Une ivrognerie générale existait alors dans toute l'Angleterre et à tous les rangs. C'était le temps où Robert Walpole commandait à son fils Horace de se verser deux verres de vin pour chacun des siens, parce qu'il n'était pas convenable qu'un fils vît son père en état d'ivresse. C'était le temps où Fox venait au Parlement, la tête enveloppée de serviettes mouillées pour dissiper les effets du vin. Mais ce défaut était encore beaucoup plus marqué en Écosse. L'ivrognerie était un des traits caractéristiques du pays. Elle était, pour ainsi dire, universelle, régnant dans toutes les classes, s'attaquant à toutes les têtes, troublant en même temps les cervelles obscures des bergers et des paysans et les cerveaux les plus clairs des professeurs et des savants, brouillant, à de certaines heures, du haut en bas, toutes les idées du pays. Il ne faut calomnier personne, et on a quelque hésitation à être aussi affirmatif; nous ne voudrions toucher à ce point singulier qu'avec les témoignages et les aveux d'Écossais.

Ils viennent, s'offrent de toutes parts. On n'a qu'à prendre au hasard. Dean Ramsay dit: «Un autre changement dans les mœurs, qui s'est effectué à la mémoire de beaucoup de personnes actuellement vivantes, a rapport aux habitudes de convivialité, ou, pour parler plus clairement, au bannissement de l'ivrognerie de la société polie. C'est à la vérité un changement important et béni. Mais c'est un changement dont beaucoup de ceux qui vivent aujourd'hui ne peuvent guère imaginer l'étendue. Il est à peine possible de se figurer les scènes qui avaient lieu, il y a soixante-dix ou quatre-vingts ans, ou même moins[598].» Cockburn dit: «Deux vices qui, depuis longtemps, sont bannis de toute société respectable, étaient répandus, pour ne pas dire universels, parmi toutes les hautes classes: jurer et se griser. Rien n'était plus commun pour des gentlemen, qui avaient dîné avec des dames et qui se proposaient de les rejoindre, que de s'enivrer. S'enivrer dans une taverne semblait la conséquence naturelle sinon préméditée d'y être entré[599].» Chambers dit: «La dissipation dans les tavernes, maintenant si rare parmi les classes respectables, régnait auparavant à Édimbourg, à un degré remarquable, et absorbait les heures de loisir de tous les hommes de professions libérales, sans en excepter à peine les plus sévères et les plus austères. Aucun rang, aucune classe, aucune profession ne formait exception à cette règle[600].» Rogers dit: «L'ivrognerie n'était pas limitée à une classe particulière, tous buvaient, depuis le prince jusqu'au mendiant[601]

Mais ces témoignages, pour si affirmatifs qu'ils soient, ne donnent pas l'impression d'ivrognerie universelle, continuelle, normale, qui se dégage de mille détails. Elle sort de partout et il faut vraiment la rencontrer de tous côtés pour y ajouter foi. C'était, à la lettre, une habitude reconnue et presque exigée par les mœurs. Les dîners devaient se terminer par l'ivresse générale des hommes; ceux qui ne pouvaient pas boire restaient chez eux[602]. Quand les dames se retiraient, les hommes buvaient seuls[603]. On passait les vins. On portait des toasts auxquels personne ne pouvait se dérober. La plupart du temps, les convives étaient gris quand ils remontaient au salon[604]. Mainte fois, les invités roulaient à terre[605] et ces corps étendus donnaient à la salle l'aspect d'un bivouac. La chose était si bien convenue que toutes les précautions étaient prises. Dans certaines maisons, on avait deux highlanders, chargés de transporter les hôtes dans leurs chambres[606]. Ailleurs, c'était mieux encore. Mackenzie racontait l'incroyable histoire suivante. Il était un jour à un dîner et, ne voyant d'autre façon de s'échapper, il s'était laissé glisser sous la table, parmi les cadavres qui y étaient déjà; on en était réduit à ces subterfuges. Après un instant, il sent à sa gorge le tâtonnement de deux mains. Il demande ce que c'est, et on lui répond: «Monsieur, je suis le domestique qui vient dénouer les cravates[607].» Dans toutes les occasions, on buvait, aux baptêmes, aux mariages, en concluant les affaires, aux funérailles mêmes. Celles-ci donnaient lieu à de véritables orgies. Il arrivait souvent que ceux qui portaient le cercueil et ceux qui le suivaient trébuchaient; tout le cortège, y compris le mort, zigzaguait. Une fois même, devant la fosse, ils s'aperçurent qu'ils avaient laissé le cercueil, au bord de la route, près de l'auberge où ils s'étaient arrêtés pour boire[608].

