persécutée: «Vu la chambre où la belle offensée Marie, reine d'Écosse, naquit[416].» «Je vous envoie, madame, un hommage poétique que j'ai récemment offert à la mémoire de notre aimable reine écossaise, grandement offensée[417]». Il s'adressait à Tytler qui avait publié sa défense de Marie Stuart: «Vénéré défenseur de la belle Stuart[418]». Elle devint une des apparitions favorites de sa pensée. Il fut peut-être le premier à voir dans cette existence le sujet d'un drame, qu'il concevait avec son décor et ses ressorts historiques.
Ô la scène d'un Shakspeare ou d'un Otway
Pour représenter l'adorable, l'infortunée reine écossaise!
Vaine fut toute la toute puissance de ses charmes féminins,
Contre les armes de l'aveugle, impitoyable, folle rébellion.
Elle tomba, mais tomba avec une âme vraiment romaine,
Pour assouvir la vengeance d'une femme rivale,
Une femme—bien que la phrase puisse sembler grossière,
Aussi habile et cruelle que Satan[419].
Plus tard, il écrivit sur Marie Stuart une élégie dont il disait: «Est-ce que l'histoire de notre Mary Reine d'Écosse a un effet particulier sur les sentiments des poètes ou est-ce que j'ai dans la ballade que je vous envoie réussi au-delà de mon ordinaire succès poétique, je ne sais, mais elle m'a plu au-delà des efforts de ma muse depuis assez longtemps[420]». Et en effet, il ne semble pas que les poètes aient jamais écrit, sur la pauvre reine captive, quelque chose de plus touchant et de plus simple. C'est un pendant aux vers que «restée veuve au beau avril de ses plus beaux ans», elle composa sur elle-même, à ces regrets qu'elle «allait, jettant et chantant piteusement[421]».
Pour mon mal estranger
Je ne m'arreste en place;
Mais j'ay eu beau changer,
Si ma douleur n'efface,
Car mon pis et mon mieux
Sont les plus déserts lieux;
Si en quelque séjour,
Soit en bois ou en prée,
Soit sur l'aube du jour,
Ou soit sur la vesprée,
Sans cesse mon cœur sent
Le regret d'un absent[421].