Vous avez crainte que je ne sois grisé par mon succès comme poète; hélas! Madame, je me connais et je connais le monde trop bien. Je ne veux pas prendre des airs de modestie affectée; je suis disposé à croire que mes talents méritent quelque attention. Mais dans un âge, dans un pays très éclairés, très instruits, quand la poésie est et a été l'étude d'hommes du plus beau génie naturel, aidés de toutes les ressources du savoir, des livres, de la société polie,—être amené, produit à la pleine lumière d'une observation instruite et raffinée, et cela avec toutes les imperfections de ma gauche rusticité et mes rudes idées mal dégrossies sur les épaules,—je vous assure, Madame, que je ne feins pas lorsque je vous dis que j'en ai redouté les conséquences. La nouveauté d'un poète, placé dans ma situation obscure, dépourvu de tous les avantages que l'on considère comme nécessaires pour l'être, du moins à cette époque-ci, a excité un flot d'attention publique trop partiale, qui m'a porté à une hauteur à laquelle, j'en sais absolument, sincèrement convaincu, mes talents sont insuffisants pour me maintenir. Avec trop de certitude, j'aperçois le jour où ce même flot m'abandonnera et descendra peut-être aussi loin au-dessous du niveau de la vérité. Je ne parle pas ainsi dans une ridicule affectation de modestie et de dépréciation de moi-même. Je me suis étudié et je sais le terrain que je couvre, quelque grandement qu'un ami ou que le monde différent de moi sur ce point, je persiste dans ma propre opinion, silencieux, résolu, avec toute la ténacité de la conviction. Je vous mentionne ceci une fois pour toutes, pour décharger mon esprit, et je ne désire pas en entendre ou en dire davantage à ce sujet. Mais

Quand de la fière fortune le reflux reculera,

vous me rendrez témoignage que, lorsque ma bulle de renommée était au plus haut, je restai froid, la coupe enivrante dans ma main, regardant devant moi, avec une triste résolution, vers le moment rapproché, où le coup de la calomnie la brisera sur le sol, avec tout l'emportement de la vengeance triomphante[557].

Il y a déjà dans ces belles lignes un arrière-goût de tristesse. Trois semaines plus tard, au commencement de février, il écrit au DrLawrie, pour répondre aux recommandations faites par celui-ci et qu'on a vues plus haut. Ce sont les mêmes sentiments, la même certitude de sa valeur, avec un peu plus d'amertume peut-être, mais avec la même sagesse.

Je vous remercie, Monsieur, de vos allusions amicales, bien qu'elles ne me soient pas aussi nécessaires que mes amis sont portés à l'imaginer. Vous êtes ébloui par les compte-rendus des journaux et des rapports lointains, mais, en réalité, je n'ai pas grande tentation de me laisser griser par la coupe de la prospérité. La nouveauté peut attirer l'attention des hommes pendant quelque temps. C'est à elle que je dois mon éclat[558] présent: mais je vois le temps non éloigné où le flux de popularité, qui m'a porté à une hauteur dont je suis peut-être indigne, redescendra avec une vitesse silencieuse et me laissera sur une étendue de sables nus, où je pourrai retourner à loisir à ma première condition. Je ne dis pas ceci pour affecter la modestie; je vois que c'est une conséquence inévitable et j'y suis préparé. Je me suis donné beaucoup de mal pour former une estimation juste, impartiale de mon pouvoir intellectuel, avant de venir ici; depuis que je suis à Édimbourg, je n'y ai rien ajouté et j'espère que je la remporterai, sans un atome de moins, vers mes ombres, l'abri de mes obscures premières années[559].

Cette parfaite sagesse de Burns, l'effet tout puissant de sa conversation sont si extraordinaires qu'ils paraissent invraisemblables et qu'on est poussé à croire que ceux qui racontent sa vie exagèrent ou embellissent. Il se glisse dans l'esprit un peu d'incrédulité ou de défiance; on se défend mal d'une arrière-pensée que cela est trop beau pour être vrai tout à fait. On n'admet que sur preuve une chose si surprenante. Il y a sur ce point trois témoignages capitaux que tous les biographes de Burns ont cités et qu'il faudra toujours citer. Ils forment une démonstration aussi probante qu'il est possible d'en souhaiter dans les choses morales, et dont une biographie sérieuse de Burns ne saurait se passer à cet endroit délicat. D'ailleurs ils sont, par eux-mêmes, une lecture intéressante.