L'ivrognerie avait même une sorte de caractère officiel et une consécration, par suite de la position sociale de ceux qui s'y adonnaient ouvertement. C'étaient les juges surtout, ces vieux juges écossais, si clairs, si instruits, si intègres, dont les noms sont restés honorés, qui étaient les meilleurs soutiens, et, pour ainsi parler, les plus fermes piliers de la tradition. «Être soûl comme un juge» était un proverbe[609]. Leurs habitudes sembleraient incroyables, si elles n'étaient affirmées par des témoins comme Lord Cockburn. À Édimbourg, on plaçait, sur le tribunal même, des carafes d'eau, des verres et de bonnes bouteilles noires de vin de Porto. Les juges écoutaient les affaires en se versant à boire. Ceux qui avaient la tête solide y résistaient assez bien; mais les plus faibles s'en ressentaient. «Non pas, dit drôlement Lord Cockburn, que l'hermine fût jamais absolument grise, mais elle était certainement quelquefois émue.» Néanmoins rien n'était perceptible à distance; ils avaient tous acquis l'habitude de siéger et de conserver un air suffisamment judiciaire, même quand leurs flacons étaient tout à fait vides. Dans les circuits, cela prenait une autre forme. Les séances étaient coupées par de longs dîners, où juges, conseils, greffiers, jurés et prévost festoyaient ensemble. Après quoi, on retournait aux transportations et aux pendaisons. Quand, le soir, la cour s'en retournait, précédée de trompettes, on remarquait souvent «que le pas de la procession suivait moins bien la musique que le matin[610].» Le type le plus achevé de ces anciens juges était lord Hermand, un homme excellent, intègre et aimé de tous. «Les buveurs ordinaires, dit Cockburn, dans un charmant portrait de lui, tout plein de raillerie et de tendresse contenues, les buveurs ordinaires pensent que boire est un plaisir, mais pour Hermand, c'était une vertu. Il avait pour la boisson un respect sincère, en vérité, une haute approbation morale, avec une sérieuse compassion pour les malheureux qui ne pouvaient pas s'y livrer, et un juste mépris pour ceux qui le pouvaient et ne le faisaient pas.» Un jour, on jugeait à Glasgow, un jeune homme qui, à la suite d'une orgie et dans un jeu imprudent, avait légèrement, mais si malheureusement, frappé d'un couteau un de ses amis, que celui-ci avait expiré sur le coup. Les autres juges voyaient qu'il n'y avait guère de culpabilité. Mais Hermand, irrité du discrédit que ce fait jetait sur la boisson, demandait la transportation, et le tribunal entendait cette inoubliable conclusion: «On nous dit qu'il n'y avait pas de méchanceté et que le prisonnier était pris de boisson. Pris de boisson! Quoi! Il était ivre! et cependant il a assassiné l'homme qui avait bu avec lui! Ils avaient festoyé toute la nuit et cependant il l'a poignardé, après avoir bu toute une bouteille de rhum avec lui! Bon Dieu! mes Lords, s'il peut faire cela quand il est gris, que ne fera-t-il pas quand il est sobre?[611]» Le circuit dont il faisait partie était connu sous le nom de Daft Circuit, comme qui dirait le circuit gris[612]. Et cependant il mourut sans savoir ce que c'est qu'un mal de tête, à quatre-vingt-quatre ans[613]. Quand l'ébriété commença à déchoir dans le pays, la magistrature, qui en avait été la place forte, en fut le dernier refuge.

