depuis du Bellay et Maisonfleur et le pauvre Chastelard, qui mourut pour elle, jusqu'à Schiller, Walter Scott et Hogg. Il fut ainsi frappé en rôdant autour de Holyrood. N'est-ce pas aussi tandis qu'ils rêvaient et s'attardaient dans ces lieux qu'elle a attiré à elle Tennyson et Swinburne?

C'est dans ces promenades, ces rêveries, cette communion silencieuse avec les âmes des choses passées que Burns passa les tout premiers jours de son arrivée à Édimbourg.

Mais lorsque ces premières impressions plus graves qui saisissent d'abord ceux qui entrent dans une ville historique eurent été satisfaites, Burns put regarder la vie qui s'agitait autour de lui. Quel spectacle, quelles heures d'attardement, quel amusement pour un observateur comme lui, jeté tout d'un coup dans un pareil mouvement! Édimbourg était assurément une des villes les plus pittoresques, les plus vivantes et les plus curieuses qu'il y eût en Grande-Bretagne. Elle avait une originalité qu'on n'aurait pu retrouver ailleurs et qui tenait en partie à la construction même de la ville. Le mur élevé pour la protéger après la bataille de Flodden l'avait longtemps tenue enserrée. Bâties sur des pentes rapides, les maisons s'étaient pressées les unes contre les autres[424], laissant des ruelles plus étroites que des corridors, si bien qu'une des rares où un cheval pouvait passer avait reçu le nom de Cavalry lane[425]. Cela n'avait pas suffi. Cherchant en l'air l'espace qu'elles ne pouvaient prendre sur les côtés, les maisons, entassant étages sur étages, se haussaient indéfiniment les unes au-dessus des autres. Elles atteignaient huit, dix et même douze étages; elles étaient l'étonnement des étrangers qui arrivaient à Édimbourg. «Ce qui frappe d'abord l'œil, dit Smollett, est l'invraisemblable hauteur des maisons, qui généralement s'élèvent à cinq, six, sept et huit étages et en quelques endroits, m'assure-t-on, à douze[426].» «Je lui fis voir, dit Boswell en parlant du Dr Johnson, la plus haute construction d'Édimbourg, qui a treize étages à partir du sol, sur le derrière[427]». La population toujours croissante s'était accumulée en hauteur dans des rues perpendiculaires, selon le mot d'un auteur. Et cette expression est beaucoup moins une image qu'un fait. Un escalier commun[428], en pierre à cause de la crainte d'incendie[429], mal éclairé, aussi peu entretenu que le pavé des rues[430], montait à travers des étages ou plutôt des habitations superposées. On était propriétaire non d'une maison, mais d'un flat ou palier. En montant l'escalier on parcourait toute l'échelle sociale: les étages du bas et ceux du haut étaient généralement occupés par des locataires pauvres; les cinquième et sixième par la bourgeoisie et la noblesse[431]. Dans ces énormes constructions, les existences humaines s'entassaient presque jusqu'aux nuages, jusque dans des caves obscures et dans les profondeurs du sol. Le moindre espace habitable était, selon l'expression de Walter Scott, bondé comme l'entrepont d'un navire[432]. Le jour et la place étaient restreints. Beaucoup de chambres étaient sombres même à midi et ne prenaient qu'un peu de lumière sur une allée obscure; on avait à peine assez d'espace pour les meubles nécessaires[433]. Chaque goutte d'eau employée dans les familles devait être montée par des porteurs au haut de ces interminables escaliers qui étaient ainsi de véritables rues[434]. Ces circonstances imposaient à la vie des conditions particulières. Les gens, empaquetés chez eux comme dans des cabines de bateau, ne rentraient que pour prendre leurs repas et se coucher. De chacun de ces escaliers déroulait, se déversait une foule qui grouillait dans la rue. «Partout on trouvait des symptômes de la densité de la population; la rue ouverte était un marché général; partout un pêle-mêle de populace[435]

