Il était arrivé à Édimbourg dans un costume qui ne différait guère de celui des autres villageois; «quel rustaud!» s'était écriée une dame à qui on l'avait désigné dans la rue[533]. S'il entendit ce jugement il dut y être péniblement sensible. Quelques semaines après son arrivée, il prit des vêtements plus appropriés à son nouveau milieu et se mit à la mode. Il adopta le costume que portaient alors volontiers les libéraux, lequel était aux couleurs de Fox. Cette transformation accomplie, il parut en habit bleu à boutons de métal, en gilet rayé de bleu et de jaune, en culottes de daim collantes et en bottes à revers qui venaient au-dessous du genou[534]. Sa cravate de batiste blanche était nettement arrangée; ses cheveux noirs, sans poudre à une époque où on en portait généralement, étaient noués par derrière et sur le devant couvraient son front[535]. Sa mise était toute changée, bien qu'elle conservât encore quelque chose de rustique qu'il aurait peut-être essayé vainement de faire disparaître. «Son costume, dit Dugald Stewart, était parfaitement approprié à sa condition, simple et sans prétentions, mais avec une attention suffisante à la netteté. Si j'ai bonne mémoire, il portait toujours des bottes; et quand il était particulièrement en cérémonie, des culottes de daim[535].» Un de ceux qui le virent le mieux à cette époque, Walker, dit qu'il était simplement mais convenablement vêtu, dans un genre qui tenait le milieu entre le costume de fête d'un fermier et celui de la compagnie à laquelle il était maintenant mêlé; «à tout prendre, d'après sa personne, sa physionomie et son vêtement, si je l'avais rencontré près d'un port de mer et qu'on m'eût demandé de deviner sa condition, j'aurais probablement conjecturé qu'il était un capitaine de navire marchand, de la classe la plus respectable[536].» C'était une preuve de tact parfait que d'avoir du premier coup, choisi ce costume indépendant, fait pour ses habitudes de tenue et néanmoins assez élégant.
La première fois qu'il entra dans un salon, on dut regarder avec curiosité ce jeune paysan, déjà un peu voûté par l'effort, comme le laboureur de Virgile qui pèse sur la charrue. Un de ceux qui l'examinèrent avec le plus d'intérêt a conservé l'impression de sa première apparition. «Sa personne, quoique forte et bien prise et de beaucoup supérieure à ce qu'on pouvait attendre chez un laboureur, était un peu lourde de dessin. Sa stature semblait moyenne bien qu'elle fût plus grande, parce qu'il ne se tenait pas droit. Son visage n'avait pas cette forme élégante qui est fréquente chez les classes supérieures; mais il était viril et intelligent, marqué par une gravité pensive qui s'assombrissait jusqu'à la dureté. C'est dans son large œil noir qu'était la marque la plus frappante de son génie. Il était plein de pensée et donnait l'idée qu'il aurait été, s'il avait appartenu à quelqu'un qui s'en serait servi avec art, un puissant moyen d'expression[538]». C'était cet éloquent œil noir qui frappait tout le monde. Quand on l'avait vu, il était impossible de l'oublier. «Il y avait sur tous ses traits une forte expression de bon sens et de pénétration, dit Walter Scott, l'œil seul je crois, indiquait un caractère et un tempérament poétiques. Il était large et d'une teinte sombre qui flamboyait (je dis littéralement flamboyait) quand il parlait avec sentiment ou intérêt[539]».
Il se présenta sans timidité, sans gaucherie, sans cette lourdise qui fit tant souffrir J.-J. Rousseau, sans trop d'assurance, mais sans fausse modestie, et sans humilité excessive. Il n'essaya pas d'affecter des manières que son éducation ne lui avait pas données et que son physique ne lui permettait pas. Il arriva simplement, virilement, en homme qui est ferme sur ses jambes et peut regarder tout le monde en face. Sa rectitude d'esprit lui inspira ce qui était convenable; il avait du premier coup mis le doigt sur la note juste. Ce n'était ni un rustre ni un faux gentilhomme qui était là, c'était un homme dont l'esprit effaçait les dehors, et dont la dignité entendait se faire respecter partout. Et ce fut d'abord une approbation silencieuse.
