Là on put voir, de mainte façon,
De braves faits accomplis puissamment;
Et maints, qui étaient agiles et forts,
Bientôt furent gisants sous les pieds, tout morts;
Là où tout le champ était rouge de sang!
Les armes et les habits qu'ils portaient
De sang étaient si fort souillés
Qu'on ne pouvait les reconnaître[749].
Voilà à gauche, un peu en arrière, Gillies' hill, la colline des valets, derrière laquelle Bruce avait fait placer les bagages et la valetaille. Au milieu de la bataille, cette tourbe vint couronner la hauteur pour regarder de loin. Quand les Anglais, déjà ébranlés, virent paraître cette multitude sur la ligne du ciel[750], ils crurent que c'étaient des secours et se débandèrent. Ce fut une des plus cruelles déroutes qui aient frappé l'orgueil anglais. Et où est la pierre dans laquelle Bruce planta son étendard où le lion d'Écosse frémissait dans des plis écarlates? C'est là! C'est ce bloc bleuâtre encore percé d'un trou, the bored stone. Elle est consacrée par la piété des Écossais, et on a dû depuis l'entourer d'une cage de fer, pour empêcher qu'elle ne disparût en reliques.
Tous les détails de cette journée étaient connus de Burns, car le poème épique que le vieux John Barbour a écrit sur Bruce était, dans des versions modernisées, un des livres répandus parmi les paysans. Pendant cette visite, une émotion puissante le transporta. Elle vit encore dans son journal et en soulève les notes rapides jusqu'à un ton lyrique.
«Le champ de Bannockburn—le trou où le glorieux Bruce a planté son étendard. Ici nul Écossais ne peut passer indifférent. Je m'imagine voir mes vaillants, mes héroïques compatriotes paraître sur la colline et descendre sur les dévastateurs de leur contrée, les meurtriers de leurs pères et—la moindre veine enflammée de noble vengeance et de juste haine—avancer à grands pas, avec plus d'ardeur, à mesure qu'ils approchent de l'ennemi cruel, insultant, altéré de sang. Je les vois se réunir et se féliciter dans ce glorieux triomphe sur le champ de victoire, se réjouissant de leur chef héroïque et royal, de leur liberté et de leur indépendance sauvées[751].»
Quand il arriva auprès de la pierre sacrée, il implora le ciel pour son pays. «Il y a deux heures, j'ai dit une fervente prière pour la vieille Calédonie au-dessus du trou dans la pierre de schiste bleu où Robert Bruce fixa son étendard royal sur les bords du ruisseau de Bannockburn.[752]» Toute cette journée est chaude et enthousiaste. Les jeunes cordes de son cœur se sont remises à vibrer. Ces heures passées sur le champ de Bannockburn ne furent point perdues. Il n'en sortit rien sur les lieux mêmes. Mais elles demeurèrent dans son âme, se mêlèrent à elle, attendirent dans une fécondation latente. Plus tard, le moindre choc, une minute propice, un rien, les réveilla et elles donnèrent l'admirable Ode de Bruce à ses soldats. John Barbour raconte que, avant la bataille, Bruce fit proclamer que, si quelques-uns n'étaient pas résolus à vaincre ou à mourir avec honneur, ils avaient liberté de quitter l'armée. Mais les soldats poussèrent un grand cri et répondirent d'une voix qu'ils voulaient attendre l'ennemi[753]. Ce moment frappa Burns et lui inspira une ode qui restera comme l'expression lyrique de cette victoire.
Écossais, qui avec Wallace avez versé votre sang,
Écossais, que Bruce a souvent conduits,
Venez! voici votre lit sanglant
Ou la victoire!
Voici le jour et voici l'heure!
Voyez le front de bataille s'assombrir,
Voyez approcher l'armée du fier Édouard,
Les chaînes, l'esclavage!
Qui veut être un valet et un traître?
Qui peut remplir la fosse d'un lâche?
Qui est si vil que d'être esclave?
Qu'il tourne et se sauve!
Qui, pour le roi et la loi d'Écosse,
Veut tirer bravement l'épée de la Liberté,
En homme libre vivre, ou en homme libre tomber,
Qu'il vienne avec moi!
Par les malheurs et les peines de l'oppression!
Par vos fils dans des chaînes serviles!
Nous épuiserons nos plus profondes veines,
Mais eux seront libres!