Voici d'abord celui de Walker. Il était alors précepteur dans la famille du duc d'Athole. Il devint plus tard professeur d'humanités à l'Université de Glasgow et publia quelques ouvrages de talent: la Défense de l'Ordre, la Vision de la Liberté et une bonne Vie de Burns. Ce n'était pas un homme à admirer le poète à la légère. Il était lui-même homme de poids, de mesure et de correction. Une haute taille droite, un lourd front massif sur des lunettes solennelles, des manières roides, un peu de préciosité pédante qui, si l'on tient compte de l'indulgence de l'ancien élève de qui est ce portrait, devait être proche cousine d'une cuistrerie prétentieuse, ne sont ni le physique, ni le moral d'un homme bâti pour être trop indulgent envers Burns[560]. Sa déposition, faite avec beaucoup de soin et où tout est bien pesé, n'en a que plus de valeur.

À sa première apparition dans une société tellement au-dessus de celle à laquelle il avait été habitué, il fut également exempt d'une assurance choquante et d'une contrainte embarrassée. Il se conduisit avec une convenance et un calme, qui probablement étaient dus à la confiance dans le bon sens et la rapidité à discerner toutes les nuances de conduite qu'il savait qu'il possédait. Ceci lui fut grandement facilité par ce fait qu'il n'essaya jamais d'assumer des manières plus raffinées que celles qui lui étaient naturelles, et qu'il ne distrayait pas son attention en essayant d'attirer continuellement les bonnes grâces de ses nouveaux compagnons. Il avait trop de perspicacité pour éprouver beaucoup de satisfaction à être montré comme une curiosité intellectuelle; mais il était loin de tomber dans la fatuité de Congrève, en revendiquant, pour sa personne, le respect qu'il était évident qu'il devait uniquement à son génie. Avec un bonheur singulier, il sut prendre le juste milieu; il évita d'un côté de montrer par des efforts exagérés qu'il pensait toujours à ce qui le faisait distinguer; et il évita de l'autre côté de paraître, en supprimant tout effort, repousser l'admiration pour les qualités particulières que la nature lui avait accordées; ce qui eût enlevé ainsi à l'accueil de son hôte ce qu'il savait avoir été son objet principal. Bien qu'il prit sa pleine part à la conversation, non seulement parce qu'il comprenait que cela était attendu de lui, mais encore parce qu'il avait conscience de remplir cette attente, cependant il le faisait d'une façon digne et virile, également éloigné de la vanité pétulante, ou de la joie exagérée d'une importance si nouvelle pour lui. Son maintien était simple sans vulgarité; bien qu'il eût peu de douceur et laissât voir qu'il était prêt à repousser la moindre offense avec décision, pour le moins, sinon avec rudesse, cependant il devenait bien vite évident que ceux qui se conduisaient envers lui avec convenance n'avaient à craindre aucune impolitesse gratuite ou bourrue. Dans la société des femmes il était correct et se surveillait; mais quand elles s'étaient retirées, il lui arrivait parfois de se livrer à des traits d'esprit licencieux, dans lequel il avait trop ce qu'il fallait pour briller.

J'eus l'occasion de me trouver à Édimbourg et je fus invité par le Dr Blacklock à déjeuner dans la société de Burns.... En aucune partie de ses manières, il n'y avait le plus léger degré d'affectation, et il n'y avait rien, ni dans sa conduite ni dans sa conversation, par quoi une personne étrangère eût pu soupçonner qu'il était, depuis plusieurs mois, le favori des sociétés élégantes de la métropole.

Dans la conversation, il était puissant. Les pensées et leur expression avaient la même vigueur, et sur tous les sujets étaient aussi éloignées que possible du lieu commun. Bien qu'il fût un peu impératif, c'était d'une façon qui ne pouvait donner offense et qu'on attribuait aisément à son inexpérience dans l'art d'aplanir une contradiction et d'adoucir une assertion, qui est un trait important des manières élégantes. Après le déjeuner, je lui demandai de me communiquer quelques-unes de ses pièces inédites; il récita sa chanson d'adieu aux rivages de l'Ayr.... Je fis une attention toute particulière à sa récitation: elle était simple, lente, articulée, vigoureuse, mais sans éloquence et sans art. Il ne mettait pas toujours l'emphase avec propriété; il ne suivait pas le sentiment avec les variations de sa voix. Il était debout, pendant ce temps, le visage tourné vers la fenêtre, vers laquelle, et non vers ses auditeurs, il dirigeait ses yeux; se privant ainsi du surcroît d'effet que le langage de sa composition aurait pu emprunter au langage de sa physionomie. En ceci il ressemblait à la plupart des chanteurs amateurs qui, afin d'éviter le reproche d'affectation, retirent toute expression de leurs visages, et perdent l'avantage par lequel les chanteurs de théâtre augmentent l'impression de leur chant et donnent de l'énergie au sentiment qui est exprimé[561].