Mais quand on l'entendit parler l'approbation se changea en étonnement. Ce jeune laboureur s'exprimait sur tous les sujets, avec une souplesse et une vigueur de pensée, avec un éclat et une pureté de langage dont ses auditeurs restaient confondus. Il semblait deviner les choses, les saisir, les pénétrer, à la façon des poètes, dans leur complexité vivante. C'est ainsi qu'il semble que Shakspeare dut tout comprendre. Il avait, avec cette rapidité d'esprit, un solide bon sens et une force de raisonnement qui frappa toujours ceux qui le connurent, et par laquelle il suppléait, dans les discussions, à ce qui lui manquait en connaissances. Tout cela venait en une parole nerveuse, originale, toujours mouvementée, sans cesse variée, pleine tantôt d'une large force comique, tantôt d'une énergie et d'une élévation supérieures, qui éblouissait et faisait taire tous ces orateurs surpris. Chose incroyable, le charme de Dugald Stewart, l'esprit d'Erskine, l'éloquence de Richardson, semblaient petits et factices à côté de ce discours neuf, jeune et chargé de sève. Quand il était quelque part, tous ces hommes illustres disparaissaient. C'était lui le vrai maître, devant qui les autres restaient silencieux, inquiets et presque respectueux, comme devant une force inexplicable que ni l'étude, ni la lecture, ni les veilles ne peuvent donner, et en présence de laquelle les talents restent interdits[540].
Quelque surprenant que ce fait puisse paraître, il faut l'admettre, se rendre à l'évidence. Tous les témoignages s'accordent, venant des sources les plus diverses. Des esprits critiques, expérimentés dans l'appréciation des hommes, ne font que confirmer ce que nous avons déjà vu de la prodigieuse puissance de parole de Burns. Ils sont unanimes à le faire et, si cela est possible, ils enchérissent encore sur l'éloge. «Je me rappelle, dit Heron, que feu le Dr Robertson me fit un jour l'observation qu'il n'avait presque jamais rencontré d'homme dont la conversation révélât une plus grande vigueur et une plus grande activité d'esprit que celle de Burns[541].» Lockhart, qui avait vécu presque avec tous les personnages auxquels Burns avait été présenté, rapporte la même impression en termes plus affirmatifs encore. «La poésie de Burns aurait pu lui procurer accès dans ce monde, mais c'étaient les ressources extraordinaires qu'il déployait dans la conversation, la forte et vigoureuse sagacité de ses observations sur la vie, la splendeur de son esprit et la resplendissante énergie de son éloquence aux moments où ses sentiments étaient excités, qui le rendirent l'objet d'une admiration sérieuse parmi les maîtres expérimentés dans l'art de la causerie. Il s'en trouvait plusieurs parmi eux qui probablement adoptaient dans leur cœur l'opinion de Newton que «la poésie est une niaiserie ingénieuse». Adam Smith, par exemple, ne pouvait pas avoir beaucoup de respect, au service d'un travailleur aussi improductif qu'un faiseur de ballades écossaises; mais le plus imposant de ces philosophes avait assez à faire pour se maintenir en attitude d'égalité quand il était amené en contact personnel avec la gigantesque intelligence de Burns, et tous ceux dont les impressions sur ce sujet ont été recueillies s'accordent à dire que sa conversation était ce qu'il y a de plus remarquable en lui.[542]» Nous verrons s'ajouter à celles-ci d'autres attestations plus importantes peut-être et d'une telle autorité qu'il faut admettre, selon le mot de Chambers, «que le meilleur de Burns n'a pas été transmis et n'était pas de nature à être transmis à la postérité[543].»
