Un peu plus tard, elles vont à l'Assemblée. C'est une salle de danse que rendent nécessaire l'exiguïté des logements et la difficulté de faire danser chez soi[470]. Plusieurs fois par semaine, la meilleure société s'y réunit, sous la surveillance d'une vieille dame très respectable, très rigide, qui remplit les fonctions de maîtresse des cérémonies. Un cérémonial très strict règle en effet les moindres rapports des danseurs et des danseuses. Les couples n'ont pas le droit de se choisir: on met les éventails de toutes les dames dans le tricorne d'un gentilhomme, on tire au sort et chaque cavalier est pour la saison le partenaire de la dame dont il a pris l'éventail. Les places sont désignées par la dame directrice, qui siège à une extrémité de la salle sur un trône[471]. Cette discipline fait d'un plaisir quelque chose de compassé et de contraint, plus près de la mélancolie que de la gaîté. Un jour le pauvre Olivier Goldsmith, qui était alors étudiant en médecine à Édimbourg, avait voulu s'y présenter. Avec son goût d'Irlandais et de grand enfant pour les couleurs vives, il s'était fait bien resplendissant dans un costume «de satin bleu de ciel, de riche velours de Gênes noir et de drap nuance de clairet.» Il semble même que la note du tailleur n'ait pas été payée. Tout gauche dans ses beaux habits, il était allé à l'Assemblée, pensant y faire florès. Hélas! c'était un triste spectacle. D'un côté, les dames solitairement assises; à l'autre bout, leurs partenaires pensifs. «Mais pas plus de rapport entre les sexes qu'entre deux nations en guerre; les dames à la vérité peuvent lancer des regards, et les gentlemen pousser des soupirs; mais un embargo est mis sur tout autre commerce plus rapproché.» Les couples désignés dansent «avec une formalité qui ressemble à du découragement». Aussi ils dansent beaucoup et ne se disent rien. Le bon Olivier n'y tint pas, il risqua une observation. «Je dis à un gentleman écossais qu'un si profond silence ressemblait à l'ancienne procession des matrones romaines en l'honneur de Cérès; et le gentleman écossais me répondit pour ma peine, (et ma foi! je crois qu'il avait raison) que j'étais un pédant.» Le pauvre Olivier sortit le cœur gros, un peu triste, se sentant un peu ridicule dans ses habits clairs, avec cette phrase indiciblement mélancolique où est toute son âme: «Un homme laid et pauvre est sa propre compagnie et cette compagnie-là, le monde me la laisse goûter en abondance[472].» Avec plus de gaucherie et de naïveté, il y avait là un peu de l'envie que ce luxe devait inspirer à ce jeune paysan qui le regardait passer.
Le soir arrive. L'obscurité sort des étroites ruelles où elle s'est réfugiée pendant le jour et envahit graduellement la ville. La grande rue fait pour s'éclairer une tentative vaine; car s'il y a plus de réverbères qu'il y a vingt ans, il n'y a pas plus d'huile[473]. Les citoyens les plus graves, marchands, juges, avocats, professeurs, s'en vont vers les tavernes ou les clubs, qui font partie de la vie sociale. Des caves, où l'on sert des huîtres et de la bière noire et qu'on appelle oyster cellars, s'échappe un peu de lumière et un bruit de musique; car on y danse. «La plupart des oyster cellars ont une sorte de longue pièce, où une société pas trop nombreuse peut goûter l'exercice d'une danse campagnarde, au son d'un violon, d'une harpe ou d'une cornemuse[474].» Il y a vingt ans, la bonne société n'osait fréquenter ces endroits de louche réputation[475]. Depuis quelque temps cela est devenu à la mode, grâce à cette charmante et folle duchesse de Gordon, dont l'entrain et la hardiesse scandalisent et dont la grâce séduit la ville. Les dames de la haute société d'Édimbourg y viennent maintenant[476]. Aussi la rue est-elle animée. Des caddies passent avec leurs lanternes en papier[477], des chaises à porteurs précédées de valets qui portent une torche, et escortées de gentilhommes, l'épée dans une main et le chapeau dans l'autre, conformément à la politesse des temps[478]. Et les coins de ruelle ne sont pas non plus sans ces apparitions nocturnes de plaisir et de vice des grandes villes, faites pour surprendre et troubler un garçon de campagne.
Près d'un réverbère, avec son visage triste,
Ses yeux alourdis, sa grimace aigre,
Se tient une femme qui eût pu connaître longtemps la beauté.
La Prostitution est son métier, le vice son but;
Voyez maintenant où elle gagne son pain,
Fredonnant des chansons vicieuses pour attirer
Les suivants de la cruelle dissipation[479].
Voici dix heures! Le tambour de la garde civique fait entendre le roulement du couvre-feu[480]. C'est comme un signal. Toutes les fenêtres s'ouvrent et les habitants se livrent à une opération dont les résultats, selon l'expression de Smollett «offensent les yeux aussi bien que les autres organes de ceux que l'habitude n'a pas endurcis contre toute délicatesse de sentiment[481]». On n'entend plus, dans la nuit, que l'exclamation française poussée par quelque citoyen attardé qui regagne son domicile: «Gardez l'eau!» Hélas! souvent trop tard! Selon le mot de Walter Scott, c'est plus souvent l'élégie que l'avertissement du passant surpris[482]. C'est l'heure pénible et dangereuse d'Édimbourg sur laquelle le Dr Johnson a déjà passé son verdict, dans son langage solennel, en disant que mainte perruque «en a été humidifiée jusqu'à la flaccidité[483]».