Aussi que de choses amusantes à regarder! Voici, d'abord, au-dessous de la colline du château, le Lawn Market, le marché à étoffes, où les vendeurs étalaient, aunaient leurs marchandises, sous leurs abris de toile, comme à une foire de campagne[436]. Voici, de nouveau, notre vieille connaissance, la prison d'Édimbourg, la Tolbooth. Devant la porte se promène de long en large un des vieux soldats de la garde civique d'Édimbourg[437]. C'est un corps de vétérans chargé de la police de la ville. Leur uniforme est un habit rouge à revers bleus, un gilet rouge, des culottes rouges, de longues guêtres noires, des buffleteries blanches et de grands tricornes. La plupart d'entre eux ont également le nez rouge, car la discipline du corps n'est pas incompatible avec le whiskey[438]. Leur armement n'est pas moins remarquable. Ils ont bien des mousquets et des baïonnettes, mais ils les portent rarement; leur arme favorite est une hache de forme archaïque, qu'on fabriquait au temps jadis à Lochaber, composée d'un long manche, d'un fer étroit et long et d'un crochet recourbé en arrière. La plupart de ces hommes sont des vétérans des régiments de highlanders, de vieux gaëls, parlant à peine anglais, qui trouvent ainsi une sorte de retraite. Une hostilité constante existe entre eux et les gamins de la ville qui leur jouent mille tours[439]. À l'extrémité de la prison, on voit une plate-forme sur laquelle ont lieu les exécutions. Un membre très respectable du conseil de la cité, nommé Brodie, vient de leur apporter un perfectionnement. Au lieu de la double échelle, toujours un peu pénible à gravir pour le patient, il a substitué la trappe qui se dérobe sous lui. Dans quelques mois il sera accusé de vol avec effraction, et condamné à mort. Il inaugurera sa propre invention. Comme il était un homme aussi calme qu'ingénieux, il examina lui-même l'appareil, se vit, en souriant, ajuster la corde autour du cou et, en belle toilette de satin noir, se laissa choir hors de la vie, la main négligemment passée dans son gilet[440]. En face de la prison, voici les derniers vestiges de l'ancien poste de la garde civique, qui avait l'air «d'un long limaçon noir rampant sur la grande rue[441]». Avec lui a disparu la fameuse jument de bois placée là par la rude discipline de Cromwell. On y attachait les soldats coupables d'ivresse, leur mousquet lié à leurs pieds et une coupe à boire placée sur leur tête[442].

Au-dessous de la Tolbooth, en face de St.-Giles, la terrasse est presque complètement bouchée par une bande de constructions établies juste au milieu de la rue et qu'on nomme les Luckenbooths, ou les baraques fermées[443]. Elles ne laissent, entre les maisons d'un côté et St.-Giles de l'autre, que deux passages étroits et obscurs. Encore celui du côté de St.-Giles s'est-il encombré par surcroît. Contre la façade, entre les contreforts de la vieille église, dans tous les coins[444], se sont collées, blotties une nichée de petites échoppes qu'on a comparées à des nids de martinets[445]. On les appelle les Krames. Tout ce coin est une scène très animée de trafic. C'est là que sont les merciers, les gantiers, les chapeliers, les marchands de jouets, les libraires[446]. Tenez justement! la dernière maison des Luckenbooths, celle qui fait face à la descente de la High Street, c'est la maison où Allan Ramsay a eu sa boutique de libraire ornée des deux bustes de Ben Jonson et de Drummond de Hawthowden. Elle est maintenant occupée par un de ses successeurs nommé William Creech[447], qui publie presque tous les livres qui paraissent à Édimbourg. C'est ce petit homme, vif et souriant, très soigné de mise qui, la tête bien poudrée, en habits noirs, en culottes de satin, reçoit tous les écrivains[448]. Il racontera plus tard qu'un jeune paysan est venu, chapeau bas, lui demander si c'était bien là qu'était établi Allan Ramsay[449]. Et la High Street descend ainsi, hérissée d'enseignes de chaque côté, car d'un bout à l'autre c'est un véritable marché, et dans les caves, à l'abri des balcons de bois, jusque sous les escaliers extérieurs, il y a des vendeurs de mille objets[450]. Ajoutez les auberges et les tavernes, qui sont presque toutes en sous-sol.