Bien que ce succès soit extraordinaire, il n'est pas inexplicable. On peut démêler pourquoi sa conversation devait éclater dans ces salons comme une lumière merveilleuse et déconcertante. La conversation ordinaire, savante, correcte, formaliste, recherchant la forme littéraire des choses, les réunissait selon des rapports et des conflits de mots. Elle était un peu froide, empreinte d'une élégance abstraite. On y trouvait sans doute de l'observation et de l'humour, surtout, cela est probable, chez les juges, plus en contact avec la vie que les professeurs et plus dégagés de l'abondance de parole que les avocats. Mais, malgré tout, cette conversation avait une livrée livresque, comme dit Montaigne, elle sentait les livres, et les livres de cette époque, élégants et abstraits. Et voici tout à coup—et dans quelles circonstances de surprise!—un homme qui parlait, avec autant de netteté et autant de vigueur dans le raisonnement, que les plus solides et les plus précis de tous ces beaux discoureurs. Mais, dans cette trame serrée, entrait la substance des choses, entraient les choses elles-mêmes, reproduites dans leur vie. Il y avait surtout deux qualités par lesquelles cette parole tranchait sur toutes les causeries: l'énergie du pittoresque et l'ardeur de la passion personnelle, une couleur et une flamme nouvelles[544]. Quand il penchait du côté comique, il abondait en tableaux vivants, peints par touches serrées où entraient beaucoup de mots locaux expressifs et irrésistibles. Quand il discutait des idées ou décrivait des sentiments, son langage s'élevait, se châtiait, devenait purement anglais et prenait une ampleur et une splendeur oratoires dont ses lettres peuvent donner une idée. Une seule conversation en Angleterre aurait pu tenir tête à celle-là, c'était celle de Burke, avec plus d'éloquence et moins d'accent, plus magnifique et moins poignante. À Édimbourg, la seule exception à la régularité générale était la charmante fantaisie d'esprit et la légère gaîté d'Henry Erskine; mais c'était un pétillement bien blanc à côté du flot empourpré de l'éloquence de Burns. La forme elle-même était différente. Aux phrases lucides, faites d'expressions admises et de circulation reconnue, s'opposait un jaillissement impétueux d'inventions verbales, de trouvailles de langage, d'expressions créées, où les mots, chauffés et fondus ensemble dans ce souffle brûlant, s'accrochaient dans des sens inattendus et saisissants. C'était une conversation énergique, remuante, pleine de sève, de suc et de saveur. Ajoutez à cela des dons d'action, une voix profonde, le rayonnement et la mobilité de la physionomie, l'éclair noir du regard, la vigueur musculaire et la décision des gestes. Tout cela faisait quelque chose de nouveau, rude et fruste parfois, mais plus fort, plus ample, plus varié, plus mouvementé et surtout plus naturel. C'est comme, si dans un salon plein d'odeurs fines et du bruissement des bijoux et des soies, étaient entrés, par une fenêtre soudainement ouverte, les larges parfums des bois et des blés, et les voix profondes et dominatrices de la vie humaine.
Et, tandis que les hommes étaient ainsi frappés d'étonnement, les femmes écoutaient, émues, cette parole différente de toutes celles qu'elles avaient entendues. Elles ont moins que les hommes le respect étroit de la culture intellectuelle et, plus qu'eux, l'intuition large de la valeur générale et complète d'un homme. Elles sentaient que celui-ci, malgré son ignorance relative, avait été créé par la nature plus puissant que les autres, qu'il était le plus grand de tous ceux qui se trouvaient là. Elles sentaient surtout qu'il était plus capable de passion, qu'il avait souffert, et que peut-être il était destiné à souffrir davantage. Elles lui savaient gré de toucher en elles des tendresses et des pitiés plus profondes; elles l'admiraient avec une sorte de commisération et de sympathie. «C'est le seul homme, disait la duchesse de Gordon qui fut l'idole de Londres, dont la conversation m'ait fait perdre pied[545].» Il faut ajouter, point important, qu'elles sentaient leur puissance sur lui et qu'il les approchait avec un culte et une constante préoccupation d'elles, autrement flatteurs que les plus ingénieuses urbanités. Sa manière de leur parler était «pleine de déférence, toujours avec un tour soit vers le sentimental, soit vers l'humour, qui réveillait leur attention d'une façon toute spéciale.[546]» C'était encore la duchesse de Gordon qui disait cela et c'est là un fin jugement féminin. Avec la réserve qui lui était imposée, il abordait les grandes dames d'Édimbourg de la même façon que les filles de Mauchline. Il avait trouvé d'instinct ce mélange indéchiffrable de raillerie et de sérieux, qui est le dernier mot de la séduction et qui prend les femmes par ce qui en elles aime à être aimé, et ce qui sait gré d'être dominé.