Dire que l'ivrognerie était acceptée par les mœurs et consacrée par la magistrature, ce n'est pas encore donner une idée suffisante de son importance. Elle était devenue une des conditions de succès dans la vie. Sans elle, il était impossible de prendre part aux affaires, de se mêler aux hommes, de tenir sa place au milieu d'eux. Quelqu'un d'incapable de boire était impropre à la vie publique, quels que fussent son intelligence et son caractère. Il en était exclu, comme on peut l'être aujourd'hui par une santé débile. Et cela était aussi vrai des ecclésiastiques que des autres. Il y a peu de traits plus significatifs à cet égard que deux passages très tranquilles du Dr Carlyle. À ses yeux, ces choses étaient naturelles. Parlant du Dr Webster, un des hommes les plus remarquables et un des chefs du clergé écossais, il dit: «Son apparence de grande rigidité en religion, à laquelle il avait été habitué par son père, n'empêchant nullement son humeur conviviale, il était regardé comme d'excellente compagnie même par des gens de mœurs dissolues, et comme il était un homme de cinq bouteilles, il pouvait les mettre tous sous la table. Mais comme il ne se trouvait jamais pire pour avoir bu, au moins d'une façon indécente, et que l'amour du claret, à quelque degré qu'il fût, n'était pas estimé en ces jours-là un péché en Écosse, tous ses excès étaient pardonnes[614].» Et parlant d'un autre, il porte ce jugement, peut-être plus caractéristique encore: «Le Dr Patrick Cuming était, à cette époque, à la tête du parti modéré; et si son caractère avait été égal à ses talents, il aurait pu le rester longtemps, car il avait du savoir, de la sagacité, une conversation très agréable, avec une constitution capable de supporter la convivialité des temps[615].» Ainsi, la capacité de boire était une qualité indispensable pour être à la tête d'une des fractions du clergé. Il n'est guère possible de rencontrer un aveu qui dépasse celui-ci. On peut se faire, d'après la position sociale qu'occupait alors l'ivrognerie, quelque idée de son pouvoir. Ce n'est pas trop dire que se griser était un des attributs de l'homme, comme d'aller à la chasse ou de monter à cheval; on n'y prêtait pas d'autre importance et il ne s'y attachait aucun blâme.

Naturellement Édimbourg était la métropole de cette intempérance nationale. On y buvait du haut en bas de la société, depuis Dugald Stewart, qui était peut-être le plus parfait gentilhomme de la ville et un des hommes les plus purs qui aient vécu, jusqu'au dernier des caddies. C'était la ville des clubs et des tavernes.

Les premiers étaient innombrables. Il y en avait de tous genres, depuis le célèbre club du Tisonnier auquel appartenaient Hume, Ferguson, Carlyle, Richardson, Blair, jusqu'aux clubs infimes où les petits boutiquiers se réunissaient après avoir fermé leurs échoppes. Il y en avait de toutes les appellations et de tous les règlements. C'étaient le Club du Cap auquel avait appartenu le poète Fergusson; le Club Antemanum ainsi nommé parce qu'on réglait d'avance; le Club des Prodigues parce que la dépense était restreinte à neuf sous; le Club des Verrats; le Club du Feu d'Enfer, association de terribles débauchés; le Club sale où les membres n'avaient pas le droit de se présenter en linge propre; les Originaux où on écrivait son nom à l'envers; les Seigneurs du bonnet parce que les membres portaient des bonnets bleus; les Perruques noires[616]. Ils pullulaient de toutes parts, avec leurs titres énigmatiques dus à quelque plaisanterie goûtée des initiés et dont le sel est perdu, avec leurs rites bizarres et grotesques, où les graves citoyens semblaient prendre leur revanche de la monotonie de leur vie. Le même individu appartenait souvent à plusieurs clubs et alors chacune de ses soirées était prise. Le trait commun de toutes ces réunions, c'est qu'on y buvait lourdement. «Les clubs d'Edinburgh, dit le Dr Rogers, étaient les scènes d'une dissipation dans sa forme la plus révoltante. Le Poker Club était composé d'hommes de lettres dont les faiblesses sociales s'accordaient mal avec leurs goûts littéraires. En sortant de leurs clubs, les membres s'en allaient titubants, plus ou moins ivres[617].» Et c'était le club des premiers hommes du pays[618].

