Salut, horreurs! salut,
Monde infernal! et toi très profond enfer,
Reçois ton nouveau possesseur! un être qui apporte
Une âme que ne peuvent changer ni lieu, ni moment.
Je ne puis asseoir mon esprit. Le fermage est la seule chose dont je sache quelque chose, et le ciel là-haut sait que je n'y entends pas grand'chose; je ne puis, je n'ose m'aventurer dans des fermes telles qu'elles sont. Si je ne me fixe pas, je partirai pour la Jamaïque. Si je restais à la maison, dans cette situation indécise, je ne réussirais qu'à dissiper ma petite fortune et à dilapider ce qui, dans ma pensée, doit être pour mes enfants la compensation de la tache que j'ai mise sur leur nom[711].»
Et une semaine plus tard il écrivait, en des termes plus véhéments encore, une autre lettre, dans laquelle les pénibles pensées de la première se déploient et s'exaspèrent. C'est une véritable profession de misanthropie.
«Je n'avais jamais, mon ami, considéré le genre humain comme très capable de quelque chose de généreux; mais la morgue des patriciens d'Édimbourg et la servilité de mes frères plébéiens (qui peut-être me regardaient de travers, il y a quelque temps) depuis que je suis revenu chez moi, m'ont presque complètement fait prendre mon espèce en dégoût. J'ai acheté un Milton de poche et je le porte continuellement avec moi, afin d'étudier les sentiments, l'indomptable magnanimité, l'intrépide, inflexible indépendance, l'audace désespérée et le noble défi à la souffrance de ce grand personnage, Satan. Il est vrai que j'ai, pour le moment, un peu d'argent comptant; mais j'ai peur que l'étoile qui a jusqu'ici versé ses rayons malins et destructeurs de tout dessein, en plein sur mon zénith, j'ai peur, dis-je, que cette funeste planète, dont l'influence est si redoutable pour la tribu des rimeurs, ne soit pas encore sous mon horizon. Le malheur épie le sentier de la vie humaine; l'âme poétique se trouve misérablement déplacée et incapable dans la voie des affaires. Ajoutez à cela que d'imprévoyantes folies, de fous caprices, comme autant d'ignes fatui m'entraînant sans cesse hors de la droite ligne du calme et de la mesure, font flotter leurs lueurs trompeuses devant les yeux du pauvre barde fixés en l'air, jusqu'à ce que, crac! «il tombe comme Satan, hors de toute espérance». Dieu fasse que ceci puisse être une fausse peinture en ce qui me concerne; mais si cela n'était pas, je compterais peu sur le genre humain. Je veux clore ma lettre par le tribut que mon cœur me conseille de vous donner. Les nombreux liens de relations et d'amitié que j'ai ou crois avoir dans la vie, je les ai tâtés d'un bout à l'autre, et, maudits soient-ils, ils sont presque tous d'une contexture si fragile que je suis presque sûr qu'ils ne résisteraient pas au souffle de la moindre brise de fortune adverse[712].»
Quel langage est-ce là? Qu'il sonne étrangement! Byron n'a rien de plus byronien, rien de plus arrogant et ténébreux. Au point de vue littéraire, cette page est même une curiosité: on dirait un avant-coureur de la littérature sulfureuse, du ricanement sardonique et satanique. Mais ce n'est pas ce côté extérieur qui importe ici. Eh quoi! Pas un mot de la joie du retour, pas un signe d'attendrissement pour les siens, les amis retrouvés, les lieux mêmes revisités? Rien que de la dureté et du dénigrement! Et pour quelle cause cette attitude d'archange foudroyé, pourquoi tout ce fracas de révolte? Parce que quelques paysans, éblouis par sa gloire, lui ont montré trop de prévenance? Futile, ridicule, presque haïssable excuse! Qu'est-ce que cette nouvelle façon de se ravilir à la mesure d'autrui? À quelle faiblesse est abandonné le cœur qui dépend de la conduite des autres et qui attend leur bonté pour avoir la sienne? Burns n'était pas habitué jusqu'à présent à prendre son mot d'ordre ailleurs qu'en lui-même. Combien valaient mieux les affolements de l'année dernière! Il était malheureux alors; sa colère du moins s'en prenait à des faits, ses imprécations s'adressaient à la cruauté du destin. Ah! Pauvre Robert Burns! Pauvre ami! quel chemin tu as fait vers le découragement, vers l'aridité du cœur! Tu produis l'amertume dont tu es empoisonné; cette ivraie de haine et de mépris sort de toi. Ce mécontentement des autres est le mécontentement de toi-même. «Tu bois l'eau de ta citerne» dit la Bible. Ton âme naguère était plus mâle et plus saine, elle est malade maintenant et presque méchante. Tu vois bien, tu vois qu'il y a souvent des bienfaits dans la pauvreté, qu'il ne fallait pas regretter les jours misérables, que la Vision avait raison! Tu es monté en honneurs, en biens; tu es un des hommes célèbres de ton pays et voilà ce que contient ton cœur! Hélas! Que la fortune fausse d'âmes en y tombant! Que de vases se fendent quand des pièces d'or y sont jetées!