Aussi son succès fut éclatant. En quelques jours, il devint le héros, le lion de la saison. Partout il était recherché, invité, choyé, fêté. On ne parlait que de lui. On le montrait dans la rue. Le jeune Jeffrey, alors un écolier de treize ans, voyant passer un homme dont l'aspect l'avait frappé, s'était arrêté pour le regarder. Un marchand debout sur le seuil de sa boutique lui tapa sur l'épaule en lui disant: «Oui, gamin, tu peux bien regarder cet homme-là, c'est Robert Burns!» Et l'enfant s'éloigna pensif[547]. De tous côtés lui venaient des témoignages d'intérêt et d'admiration. Un jour c'était une main inconnue qui laissait chez le libraire 10 guinées pour le poète de l'Ayrshire[548]. Un autre jour dans une réunion de francs-maçons, il était acclamé. «Je suis allé hier soir à la Loge maçonnique, où le Révérend Grand-Maître Charteris et toute la grande Loge d'Écosse étaient présents. Le meeting était nombreux et élégant; toutes les différentes loges de la ville étaient présentées dans toute leur pompe. Le Grand-Maître, qui présidait avec grande solennité et d'une façon qui lui faisait honneur comme gentleman et comme maçon, parmi d'autres toasts, donne «La Calédonie et le barde de la Calédonie, frère Burns.» Ce toast retentit par toute l'assemblée avec nombreux honneurs et des acclamations répétées. Comme je n'avais pas la moindre idée que cela dût arriver, j'étais foudroyé et tremblant dans tous mes nerfs. Je répondis du mieux que je pus. Juste au moment où j'eus fini, un des grands officiers dit assez haut pour que je pusse l'entendre, sur un ton rassurant: «très bien, en vérité!» ce qui me remit un peu[549].» Dans la correspondance de Mrs Alison Cockburn, alors une vieille charmante femme, vive, spirituelle et d'un cœur printanier, on trouve des passages qui montrent jusqu'où allait l'enthousiasme pour le poète: «La ville est à présent tout sens dessus dessous avec le poète laboureur, qui reçoit l'adulation avec une dignité naturelle; il est l'image même de sa profession, fort et épais, mais il a un cœur enthousiaste et tout amour[550].» La bonne vieille dame avait l'œil fin, et ce dernier trait légèrement indiqué montre bien par où Burns possédait la sympathie des femmes. Et dans une autre lettre, on saisit encore mieux l'émoi que causait la présence du poète, partout où il allait: «On gâtera cet homme, s'il y a moyen de le gâter, mais il conserve ses façons simples et demeure tout à fait calme. Sans doute, il sera au bal des chasseurs demain, ce qui tourne la tête à toutes les femmes et à toutes les modistes. Pas un bonnet de gaze à moins de deux guinées, beaucoup dix, douze guinées, etc.[550]» Six mois après avoir failli partir à la Jamaïque, faire monter le prix des coiffures de gaze à Édimbourg! Le bruit de son succès et de son triomphe était allé jusqu'à Londres. Un ami de Fergusson lui écrivait: «J'espère avoir le plaisir de vous voir à Édimbourg. Mais d'après tous les rapports, il sera difficile de vous avoir, à moins de vous retenir une semaine à l'avance. Il y a grande rumeur ici à propos de votre intimité avec la Duchesse (de Gordon) et autres dames de distinction. Sérieusement, on me dit que «les cartes d'invitation volent par milliers chaque soir.[551]» Il semblait même que la renommée de ses œuvres fût en train de se répandre en Angleterre aussi rapidement qu'en Écosse. Le Dr Moore, l'auteur estimé de Zeluco, un roman maintenant délaissé mais alors célèbre, lui écrivait ses regrets de ne pouvoir lui procurer de souscripteurs, «mais je trouve que beaucoup de mes connaissances sont déjà sur la liste[552].» Bien plus, le docteur lui annonçait que les élèves du collège de Winchester traduisaient La Veillée de la Toussaint en vers latins[553]. Il devenait classique. Lui, qui regrettait tellement de ne savoir ni le grec ni le latin pour devenir poète, voici qu'on le mettait en grec et en latin.