Et descendant des escaliers des maisons, montant des caves, débouchant des ruelles, s'engouffrant dans leurs ouvertures sombres, quelle foule grouillante et pittoresque! Ce sont des servantes, avec leur plaid à couleurs vives qui courent nu-pieds[451], des mendiants dans leur vêtement de laine bleue, des juges en robe et en perruque qui, le petit tricorne à la main, s'en vont à la cour de session[452], des orfèvres avec leur manteau rouge, leur chapeau à corne et leur canne[453], des chanteurs de vieilles ballades[454], des joueurs de cornemuse, des marchandes de poissons de Newhaven qui glapissent leur poisson, ou des hommes de Gilmerton qui beuglent du charbon ou du sable jaune[455], des barbiers qui courent à leurs pratiques[455] car tout ce monde de professeurs, de clergymen et d'hommes de loi veut être bien rasé. De tous côtés ce sont des water caddies ou porteurs d'eau qui se querellent autour d'un puits public ou qui, courbés en avant, retenant par une courroie leurs petits tonneaux jetés sur leur dos garni d'une plaque de cuir noir[456], s'en vont porter jusqu'aux plus hauts étages la provision du jour[457]. Ces water caddies sont en même temps les commissionnaires de la ville. Quand un étranger arrive, on lui adjoint un water caddie qui le conduit partout. Ils courent, portent les lettres. Ce sont de crapuleux coquins, mais ils sont très intelligents et en même temps très honnêtes pour leur métier. Ils connaissent les dessus et les dessous de la société d'Édimbourg[458]. «Ces gaillards, bien que déguenillés d'apparence et grossièrement familiers de façons, sont merveilleusement malins et si connus pour leur fidélité qu'il n'y a pas d'exemple qu'un caddie ait trahi la confiance. Telle est leur intelligence qu'ils connaissent non seulement toutes les personnes de la ville, mais encore chaque étranger quand il est de vingt-quatre heures dans Édimbourg. Aucune affaire même la plus cachée n'échappe à leur regard. Ils sont particulièrement fameux pour leur dextérité à exécuter une des fonctions de Mercure[459]». Ils sont une des curiosités et une des ressources de la ville. Ajoutez à cela quelque berger, en béret bleu et en plaid gris, qui traverse la ville, ou quelque conducteur de troupeau, en kilt, c'est-à-dire en jupon, armé jusqu'aux dents comme c'était l'habitude[460]. Que de choses nouvelles à voir, que de scènes amusantes, comiques ou humaines dans cette foule qui va, qui vient, se bouscule, se renouvelle sans cesse! Dans aucune ville d'Angleterre elle n'est aussi compacte et aussi mélangée.

Aux différentes heures de la journée, il se produit dans cette foule des mouvements, des courants qui en modifient les aspects. Que de phases différentes depuis le moment où, selon les vers de Fergusson,

Le matin avec de jolis sourires pourprés,
Embrasse le coq aérien de St.-Giles[461].

Ce sont d'abord les allées et venues du matin, les courses et les causeries des servantes. Vers midi, on voit les hommes d'affaires et de loi sortir de la Parliament House et se diriger par groupes vers les tavernes pour y prendre leur méridien. C'est généralement un verre d'eau-de-vie et une grappe de raisins secs qu'on demande sous la forme métaphorique «un coq froid et une plume[462]». De une heure à deux, tout le monde se réunit, dans le High Street, à l'endroit où était autrefois la croix d'Édimbourg[463]. On y bavarde; on y apporte et on y colporte les nouvelles de la ville; l'homme d'affaires y cause d'intérêts; l'homme de loi y rencontre ses clients; le beau, en gilet d'écarlate, en manteau et en cravate de dentelle, souliers à boucles, perruque à bourse et tricorne, y vient étaler sa toilette[464]. Il attend le moment d'aller à l'Assemblée. On se presse au milieu de la rue, bien qu'à deux pas le Parliament close, une place avec sa belle statue équestre de Charles II, reste déserte. «La compagnie ainsi rassemblée est régalée d'airs variés, joués sur un carillon placé dans un clocher voisin. Comme ces cloches sont bien accordées et que le musicien, qui reçoit un salaire de la ville, en joue assez bien, ce divertissement est réellement agréable et très nouveau pour les oreilles d'un étranger[465]». C'est du clocher de St.-Giles que ce carillon tombe sur toutes ces conversations.

Dans l'après-midi, les dames font leur apparition dans leurs toilettes claires, pompeuses et compliquées, avec leurs longs corsages en pointe, leurs hautes coiffures et leurs vastes jupes de soie de France, brochée de fleurs de couleur ou ramagée d'or et d'argent[466]. Celles qui vont à pied portent sur leur bras la traîne de leurs robes[467], car les rues d'Édimbourg ne sont pas faites pour être balayées avec de la soie. Beaucoup passent dans des chaises à porteurs tenues par des laquais en livrée ou par des porteurs qui viennent tous des Hautes-Terres. C'est, avec la garde civique, le monopole des Gaëls[468]. Quelques grandes dames même vont en carrosse, bien que ce soit maintenant un problème pour les archéologues que de savoir comment une voiture passait dans ces ruelles. D'ailleurs les distances sont si courtes, qu'on pourrait renouveler la plaisanterie qu'on faisait sur la comtesse de Galway, quand elle allait en voiture pour rendre visite à lady Minto: «Quand mylady montait dans son carrosse, les nez de ses chevaux étaient déjà à la porte de lady Minto[469]». À cette heure-ci, les dames vont faire des visites ou prendre le thé chez leurs amies.