Cette explosion a stupéfié et déconcerté les biographes de Burns. Quelques-uns n'en parlent pas. Carlyle, si pénétrant d'ordinaire et si ferme à saisir les instants révélateurs, n'en fait pas mention. D'autres s'y arrêtent, s'en étonnent et avouent leur impuissance à l'expliquer, «À ce moment précis, dit Alexandre Smith, il est assez difficile de comprendre d'où venait cette amertume qui monte et sourd dans presque chaque lettre que Burns écrivait[713].»—«Il y a peu de lettres, dit Lockhart, où plus des endroits obscurs de son caractère apparaissent[714].» Et Chambers, en désespoir de cause, s'embarrasse en une explication vide, énoncée dans la phraséologie un peu prud'hommesque qui lui est familière; car c'était un très digne homme: «mais on aurait peut-être tort de discuter cette lettre, comme autre chose que l'effusion d'une colère transitoire d'âme, provenant de circonstances accidentelles et passagères[715].» Il oublie qu'il n'y a pas une, mais deux lettres, écrites à deux personnes, à assez long intervalle, qu'il y a dans chacune d'elles un accent qui suffirait, et que d'ailleurs le fait d'avoir acheté et de porter avec soi le Milton indique bien une situation d'esprit persistante. C'est précisément ce fait qui donne à ces lettres leur gravité et empêche qu'elles ne soient prises pour des boutades. Seul, Gilfillan, dont la vue psychologique a quelquefois une franchise et une décision particulières, a entrevu l'importance de ce moment et a essayé d'en deviner les causes. Ce n'est pas le seul cas, dans la biographie de Burns, où il se trouve presque seul à toucher courageusement un endroit douloureux[716].
Il n'est pourtant pas difficile de comprendre que le retour à Mauchline n'était que le choc qui révélait une longue altération, et que cette âme avait été profondément détériorée par son séjour à Édimbourg. Pendant une demi-année, il avait vécu d'une vie oisive et usante à la fois. Il avait voulu paraître tout ce qu'il était, à heures fixes et presque sans repos. Sous cet effort, il avait trouvé la fatigue, la satiété, le mécontentement de soi-même et des autres, parce qu'il avait rencontré ce grand chagrin très funeste, d'être dissatisfait et humilié de sa situation. Pendant ces six mois, quel mouvement fécond ou généreux, quel travail, quel essai avait traversé son esprit? Rien, que des sentiments amers, nés de l'ivresse malfaisante des éloges. Il s'était fait lentement en lui un sourd travail de déséquilibre, de désaccord avec la vie, qui peu à peu avait faussé son âme. Il lui aurait fallu, à sa sortie d'Édimbourg, une influence salubre, et on a vu qu'elle lui avait manqué. Quand il rentra chez lui et qu'il s'agit de redevenir son ancien lui-même, l'écart se révéla tout à coup. Il ne s'ajustait plus à sa vie antérieure; et comme cette altération s'était produite, non par une marche vers le mieux et un progrès sur lui-même, mais par une déformation, une perversion, ce désaccord était douloureux. Dans le premier cas, son existence passée serait restée le fondement et le soutien de sa personnalité accrue; c'était un développement organique. Mais il n'y avait ici rien de semblable; il portait à faux sur son ancienne vie. C'est pourquoi ce retour le faisait souffrir, et cette souffrance faisait crier toutes les irritations accumulées à Édimbourg. Son corps, enflammé par les excès du voyage et probablement par les réceptions de sa rentrée à Mauchline, ajoutait sa brûlure et sa fièvre à cette aigreur de l'esprit. Tout conspirait, par la faute de Burns comme par celle des circonstances, à former cette détestable condition d'âme.
