Ce galetas, avec cette bouteille de porto sur la table et ce pauvre poète accablé, ricanant et buvant, est une chose navrante. Ce bout de lettre est tout un tableau cruel qu'on dirait fait pour fournir un sujet à Hogarth. Il se tira d'affaire cette fois, probablement en donnant caution ou en versant une somme d'argent. On a retrouvé le papier qui le libérait de ce mandat ainsi racheté; il est daté du lendemain de la lettre précédente. Burns le porta longtemps sur lui à en juger par l'usure; il y avait écrit au crayon deux vers obscènes, refrain d'une vieille chanson[731]. C'était, avec des détails plus communs, la même aventure que celle qui avait failli l'envoyer en prison un an auparavant. Ce n'était pas la seule qui pût l'inquiéter à Édimbourg, car il avoua plus tard avoir connu «dans la Cowgate une garce des Hautes-Terres qui lui a donné trois bâtards d'un coup[732].» Malheureusement pour lui ce n'était pas le dernier de ces épisodes.[Lien vers la Table des matières.]

VOYAGE DANS LES HIGHLANDS, IMPRESSIONS HISTORIQUES ET PATRIOTIQUES.

Aussitôt dégagé de ces embarras, il entreprit un voyage dans les Hautes-Terres. Dans l'état d'esprit où il était, tout valait mieux que de demeurer à Édimbourg, en face de lui-même. Il était à ce stade de prostration, d'abandon et d'indifférence de soi-même, où une secousse est nécessaire.

Il devait partir en compagnie d'un de ses amis de l'hiver précédent, William Nicol, maître de latin à la High School d'Édimbourg, l'école où presque tous les garçons de la ville commençaient leur éducation avant d'entrer à l'Université. Ce Nicol était un singulier compagnon avec qui se mettre en route[733]. Ce n'est pas qu'il manquât de qualités. Sa vie était sortie d'un rude vouloir. Fils d'une pauvre paysanne veuve, il avait reçu sa première éducation et les éléments du latin d'un maître d'école ambulant, nommé John Orr, qui s'était instruit tout seul et, incapable de se fixer nulle part, menait une vie de pédagogue nomade. Encore gamin, Nicol avait ouvert une école dans la chaumière de sa mère; mais il fallait que celle-ci fût toujours là; quand elle avait le dos tourné, maître et élèves pillaient l'armoire. De ces débuts, si caractéristiques encore de l'éducation écossaise, il était arrivé à suivre les cours de l'Université d'Édimbourg et à se distinguer. Il était devenu un latiniste remarquable. C'était un esprit solide, âpre, fort, rétentif, semble-t-il. Il avait un cœur chaud et emporté. «Il eût été n'importe où pour aider les vues et les désirs d'un ami, mais quand la basse jalousie, la ruse ou la tricherie égoïste se montraient, son esprit s'enflammait jusqu'à la fureur et la démence[734].» Avec ces qualités, il était grossier, vaniteux, brutal, cynique, colérique et ivrogne. Il était resté un paysan inculte et rugueux; son cerveau avait acquis des connaissances sans en être modifié. C'était un de ces pédants en qui le savoir se tourne en orgueil et cet orgueil en cynisme. C'était un cuistre dans un rustre. Il avait des colères de taureau. Il malmenait et battait ses élèves. C'est lui qui faisait mettre en rang des élèves qu'il avait à fouetter, quelquefois une douzaine. Quand tout était prêt, il envoyait un message aimable à son collègue Mr Cruikshank pour l'inviter «à venir entendre son orgue». Cruikshank présent, il commençait à administrer une flagellation rapide, en montant et en descendant ce singulier clavier, «il tirait des patients, dit Chambers, une variété de notes que, s'il avait été un musicien plus savant, il aurait probablement appelée une bravura». Il faut dire que c'étaient les habitudes scolaires et que, à l'occasion, Cruikshank lui rendait la pareille[735]. Un jour Nicol frappa le recteur de l'école. Celui-ci était alors le docteur Adam, homme excellent, respecté, «si consciencieux, si patient, si aimable, si candide[736],» dont ses élèves conservaient tous un souvenir attendri. C'est lui qui sur le point d'expirer, n'ayant pas perdu le goût de ses classes, dit: «Il commence à faire noir, mes enfants, nous finirons l'explication demain[737].» C'était la nuit de la mort. Il fallait être une brute furibonde pour lever la main sur cet être inoffensif. Dans sa tranquille mansuétude, le docteur Adam était prêt à pardonner à Nicol; il lui écrivit pour lui rendre des excuses faciles[738]. Buté dans sa dure opiniâtreté, Nicol refusa et dut quitter l'École. Il gagna sa vie à donner des leçons de latin et à traduire en latin les thèses des étudiants en médecine. Il mourut en 1797 des suites de son intempérance habituelle. Tel était le compagnon de voyage de Burns. «Qu'un homme se garde de tenir compagnie avec des personnes colériques et querelleuses, car elles l'engageront dans leurs propres querelles» dit Bacon dans son Essai sur les Voyages. Burns était mal tombé; il se comparait lui-même, avec Nicol à ses côtés, à un homme qui voyagerait avec un tromblon chargé et armé[739]. Nicol, avec l'amour du paradoxe, le dénigrement et le mécontentement qui se trouvent chez les gens de son espèce et qui ne sont que les diverses provenances d'un orgueil aigri, était un jacobite fougueux[740]. C'est un point à noter, car il contribua peut-être à la physionomie et aux résultats du voyage.