Il y avait là de quoi faire tourner les têtes les plus solides; d'autant plus que ces fumées de fortune venaient tout d'un coup, après la misère et une fuite ignominieuse. Il était dans l'état d'un homme à qui, après une longue inanition, un seul verre de vin est dangereux. Il était arrivé épuisé d'espoir, dans un dénûment de toute joie, et on lui versait à flots le vin le plus précieux, le plus capiteux, dans toutes les coupes de la flatterie. Qui n'aurait pas été grisé? Ses meilleurs amis, ceux qui avaient le plus confiance en lui, redoutaient qu'il ne le fût. Le bon Dr Lawrie, celui-là même qui lui avait communiqué la lettre du Dr Blacklock, se demandait s'il résisterait à ce passage trop brusque de tous les dénûments à toutes les abondances. Il lui écrivait sur un ton presque paternel: «Mon ami, un si rapide succès est très rare; pensez-vous que vous ne courrez pas risque de souffrir de ces applaudissements et de ce trop d'argent? Rappelez-vous l'avis de Salomon qui parlait par expérience: «Plus fort est celui qui dompte son propre esprit et...» J'espère que vous n'imaginez pas que je parle par soupçon ou mauvais bruit. Je vous assure que je parle par amitié, et bonne renommée, et bonne opinion, et par un fort désir de vous voir briller au grand soleil comme vous avez lutté dans l'ombre, dans la pratique comme dans la théorie de la vertu[554]». Tous ceux qui lui portaient intérêt étaient anxieux pour lui.
Il sortit admirablement de cette épreuve. Rien dans ce triomphe n'est plus surprenant que la façon dont il le soutint. Il accueillit toutes ces démonstrations avec gratitude, mais avec calme et dignité. Il ne semble pas même qu'il ait ressenti, au milieu des empressements dont il était l'objet, ni une très grande joie ni une très grande surprise. Il prit, dès l'abord, la juste place entre la fausse modestie et la vanité, et il s'y maintint rigoureusement. Il eut le bon goût de ne pas prétendre qu'il n'avait aucun titre à cet accueil, mais eut la clairvoyance de distinguer ce qui s'y trouvait d'adventice et il sut discerner la part d'engouement de la part de justice. «Vous penserez probablement, mon honoré ami, qu'une allusion à la nature dangereuse d'une vanité enivrée peut ne pas être inopportune, mais, hélas! vous vous trompez beaucoup. Un concours de diverses circonstances a élevé ma renommée de poète à une hauteur que, j'en suis certain, mes mérites ne peuvent pas soutenir; et je regarde dans l'avenir comme dans l'abîme sans fond[555]». Et il disait encore ces mots d'une belle franchise, et qui marquent nettement la part qu'il revendiquait pour lui et celle qu'il attribuait aux circonstances: «Je méprise l'affectation de fausse modestie qui cache la satisfaction de soi-même. Que j'aie quelque mérite, je ne le nie pas; mais je vois, avec de fréquentes angoisses de cœur, que la nouveauté de mon personnage et l'estimable préjugé national de mes compatriotes m'ont élevé à une hauteur tout à fait insoutenable par mes capacités[556]». Il voyait aussi clairement que cette faveur ne pouvait être durable; il discernait ce qu'elle avait d'éphémère et en envisageait la disparition avec sang-froid. Le 15 Janvier, six semaines après son arrivée, au moment le plus brillant de sa réception, il écrivait à Mrs Dunlop une lettre qui, par sa sincérité, sa dignité, et une assez triste prévision de l'avenir, est éloquente. Un homme qui, dans de pareilles circonstances, sentait ainsi, ne manquait pas de hauteur d'âme.