Il y a, à travers tout cela, des révélations qui jettent un jour cruel dans l'âme de Burns, disons plutôt dans l'âme de Burns telle qu'elle était alors. Cette crise, à y regarder de près, est moins pénible par elle-même que par l'absence ou l'insuffisance de certaines choses, qu'elle implique. Elle n'a été possible que parce qu'en retrouvant la vieille maison, la vieille mère, Burns n'a point ressenti la commotion puissante de joie et d'attendrissement, qui eût chassé les mauvais démons. Tout au moins ce qu'il en éprouva ne fut pas assez doux et assez fort pour remplir son âme et la garder des sentiments acerbes. Si en ces jours-là, il a appartenu à l'amertume et s'il a été appréhendé par des passions périlleuses, c'est qu'il n'avait pas donné assez de lui-même à la tendresse, là où elle était légitime, et où elle était due. Oui! on souhaiterait que, pendant un instant, il ait tout oublié et se soit livré entièrement aux bonnes joies du retour. Et ce n'est pas une excuse que l'attitude de ses ennemis. S'ils étaient maintenant obséquieux, les estimait-il donc auparavant pour que ce changement de conduite lui inspirât autre chose qu'une différence de mépris? Sûrement, il a manqué ici je ne sais quoi d'insaisissable. Ce n'est pas qu'il ait failli à agir comme il devait le faire envers sa famille. C'est quelque chose d'intérieur qui a fait défaut. Il n'a pas eu assez chaud au cœur.
La malfaisance de ce moment trouble n'est pas épuisée. Certains états d'âme renferment le germe d'actes irréparables qui en paraissent éloignés et pourtant en dépendent; ils nous préparent presque inévitablement à des fautes qui eu sont à la fois la conséquence et la punition. C'est ce qui arriva à Burns. Pendant ces jours désemparés, il revit Jane Armour. Ce qu'elle fut envers lui, il n'est peut-être pas difficile de l'imaginer: à moitié confuse de sa conduite, un peu froide, avec cette réserve engageante que les plus simples savent trouver, et surtout avec ces aveux, cette reconnaissance de ses torts, ces accusations de soi-même, qui prennent les devants sur les reproches et les laissent désarmés, gauches, presque gênés. Du côté de Burns, il pouvait y avoir quelques traces de la première affection et, sous des frémissements de l'ancienne colère, l'attrait mal détruit des rencontres d'autrefois, je ne sais quelles obscures et profondes réminiscences des sens, qui coulent mélangées au sang lui-même. Mais que de motifs il avait pour écraser ces sollicitations du passé! Il avait été abandonné par cette femme; il devait la trouver moins séduisante, car son idéal féminin s'était modifié; il était incertain du lendemain puisqu'il parlait encore de la Jamaïque[717]; il avait besoin de toute sa liberté. Il eût vaincu peut-être les tentations d'un moment, s'il les avait rencontrées l'âme saine et nette. Mais il portait en lui un esprit de défi et d'insouciance, je ne sais quelle hardiesse désespérée, un besoin de tout braver, de tout risquer, avec un «Bah! qu'importe!», peut-être même la pensée mauvaise d'une revanche et le désir d'avoir le dernier mot. Les rencontres d'autrefois recommencèrent, sans la sincérité de la passion d'un côté, sans l'excuse de l'ignorance de l'autre, et des amours reprirent, diminuées, avec les arrière-pensées, les gênes soudaines, les souvenirs qu'on voudrait chasser, les paroles arrêtées au bord des lèvres et trop comprises sans avoir été dites, les réticences, et l'intolérable sentiment d'un passé meilleur, toutes les misères des passions déchues.
Il est hors de doute que ses nouvelles relations avec sa maîtresse n'étaient qu'une œuvre de légèreté, d'oisiveté ou de jeu dangereux. Juste en même temps, il s'amusait à une autre intrigue dont il parlait d'un ton presque grossier et cynique.