Les voyageurs se mirent en route le samedi 25 août 1787. Ils partirent dans une chaise de poste qu'ils avaient louée. C'était une mauvaise condition pour un voyage de ce genre; mais il est probable que le professeur Nicol n'était pas un cavalier fort habile. L'itinéraire, qui s'en allait vers le Nord par Stirling, Crieff, Kenmore, Blair-Athole, remontait jusqu'à Inverness, puis, tournant par Elgin, Macduff et Aberdeen, redescendait le long de la côte de la mer du Nord par Stonehaven, Montrose, Arbroath et Dundee, prenait par Perth et Kinross et rentrait à Édimbourg en traversant le Forth. Il est inutile de suivre Burns à travers tous les détails de son voyage, bien que le journal qu'il en a tenu permette de le faire. Il suffit d'en dégager les impressions qu'il y a rencontrées, celles qui ont pu être des acquisitions pour son esprit, de voir ce qu'il en a rapporté de poésie.

À sa sortie d'Édimbourg, la route que les deux voyageurs suivaient entre dans une région semée de souvenirs historiques. Burns en fut dès les premiers pas saisi. Quelques heures seulement après le départ, il aperçut les ruines du château de Linlithgow, l'ancienne résidence de la royauté écossaise. Avec ses tours démolies, ses pignons ébréchés, ses murailles sans toiture et trouées de baies vides, sa fontaine délabrée au milieu du quadrangle envahi par l'herbe, son air d'écroulement et sa situation sur le promontoire d'un petit lac solitaire assombri par des bois, il est d'une imposante mélancolie. Burns s'y arrêta. Il voulut voir la grande chambre, ouverte aux vents, où naquit Marie Stuart. Il nota ce mélange de grâce et de gravité qu'offrent ces ruines dans ce paysage délicat. «Linlithgow, un air de grandeur rude, déchue et oisive, une situation d'un charme rural et retiré. Le vieux palais grossier, une ruine assez belle mais mélancolique, joliment située sur une petite élévation près de la berge du lac[741].» À côté du palais, se trouve une église dédiée à Saint Michel, patron du bourg, un des meilleurs spécimens de la primitive architecture gothique en Écosse. Il la visita aussi et y retrouva un ancien ennemi. «Une assez bonne vieille église gothique, l'infâme escabeau de pénitence établi, à la vieille mode romaine, dans une situation élevée. Quelle pauvre mesquine chose est un endroit de culte presbytérien, sale, étroit, squalide, blotti dans un coin d'une vieille grande construction papiste comme Linlithgow ou mieux encore Melrose. Les cérémonies et l'apparat, si on les introduit judicieusement, sont absolument nécessaires pour la masse du genre humain, aussi bien dans les affaires civiles que religieuses[741].» Ces réflexions ont leur intérêt. Elles montrent que Burns pressentait un mouvement qui s'est produit plus tard, qui opère encore aujourd'hui, dans l'église écossaise et peu à peu ramène des cérémonies, des costumes et de la musique dans la nudité et la sécheresse du culte presbytérien. Elles montrent aussi, et ce point n'est pas sans importance, qu'une certaine réflexion s'alliait à ses goûts d'artiste, pour lui faire regretter la pompe, le déploiement de fêtes et de représentations, inséparables, dans sa pensée, de la race royale et fastueuse dont le départ avait appauvri et décoloré la vie écossaise.

