Une scène d'ivrognerie? En voilà deux bien comptées, à moins qu'on ne trouve que c'est la même qui se continue; ce serait peut-être la vérité.

Ces coups de boisson entraînaient avec eux d'autres extravagances de toute espèce. Il apportait dans cette surexcitation le même besoin de s'étourdir et cette fureur de défi qui l'agitaient depuis quelque temps. En sortant de cette seconde séance, à demi-gris, il voit passer sur son chemin un highlander monté sur son bidet. Sans aucune provocation et uniquement pour le principe de n'être pas dépassé par un highlander, il lance sa Jenny Geddes. Voilà une course endiablée qui commence entre cet ivrogne et le têtu que semble avoir été ce montagnard. À travers des chemins dégringolants et caillouteux, les deux fous se poursuivent, se pressent, se bousculent, l'un tapant sa jument avec son fouet, l'autre son cheval avec son licol; si bien que tout à coup le highlander et son bidet, Burns et sa rosse s'abattent, culbutent tous ensemble et roulent les uns sur les autres. Heureusement ils s'en relevèrent sans rien de brisé, protégés par la faveur de la divinité spéciale à ces sortes d'aventures.

«Mes deux amis et moi-même chevauchions paisiblement le long du Loch quand passa au galop un homme des Hautes-Terres, sur un cheval assez bon, mais qui n'avait jamais connu les ornements du cuir ou du fer. Nous fûmes indignés d'être dépassés par un homme des Hautes-Terres et nous voilà partis du fouet et de l'éperon. Mes compagnons, bien qu'ils eussent l'air assez bien montés, restèrent tristement en arrière: mais ma vieille jument, Jenny Geddes, une de la famille de Rossinante, s'acharna à dépasser le highlander, en dépit de tous les efforts qu'il faisait avec son licol de crin. Juste au moment où j'allais le dépasser, Donald détourna son cheval comme pour traverser devant moi et m'empêcher de passer; à ce moment son cheval s'abattit et lança le derrière sans culottes de son cavalier dans une haie émondée; Jenny Geddes tomba par dessus tout, et moi-même, le poète, entre elle et le cheval du highlander. Jenny Geddes passa sur moi avec tant de respect et de précautions que les choses ne tournèrent pas aussi mal qu'on aurait pu s'y attendre. J'en sortis avec quelques coupures et meurtrissures et une parfaite résolution d'être un modèle de sobriété à l'avenir[726]

Voilà un spécimen de ces journées de voyage. Comment résister à cette vie-là? Semaines infernales, désastreuses pour cette nature emportée, elles brûlaient et gaspillaient ses meilleurs jours, ses meilleures forces, dans des scènes de soûlerie grotesque et presque répugnante, surchauffant une constitution déjà dévorée par sa propre violence. Il sort de tout ceci la peine qu'on éprouve lorsqu'on aperçoit, dans la vie d'un ami, les excès passagers et espacés se rapprocher, se joindre, prendre peu à peu la continuité, la stabilité d'un vice. Il rentra à Mauchline, écloppé, couvert de contusions et de déchirures par tout le corps, tirant l'aile et traînant le pied. C'était le seul résultat de ce voyage, qui pouvait être si poétique et si fécond. Il avait été indigne du pur souvenir de sa jeunesse qu'il avait été chercher.

Les avaries avaient été plus graves qu'il ne lui avait plu de le dire sur le coup. «J'ai la peau si remplie de meurtrissures et de blessures que je serai au moins quatre semaines avant d'oser m'aventurer dans un voyage à Édimbourg[727].» Il passa ce temps à Mauchline, dans l'oisiveté, l'ennui et l'incertitude, car tout cela se lit dans ses aveux.

Je n'ai encore rien arrêté en ce qui concerne les choses sérieuses de la vie. Je suis, exactement comme d'habitude, un pauvre diable qui rimaille, va à la loge maçonnique, tâtonne, est sans but et oisif. Cependant je prendrai bientôt une ferme quelque part. J'allais dire: «et une femme aussi»; mais cela ne sera jamais mon heureux sort. Je ne suis qu'un cadet du Parnasse et, comme les autres cadets des grandes familles, j'ai le droit d'avoir des intrigues si je consens à courir tous les risques, mais il ne faut pas que je me marie[728].

