J'ai peur d'avoir détruit une des sources, à dire vrai, la principale source de mon bonheur ancien, à savoir cette éternelle propensité, que j'ai toujours eue, à tomber amoureux. Mon cœur n'est plus embrasé d'extases fiévreuses, je n'ai plus d'entrevues du soir dignes du paradis, dérobées aux soins continuels et à la curiosité des habitants de ce bas monde plein de lassitude. J'ai seulement... Cette dernière, qui est une de vos connaissances éloignées, a une jolie tournure et des manières élégantes, et, en accompagnant des personnes de haut ton que vous connaissez, a vu les parties les plus policées de l'Europe. J'ai pour elle assez d'affection, mais ce qui m'a piqué est sa conduite au commencement de nos relations. Je lui faisais souvent visite lorsque j'étais à (Édimbourg) et, après avoir franchi régulièrement tous les degrés intermédiaires entre la salutation lointaine et cérémonieuse et l'étreinte familière autour de la taille, je me risquai, selon ma manière insouciante, à parler d'amitié en termes assez ambigus et après son retour à (Harvieston) je lui écrivis dans le même style. Mademoiselle, interprétant mes mots au delà même de mon intention, s'échappa par une tangente de dignité et de réserve féminines, comme une alouette qui monte dans un matin d'avril, et elle m'écrivit une réponse qui me disait nettement mon fait. Quel immense chemin j'avais à marcher avant d'arriver aux régions de sa faveur. Mais je suis un vieil épervier à ce jeu-là et je lui écrivis une réponse si froide, si mesurée et si prudente, que cela me fit tomber mon oiseau de ses hauteurs aériennes, crac! à mes pieds, comme le chapeau du caporal Trim[718].
Ces deux intrigues étaient tellement mêlées que les quelques lignes, dans lesquelles il avoue ne plus trouver le même plaisir aux entrevues furtives du soir, ne peuvent se rapporter qu'à Jane Armour. Elles confessent l'indicible désenchantement, l'indicible détresse des amants qui essayent de ranimer un ancien amour et s'aperçoivent qu'il est mort, que leurs cœurs sont des vases pleins de cendre et de tiges flétries.
Il n'est pas étonnant que ces aventures n'aient pas suffi à l'occuper. Malgré le lien qu'il s'est créé par sa récente imprudence, il ne peut rester en place. Il est inquiet, incapable de goûter paisiblement les semaines de famille. La tranquillité de la maison, les promenades le long des blés verts en cette saison, ces jours de loisir où il pourrait écrire, faire une suite à la Sainte Foire ou aux Joyeux Mendiants, lui semblent fades et vides. Il est pris d'un besoin de déplacement. Il faut qu'il aille plus loin, qu'il pousse sa jument à travers pays, comme s'il cherchait à s'étourdir et à se fuir.
Brusquement, il part vers le nord. Il y a là un voyage ou plutôt une rapide excursion dans les Hautes-Terres de l'ouest, dont le motif n'est pas éclairci. Chambers et Scott Douglas pensent qu'il voulut revoir les endroits où avait vécu la douce Mary Campbell[719]. Cela est vraisemblable. Dans cet obscurcissement de lui-même dont il était comme effrayé, au milieu de cette chute des souvenirs d'autrefois, il dut se retourner éperdument, avec un élan de cœur et un besoin de consolation, vers la plus douce, la plus pure des images passées. Elle l'avait consolé déjà; ne le consolerait-elle pas encore, bien que disparue? C'était le dernier refuge; souvent ce sont les plus douloureux de nos souvenirs qui nous recueillent en fin de compte; ils changent moins que les autres. C'était le dernier buisson vers lequel il allait, pour voir si les fleurs du jardin abandonné de sa jeunesse étaient toutes fanées.
Ce que furent les incidents de ce voyage, si Burns visita à Greenock la tombe où dormait Mary, s'il essaya de voir ses parents et les lieux où elle avait grandi, tout cela est ignoré. Ce que furent ses sentiments reste une chose également mystérieuse. On a trouvé dans ses papiers une pièce de vers écrite tout entière de sa main et intitulée Élégie sur «Stella». Elle était accompagnée de ces mots: «Le poème suivant est l'œuvre d'un infortuné fils des Muses qui méritait un meilleur destin. Il y a beaucoup de «la voix de Cona» dans ses notes solitaires et tristes; et si les sentiments avaient été revêtus du langage de Shenstone, ils n'auraient pas fait tort même à cet élégant poète[720]». Les détails s'appliquent si parfaitement à son amour avec Mary, à l'endroit où elle était enterrée, aux circonstances de ce voyage, qu'on peut avec toute vraisemblance rattacher cette production à ce moment-ci. Si on se rappelle avec quel soin il a toujours dissimulé ce passage de sa vie, on peut voir, dans la façon ambiguë dont il parle de l'auteur, une preuve de plus que ce poème y avait trait.
Uni est l'endroit et verte la terre
D'où mes chagrins découlent;
Et profondément dort la toujours chère
Habitante, là dessous.
Pardonne mes transports, douce ombre,
Tandis que je m'incline sur ce gazon;
Ta demeure terrestre est étroite
Et solitaire maintenant.
Pas une pauvre pierre pour dire ton nom,
Et faire connaître tes vertus;
Mais qu'importé à moi, à toi,
La sculpture d'une pierre?...
Aux extrêmes limites de notre île,
Baignées par la vague de l'ouest,
Touché de ton destin, un poète songeur
Est assis seul près de ta tombe.
Pensif, il voit s'étendre devant lui
La mer vaste, illimitée;
Ses mots de deuil sont emportés
Sur la rapide brise.