Le lendemain, dès le matin, les deux voyageurs traversèrent le Moor de Falkirk, célèbre par ses deux batailles. C'est là que Charles-Édouard remporta en 1746 sur le général Hawley le dernier de ses succès. C'est là surtout que William Wallace fut en 1298 défait par Édouard I, dans un désastre qui étendit sur cette bruyère quinze mille corps écossais. Dans le cimetière de Falkirk sont les tombes de deux de ses fidèles compagnons: sir John Graham et sir John Stewart, tués tous deux dans la bataille. Burns alla y porter un hommage qui avait quelque chose d'une prière. «Ce matin je me suis mis à genoux à la tombe de sir John Graham, le vaillant ami de l'immortel Wallace[742]

Quelques heures après, il arriva dans la plaine héroïque où Bruce livra, le 23 juin 1314, la fameuse bataille de Bannockburn et sauva son pays. On l'a appelée le Marathon de l'Écosse. C'est un de ces noms glorieux par qui se fait la cohésion d'une race, qui lui donnent un cœur commun, un de ces souvenirs qui, seule chose persistante dans l'écoulement des générations, font à un peuple une conscience et une âme; avec une demi-douzaine de mots pareils, on crée une patrie. Burns avait pour cette bataille une admiration singulière.

«Indépendamment de mon enthousiasme comme Écossais, j'ai rarement rencontré dans l'histoire quelque chose qui intéresse mes sentiments d'homme autant que l'histoire de Bannockburn. D'un côté, un usurpateur cruel, mais habile, conduisant la plus belle armée de l'Europe pour éteindre la dernière étincelle de liberté chez un peuple grandement courageux et grandement opprimé; de l'autre côté, les restes désespérés d'une nation vaillante, se dévouant pour sauver leur patrie saignante ou périr avec elle. Liberté! tu es d'un grand prix en vérité et inestimable sûrement, car jamais tu ne peux être trop chèrement achetée![743]».

On imagine avec quels sentiments il parcourut le champ de bataille, et suivit sur le terrain toutes les péripéties de la journée. Il vit l'endroit où était campée l'armée qu'Édouard II amenait lui-même, forte de cent mille hommes, une des plus belles du moyen-âge et qui semblait toute d'acier. C'est sur la rive droite du ruisseau du Bannock, par lequel les deux armées étaient séparées[744]. Sur les pentes de l'autre bord, s'étalaient les troupes écossaises, qui ne comptaient pas plus de trente mille hommes. Le ruisseau franchi, on foule le site même de la bataille. Voici la tourbière de Milton, sur laquelle Bruce comptait pour défendre son aile gauche. Voici, sur sa droite, le champ qu'il avait fait creuser de trous recouverts de feuillages et semer de chausse-trapes[745]. Voici l'endroit où le chevalier anglais Henri de Bohun, le reconnaissant au cercle d'or qui ornait son casque, tandis qu'il parcourait les rangs sur un petit poney, vint le provoquer à un combat singulier. Bruce accepta, quoiqu'il eût entre les jambes une monture frêle et à la main une hache de guerre seulement. Quand de Bohun arriva sur lui, lance baissée, de tout le poids de son lourd coursier de guerre, il l'évita en faisant tourner son petit cheval, et se dressant sur ses étriers asséna un coup qui brisa le casque de son ennemi «comme une noisette[746]» et fit éclater le manche de sa bonne hache dans son gantelet de fer. C'était de bon augure. Voici le lieu où les terribles archers anglais, qui savaient envoyer leurs flèches aux défauts des plus fines cottes de mailles de Milan[747] et avaient gagné tant de batailles, furent culbutés par la petite cavalerie de Bruce. Voici l'espace où les fantassins écossais, formés en groupes compacts et hérissés de lances, selon l'exemple récemment donné par les Flamands à Courtrai, brisèrent l'effort de la chevalerie anglaise[748]. C'est ici que les claymores et les haches de Lochaber besognèrent rudement.