Un autre inconvénient résulta de ces soirées à la taverne: l'habitude de trôner, d'être le maître de la conversation, de ne pas avoir de contradicteurs. Il y prit un ton hautain, impatient de toute opposition, quelque chose de brusque et de péremptoire, qu'il ne parvenait qu'avec peine à dominer dans d'autres lieux. C'était une disposition naturelle que les circonstances exagéraient en lui. Avec des réserves, tous ceux qui l'ont connu alors en parlent; on devine que ce dut être son défaut le plus visible, l'endroit faible de sa conduite, si solide d'ailleurs.
Il commença à contracter un peu d'arrogance nouvelle dans la conversation. Accoutumé à être, parmi ses compagnons favoris, ce qu'on appelle vulgairement mais avec expression «le coq de la société», il avait peine à refréner une liberté habituelle et un ton de conversation décidé et dictatorial, même au milieu de personnes moins disposées à endurer sa présomption avec patience[643].
Ce n'étaient là, bien entendu, que des germes de mal. Ils existaient cependant. Les circonstances ne les laissèrent pas dormants. Il faut cependant la connaissance de ce qu'ils sont devenus, pour leur donner dès à présent leur importance. Ils étaient, pour le moment, à peine visibles et cachés à la prévision de tous. Ce qu'il y a de certain, c'est que ce séjour à Édimbourg était en train de produire sur Burns une insensible et lente détérioration.
Ce qui avait contribué à entretenir un certain malaise dans l'esprit de Burns, c'était l'incertitude de ce qu'il allait faire. Il était arrivé à Édimbourg, sans idée bien arrêtée, surpris par son succès et peut-être grisé de mille espérances vagues. Cette ivresse commençait à se dissiper. Au mois de janvier, il écrit «qu'il est aussi ténébreux que l'était le chaos» en ce qui concerne l'avenir. Un de ses patrons, Mr Miller, lui a parlé d'une ferme située sur un domaine, qu'il vient d'acheter dans les environs de Dumfries. C'est la première fois qu'apparaît dans son histoire ce nom qui y reviendra souvent et qui doit la clore. Il est disposé à aller s'établir n'importe où, pourvu que ce soit ailleurs que dans son ancien voisinage. Mais Mr Miller n'est guère bon juge de la terre et, dit-il avec une sorte d'appréhension prophétique, «il peut m'offrir un marché avantageux dans son opinion, qui sera ma ruine[644]». Il se propose, en revenant à Mauchline, de passer par Dumfries, vers le mois de mai, pour y rencontrer Mr Miller et examiner la ferme. De temps en temps, il parle dans ses lettres de retourner à son humble condition, aux ombres de la vie[645] et à sa vieille connaissance, la charrue.
Cependant, au commencement de février, on voit apparaître une autre préoccupation. Le comte de Buchan, frère de Henry Erskine, lui avait conseillé de parcourir l'Écosse pour y recueillir des sujets de poésies nationales. Il semble que cet avis ait éveillé en lui un désir déjà formé:
«Votre Seigneurie touche la corde favorite de mon cœur, lorsque vous me conseillez d'enflammer ma muse à l'histoire écossaise et aux scènes écossaises. Il n'y a rien que je souhaite plus que de faire un tranquille pélerinage à travers ma patrie, de m'asseoir et de rêver dans ces champs jadis durement disputés, où la Calédonie triomphante vit son lion sanglant porté, à travers des rangs brisés, jusqu'à la victoire et à la gloire, d'y trouver l'inspiration et de répandre dans des chants ces noms immortels[646].
Mais il ajoute que, au milieu de ces délicieuses et enthousiastes rêveries, un fantôme au visage long et sec, à l'air très moral, s'est mis en travers de son imagination et, avec l'air glacial d'un prédicateur, lui rappelle combien il a déjà dédaigné de salutaires avis. Il l'avertit de ne pas suivre ces météores et ces feux-follets de la fantaisie et du caprice qui l'amèneront une fois de plus au bord de la ruine.
Toutefois, le rêve est mal chassé. Deux mois plus tard, à la fin de mars, il reparaît plus attrayant. Il faut plus d'efforts et des motifs moins personnels pour le repousser.
«Vous vous intéressez avec bienveillance à mes vues et à mes projets d'avenir. De ce côté, il m'est impossible de vous donner aucune lumière:
Tout est sombre, comme était le chaos avant que le jeune soleil
Fût ramassé en un globe et eût essayé ses rayons,
À travers l'obscurité profonde.