Puis la tranquillité se fait: On n'entend plus que les pas des gens qui reviennent du club, ou les paroles de quelque ivrogne qui s'en va en trébuchant et qui peut-être est un juge, ou un avocat, car l'ivresse est fréquente chez tous. La ville retombe dans son silence; dans la nuit, les grandes maisons se dressent dans le ciel froid de novembre; et, avec la disparition de tout bruit, revient dans l'étranger isolé un sentiment de tristesse et d'abandon[484].[Lien vers la Table des matières.]
I.
L'HIVER DE 1786-87.
BURNS DANS LA SOCIÉTÉ D'ÉDIMBOURG. — LE TRIOMPHE. — LE DÉSACCORD. — LES TAVERNES D'ÉDIMBOURG.
Au bout de quelques jours, Burns commença à se rappeler dans quel dessein il était venu à Édimbourg. Il n'avait pas de lettres de recommandation, mais il connaissait, pour lui avoir été présenté en Ayrshire, M. Dalrymple d'Orangefield, homme généreux, au cœur chaud, ami de Ballantine d'Ayr. Il alla le voir et Dalrymple entreprit aussitôt de le protéger. «J'ai rencontré dans M. Dalrymple d'Orangefield ce que Salomon appelle avec emphase «un ami qui s'attache plus fort qu'un frère[485]». M. Dalrymple le présenta à deux hommes de première situation, et les mieux faits pour lui faire ouvrir toutes les portes, l'un de la noblesse, l'autre de la société littéraire d'Édimbourg. Le premier était le comte de Glencairn, auquel Burns voua un véritable culte qui ne se démentit jamais. C'était un homme dont la beauté physique était l'expression d'un caractère sans reproche. «Le noble comte de Glencairn m'a pris par la main aujourd'hui et s'est intéressé en ma faveur, avec une bonté digne de l'être bienfaisant dont il porte si noblement l'image. Il est une plus forte preuve de l'immortalité de l'âme que toutes celles que la philosophie a jamais proposées; une âme comme la sienne ne peut mourir[486]». Ailleurs il l'appelle «un homme dont je me rappellerai les vertus et la bonté fraternelle envers moi, au delà de tous les temps[487]». L'autre protecteur était le fameux avocat Henry Erskine, le doyen de la faculté des avocats, d'une éloquence incomparable, d'un charme social, d'une sûreté de commerce, qui le faisaient aimer et respecter partout. Ces deux connaissances furent vite faites et leur effet fut très rapide, car le 7 Décembre, dix jours seulement après son arrivée à Édimbourg, le poète pouvait écrire:
En ce qui concerne mes propres affaires, je suis en bon chemin de devenir aussi éminent que Thomas à Kempis ou John Bunyan, et vous pouvez dorénavant vous attendre à voir mon jour de naissance inséré, parmi les événements merveilleux, dans l'Almanach du Pauvre Robin ou l'Almanach d'Aberdeen, à côté du Lundi noir et de la bataille de Bothwell-Bridge. My Lord Glencairn et le Doyen de la Faculté Mr H. Erskine m'ont pris sous leur aile et, selon toute probabilité, je serai bientôt le dixième homme de bien et le huitième sage du monde[488].
À ces deux protections, il faut ajouter celle de Dugald Stewart, qui le présenta à Mackenzie, à l'auteur de l'Homme de Sentiment, à celui que Burns révérait et admirait depuis si longtemps, qui avait été un des maîtres et un des consolateurs de sa jeunesse. Ce fut un coup de bonheur pour le poète. Mackenzie continua l'heureuse influence qu'il avait eue sur sa vie. Dans le no 97 du Lounger, qui ne devait plus avoir que quatre numéros, parut un article qui fut un événement. Il était digne de celui qui en était l'auteur et de celui qui en était l'objet. Il y avait, de la part de cet écrivain si laborieux et si correct, une très claire et très large intelligence littéraire et psychologique du génie et du caractère de Burns. Cette double appréciation était exprimée en termes parfaits de justesse et d'accent, à ce point que, non seulement cet article donnait du premier coup la note exacte et entière sur la valeur du poète, mais que, après cent ans, il reste une des meilleures choses qu'on ait écrites sur lui; c'est une longévité rare pour une page de critique. Voici d'ailleurs, dans ses parties essentielles, l'article que les habitants d'Édimbourg se passaient et commentaient le 9 Décembre 1796, moins de quinze jours après l'arrivée de Burns.
Pour les personnes sensibles et capables de comprendre, il y a quelque chose de merveilleusement agréable dans la contemplation du génie, de cette portée transcendante d'esprit qui distingue certains hommes. Dans la vue de talents tout à fait supérieurs, comme dans celle des grands et étonnants objets de la nature, il y a une sublimité qui remplit l'âme d'admiration et d'aise, qui la dilate, pour ainsi parler, au delà de ses limites ordinaires, et qui, revêtant notre nature d'une puissance extraordinaire et d'extraordinaires honneurs, intéresse notre curiosité et flatte notre orgueil.... Dans la découverte de talents généralement inconnus, nous sommes souvent disposés à céder à une partialité excessive, comme dans toutes les découvertes que nous faisons; et c'est à quoi nous devons tant d'exemples de peintres et de poètes qui, retirés de situations obscures par les éloges extravagants de leurs introducteurs, sont cependant bientôt retombés dans leur première obscurité; dont le mérite, bien que peut-être un peu négligé, n'a pas semblé avoir été tellement déprécié par le monde et n'a pas pu soutenir, par son excellence intrinsèque, la place supérieure que l'enthousiasme de ses patrons aurait voulu lui assigner.