Ainsi il ressort de tous côtés combien il valait moins à ce retour à Mauchline que lors de son départ. Et toute cette analyse, si pénible, d'un moment mal élucidé de sa vie et capital par ses révélations se défend d'être un jugement et un blâme de l'homme. Elle ne veut être autre chose qu'un examen et une notation rigoureux d'états déterminés dans une âme par des circonstances inéluctables. Ce furent là de mauvais moments d'une vie qui a été bonne, en somme, les vacillements d'une nature généreuse, les faiblesses, disons mieux, les souffrances d'un cœur au-dessus de la plupart des cœurs humains. Mais il n'avait pas, par religion ou par stoïcisme, le mur d'airain et de diamant qui met à l'abri des dégâts et des détériorations de la vie.

Il flâna de la sorte, à Mauchline, pendant près d'un mois, sans guère produire rien que la longue lettre autobiographique au Dr Moore, qui est un document précieux pour l'histoire de ses premières années. À la fin de Juillet, il repartit pour retourner à Édimbourg. Sans doute, son départ fut triste, d'une tristesse qui n'était pas uniquement celle des séparations. Les siens, Gilbert surtout, et peut-être aussi la vieille mère, avaient dû s'apercevoir de l'amertume et de la détresse, qui s'étaient abattues en lui. Ils n'en devinaient pas les causes; mais ce n'était plus là leur Robert d'autrefois; il était plus sombre, plus âpre, plus brusque. Qu'avait-il donc? La joie de sa renommée n'était plus pour eux aussi pure; quelque chose la gâtait, dans ces cœurs qui l'aimaient. La confiance en l'avenir n'était plus paisible; des appréhensions la traversaient. Quant à lui, il emportait son amertume encore accrue. Il partait de ce séjour, qui aurait dû le vivifier et le retremper, las et mécontent de lui-même, gardant de ces lourdes équipées un esprit encrassé de grossièreté et de dégoût, un corps harassé d'excès et miné de fatigue intérieure. Sûrement, il avait sujet d'être affecté! S'il était donné aux hommes de vanner les jours passés et de voir clairement ce qui leur en reste, il n'aurait trouvé que peu de bon grain laissé de ce voyage dont il se promettait tant. Pas une pièce de vers, pas d'impression et, ce qui est plus profond, pas même un peu de vie sincère et saine! Tout parti au vent, dispersé en paille folle et en poussière! Et s'il avait pu pénétrer les jours futurs, qu'il eût été plus triste encore! Il avait été boire aux sources vives de sa jeunesse, d'une bouche desséchée qui n'en pouvait plus goûter la fraîcheur. À jamais elles étaient éteintes en lui la gaîté, la clarté d'autrefois! À moins d'une influence bienfaisante qui apporte le salut, il n'aura jamais plus la même âme; il n'aura plus que des moments de son âme ancienne.

Il arriva à Édimbourg le 7 août 1787. Sa rentrée fut peu gaie. La ville était déserte; toute cette population de professeurs, de juges, d'avocats, était partie en vacances. En outre, il était attendu par des embarras dont la pensée n'avait pas été sans influence sur son humeur morose de ces derniers temps. Une fille du marché aux herbes, nommée Jenny Clowe, enceinte de lui, avait obtenu contre lui un mandat de prise de corps, désigné sous le titre de in meditatione fugæ[729]. Une semaine après son arrivée, on le voit acculé dans cette impasse, livré à lui-même dans cette solitude, découragé, désorienté, désemparé et réduit à s'abrutir en buvant.

Cher Monsieur—me voici—c'est tout ce que je puis vous dire d'un être inexplicable comme moi. Ce que je fais, aucun mortel ne peut le dire; ce que je pense en ce moment, moi-même je ne saurais le dire; ce que je dis d'habitude ne vaut pas la peine d'être répété. L'horloge sonne justement: un, deux, trois, quatre... douze avant midi, et me voici assis ici, dans l'attique alias galetas, avec un ami à la droite de mon encrier—un ami dont je vais mettre la bonté à l'épreuve, à la fin de cette ligne—là!—merci!—un ami, mon cher Mr Laurie, dont la bonté me fait souvent rougir; un ami qui a plus du lait de la tendresse humaine que toute la race humaine mise ensemble et, ce qui est hautement en son honneur, qui est particulièrement l'ami des malheureux dénués d'amis, aussi souvent qu'ils se trouvent sur son chemin; en un mot, Monsieur, il est, sans alliage, un philanthrope universel et son nom bien-aimé est—une bouteille de bon vieux porto[730].