Quand la pensée rencontre la pensée avant qu'elle ait quitté les lèvres,
Et que chaque ardent désir jaillit en même temps des deux cœurs.
Là, sans réserve, avec exubérance, «règne et se réjouit» une confiance, une confiance qui exalte davantage les amants dans l'opinion l'un de l'autre, qui les rend plus chers dans le cœur l'un de l'autre. Mais ceci n'est pas mon lot, et, dans ma situation, si je suis sage (ce que, soit dit en passant, je n'ai pas grande chance de devenir) mon destin doit être avec le passereau du Psalmiste «de veiller seul sur les toits des maisons»![595] Oh! quelle pitié!![596]
Qui ne sent le goût amer de ces paroles? Ce sont là de singuliers sentiments et pleins d'une défiance qui n'était pas dans sa nature. Vers la fin, se trahit rapidement, par un mot, le sentiment pénible de son isolement parmi tant de femmes belles et qu'il admirait, entre lesquelles il rêva plus d'une fois sans doute de trouver une amitié comme celle qu'il décrit et qu'il n'est pas son «lot» de rencontrer.
Un peu plus loin se trouve un autre passage plus instructif parce qu'il est peut-être encore plus sincère. Il donne l'idée des froissements, des blessures, des irritations, des outrages, des colères sourdes, qui devaient constamment s'agiter dans son trop susceptible orgueil. Encore, le fait qui s'y trouve rapporté se passait-il chez le comte de Glencairn, c'est-à-dire chez le plus délicat et, en même temps, le plus vénéré de ses protecteurs. Que devait-ce être parfois, chez d'autres doués de moins de tact et inspirant moins de respect? Il y a là comme la rancune de mille affronts imaginaires, dévorés silencieusement, le frémissement de révoltes constantes, un germe de haine contre les distinctions sociales.
«Peu des tristes maux qui existent sous le ciel me donnent plus d'impatience et de chagrin que la comparaison de la façon dont est reçu un homme de talent, bien plus, d'un mérite reconnu partout, avec la réception qui attend un simple individu ordinaire, décoré des harnachements et des distinctions futiles de la Fortune. Imaginez un homme de talent, dont le cœur brille d'un honnête orgueil, qui a la conscience que tous les hommes sont nés égaux et qui, cependant, rend «honneur à qui honneur est dû.» Il rencontre, à la table d'un grand, un Squire Quelque chose, ou un Sir Quelqu'un. Il sait que, au fond du cœur, le noble hôte lui accorde à lui, barde, ou quoi qu'il soit, une plus large part de ses bons souhaits que peut-être à aucune autre personne de la table. Cependant, combien sera-t-il mortifié de voir un individu, dont les capacités auraient à peine fait un tailleur de quatre sous, et dont le cœur ne vaut pas trois liards, obtenir l'attention et l'intérêt qu'on oublie envers le fils du Génie et de la Pauvreté.
En cela, le noble Glencairn m'a blessé jusqu'à l'âme, parce que je l'estime, le respecte, et l'aime chèrement. Il montra un jour tant d'attention, une si exclusive attention au seul imbécile de la société, puisqu'il n'y avait que sa seigneurie, le sot et moi, que je fus à deux doigts de jeter mon gage de mépris et de défi. Mais il me serra la main et eut l'air si bienveillant, quand nous nous quittâmes; Dieu le bénisse! Quand bien même je ne devrais jamais le revoir, je l'aimerais jusqu'au jour de ma mort! Je suis satisfait de me sentir capable des tressaillements de la reconnaissance, car je manque misérablement de quelques autres vertus[597].»
Plus loin encore, il y a, sur le Dr Blair, un passage où se montre bien, avec la même susceptibilité qui éclate dans le passage précédent, l'indépendance avec laquelle il jugeait les plus illustres de ses patrons et le sentiment de l'égalité qui devait exister entre eux et lui:
Avec le Dr Blair, je suis plus à l'aise. Il ne m'arrive jamais de le respecter avec une humble vénération. Mais quand il s'intéresse bienveillamment à moi, ou mieux encore, quand il descend de son pinacle pour me rencontrer sur le terrain de l'égalité, mon cœur déborde de ce qu'on appelle affection. Quand il me néglige pour la simple carcasse de la grandeur ou quand son œil mesure la différence de nos points d'élévation, je me dis, sans presque aucune émotion: «Que m'importent lui et sa pompe?[597]»
Ainsi, au-dessous de si belles apparences, il y avait une dissonance cachée, à peine sensible, mais réelle. Il y avait, selon une jolie expression anglaise, «une fente dans quelque endroit du luth». Ces sentiments étaient, de part et d'autre, inconscients ou fugitifs, et, à coup sûr, secrets. Mais ils ne pouvaient tarder à se déclarer, à devenir plus exigeants. Si l'accord ne s'est pas fait dans la force de la sympathie première, il ne se fera plus maintenant qu'elle est épuisée, et, de ce côté du moins, la partie est perdue.
Ce défaut d'entente contribua à éloigner insensiblement Burns d'un monde où il était gêné et le poussa vers des sociétés plus aisées, plus sans façon, plus plébéiennes, pour ainsi dire, et aussi plus en rapport avec ses goûts et ses propres manières. Malheureusement, il y avait de ce côté-là des dangers. Il allait se trouver jeté dans des habitudes de vie dont il faut connaître la puissance pour comprendre combien il était difficile d'y échapper. Il sera nécessaire de toujours les avoir à l'esprit pendant la vie du poète, pour ne pas oublier quelle part de ses excès revient aux mœurs de son temps. C'est, du reste, un tableau qui ne manque pas de saveur.