L'appellation de poète écossais est de beaucoup mon plus haut orgueil. Continuer à la mériter est ma plus haute ambition. Les scènes écossaises et l'histoire écossaise sont des thèmes que je désirerais célébrer. Je n'ai pas de désir plus cher que de pouvoir, débarrassé de la routine des affaires, pour lesquelles le ciel sait que je suis bien impropre, faire des pèlerinages tranquilles à travers la Calédonie, m'asseoir sur ses champs de bataille, errer sur les rives romantiques de ses rivières et songer près des tours majestueuses ou des ruines vénérables, jadis séjours honorés de ses héros.

Mais ce sont là des pensées chimériques. J'ai joué assez longtemps avec la vie. J'ai une chère, une vieille mère à qui pourvoir, et d'autres liens du cœur, peut-être aussi tendres. Quand l'individu seul souffre des conséquences de sa propre étourderie, indolence ou folie, il peut être excusable. Il y a plus: de brillants talents et quelques-unes des plus nobles vertus peuvent à moitié sanctifier un caractère insouciant. Mais quand Dieu et la nature ont confié à ses soins le bien-être des autres, quand le dépôt est sacré et que les liens sont chers, l'homme (que ces liens ne pousseraient pas au travail) doit être enfoncé bien avant dans l'égoïsme, ou étrangement égaré loin de la réflexion[647]

On voit d'après cela qu'il vivait toujours dans l'indécision. Il nourrissait vaguement le désir d'être un poète national. Il semble même qu'il s'y glissât en lui une idée d'être délivré de la routine des affaires. Comme il était à prévoir, ce projet plusieurs fois écarté finit par triompher à la fin d'avril. Il annonce au Dr Moore[648] qu'il va faire quelques pèlerinages sur le sol classique de la Calédonie, et, au commencement de mai, il se prépare à retourner en Ayrshire en suivant les Borders. À cet effet, il acheta à Édimbourg une jument qui deviendra une figure familière de son histoire. Il l'appela Jenny Geddes. C'était le nom de la vieille marchande d'herbes, de la vieille virago de St.-Giles. La Jenny Geddes de Burns semble avoir été d'un tempérament moins irascible; elle vécut amicalement avec son maître pendant des années.[Lien vers la Table des matières.]

II.
L'ÉTÉ DE 1787.
LE VOYAGE DES BORDERS.

Il quitta Édimbourg le 5 mai 1787, en compagnie d'un de ses nouveaux amis, Robert Ainslie, dont le père était fermier dans les environs de Dunse. Son intention était de s'en retourner à Mossgiel, en parcourant le pays qui s'étend, de Berwick à Carlisle, le long de la frontière anglaise, et qui est si connu dans la poésie et l'histoire d'Écosse sous le nom de Borders. Il voulait faire, disait-il, «quelques pèlerinages sur le sol classique de la Calédonie». Il se proposait, sans doute, d'y rechercher des inspirations poétiques, des scènes, des souvenirs, dont il pût faire son profit. Il n'est pas sans intérêt, pour l'étude de ses préférences d'esprit et en même temps pour la notation exacte de son état d'âme, de voir ce qu'il a su retirer, pendant ce voyage, soit des aspects de la nature, soit des associations humaines qui y sont mêlées.

Le pays qu'il allait visiter possède un grand charme tranquille et mélancolique[649]. Il n'est pas très puissant ni très mouvementé; c'est une région de collines et de montagnes moyennes, arrondies par l'usure de glaciers disparus. Elle s'étend, avec l'allure des hauts plateaux[650], en calmes ondulations liées les unes aux autres, qui se rencontrent, se coupent ou se marient, en courbes sereines et harmonieuses. Le paysage se prolonge de tous côtés, uniforme, partout semblable à lui-même et cependant partout séduisant; indéfiniment il s'enfuit d'un même rhythme large et noble et, à peu près à égale hauteur, pousse jusqu'au fond du ciel la houle paisible de ses cimes. Ces montagnes souples s'abaissent vers les vallées, en descentes très douces, en inclinaisons molles et coulantes, en fléchissements sans heurt, en plis traînants. La forme de la contrée est très apparente, car rien ne l'interrompt ni ne la recouvre. Un de ses caractères est l'absence de toute haute végétation; les bois sont ramassés dans le fond des vallées plus importantes; ailleurs, peu ou pas d'arbres, sauf quelques bouquets de bouleaux et de mélèzes semés sur les plus basses pentes. On a, dans son ampleur, la beauté des paysages nus, à grandes lignes maîtresses qui se déroulent dans le ciel, y mettant un mouvement lorsqu'il est pur et immuable, y mettant un repos lorsqu'il est rempli de la mobilité des nuées.

Ce calme des contours est, en outre, soutenu par la monotonie de la coloration. Des bruyères, des fougères, des genêts, une herbe rude et unie, des mousses semblables à des velours bruns ou verts, recouvrent les pentes, de larges teintes adoucies et voisines, qui laissent, selon l'expression de Geikie, toute leur valeur aux modulations du terrain[651]. Les couleurs changent avec les saisons; mais lors même qu'elles sont le plus vives, c'est-à-dire lorsque, vers l'automne, les bruyères s'empourprent, les fougères s'orangent et que les mousses et l'herbe deviennent rousses, ce sont encore des nuances passées, assorties en une richesse sobre et simple. On dirait seulement que le paysage a pris une somptueuse patine. Ainsi rien n'arrête, rien ne trouble l'âme dans ses rêveries, lorsqu'elle se livre à ces montagnes, et qu'elle s'abandonne à suivre ces cimes qui courent en lignes parallèles, se succèdent, montent, coulent, passent doucement de l'une à l'autre, en longues sinuosités belles et graves[652].

Mais il faut pénétrer plus avant vers le cœur du pays, pour en découvrir l'attrait souverain. Il réside dans les hautes vallées désertes, où tournoie l'aigle et où songe le héron; son séjour est dans ces silencieux et verts amphithéâtres de pâturages, sur lesquels plane une paix solennelle. Pas une chaumière, une hutte; mais seulement, de toutes parts, des blancheurs paisibles de troupeaux de moutons; on croirait que les vers de Lucrèce, ces vers admirables où est l'âme des solitudes pastorales, ont été écrits dans ces lieux:

«Sæpe in colli, tondentes pabula lœta,
Lanigeræ reptant pecudes, quo quamque vocantes
Invitant herbæ, gemmantes rore recenti;
Et satiati agni ludunt, blandeque coruscant;
Omnia quæ nobis longe confusa videntur,
Et velut in viridi candor consistere colli[653]

Chacune de ces mille vallées a son cours d'eau dont l'histoire est pareille. Entre des mousses plus vives, un bouillon clair sourd, un ruisseau s'enfuit à travers l'herbe, court et scintille sous les bruyères, se brise et étincelle dans des rochers et plus loin disparaît, dans une gorge, entre des déchirures rougeâtres et des blocs gris, pour aller plus lentement rejoindre les prairies basses. Les vallons latéraux qui débouchent dans ces vallées ont tous aussi leur rivulet qui se divise en filets brillants. On dirait qu'un géant a laissé dans chacun de ces creux un rameau d'argent. Un murmure d'eaux s'exhale de cette solitude sans la troubler car il fait partie d'elle. Par instants, le bêlement des troupeaux se mêle à lui, en une voix partout éparse et plaintive. Et toujours la profondeur du ciel est occupée par les longues ondulations sérieuses des collines, qui deviennent plus légères plus elles sont lointaines et, à l'extrémité de l'horizon, sont tout à fait transparentes et bleues.