Et les tavernes, les vieilles tavernes d'Édimbourg, innombrables elles aussi! Perdues au fond des cours, éparses dans les étroites ruelles, blotties au pied de ces immenses maisons, ressemblant souvent à des caves, on les trouvait partout. N'ayant jamais un rayon de soleil, basses, sombres, sales, gluantes et puantes du relent des boissons, elles semblaient ainsi plus retirées et plus confortables[619]. Elles étaient un des organes de la vie publique. C'est là que se commentaient les nouvelles et que se faisaient toutes les affaires. Il n'y avait pas si longtemps que les médecins y donnaient leurs consultations. Les plus grands avocats et les plus grands légistes de l'époque y donnaient encore les leurs[620]. Il était inutile de chercher un homme de loi chez lui; on n'y songeait pas. Il fallait découvrir sa taverne où on le trouvait au milieu de papiers et de clients[621]. Quand une affaire était conclue, on faisait apporter à boire, comme aujourd'hui nos paysans aux francs-marchés. On y buvait du claret pris au tonneau, du porter, de l'ale d'Édimbourg, sorte de liquide épais et puissant dont on ne pouvait guère dépasser une bouteille[622], et du cappie ale, servie dans des coupes de bois et sur laquelle on mettait un petit chapeau d'eau-de-vie[623]. Le soir était le grand moment des tavernes. Ceux qui veulent en avoir une description fidèle n'ont qu'à relire les chapitres de Guy Mannering, consacrés à l'avocat Paul Pleydell.

Les dames, les dames elles-mêmes, je dis les dames de la haute société, n'échappaient pas à la contagion[624]. Toutes, sans doute, n'allaient pas aussi loin que les trois dont Chambers raconte l'histoire. Elles avaient eu dans une taverne, près de la Croix, une réunion joyeuse qui s'était prolongée tard. Quant elles en sortirent, il faisait beau clair de lune. Elles montèrent bravement la Grand'rue, jusqu'à l'endroit où le clocher de l'église de la Troon jetait en travers son ombre noire. Quel était cet obstacle? Elles s'imaginèrent que c'était une rivière. Les voilà assises sur la berge de l'ombre, retirant leurs chaussures et leurs bas. Puis, relevant leurs jupes, elles traversèrent, avec précaution, le flot sombre et, arrivées sur l'autre rive, se rassirent, remirent leurs souliers et continuèrent leur chemin, se réjouissant d'avoir si bien passé le gué[625]. Elles ne furent pas probablement les seules, car M. Charles Kirkpatrick Sharpe, un vieux gentilhomme très sec, très poli et très caustique, qui se promenait, au commencement de ce siècle, avec le costume du siècle dernier et savait, sur ses contemporains et leurs ancêtres, une foule de méchantes histoires, avait à ce sujet une chanson qu'il disait de sa voix aiguë[626]:

Il y avait quatre dames grises
Qui sont restées ensemble,
Depuis midi, un matin de mai,
Jusqu'à dix heures sonnées du soir;
Jusqu'à dix heures sonnées du soir;
Alors, elles y renoncèrent.
Et il y eut quatre dames grises
Qui descendirent le Nether Bow[627].