Burns a été plus loin; il a chanté la longue fidélité de deux existences passées ensemble, le sentiment d'attachement et de longue reconnaissance réciproque qui sort peu à peu de la passion, à mesure que celle-ci s'enfonce avec la jeunesse, il a, selon le vers admirable d'Hugo, célébré la douceur «des vieux époux usés ensemble par la vie[567]»; et il l'a fait dans une petite chanson exquise d'émotion vraie et simple.
John Anderson, mon amoureux, John,
Quand nous nous connûmes d'abord,
Vos cheveux étaient noirs comme le corbeau,
Et votre beau front était poli;
Mais maintenant votre front est chauve, John,
Vos cheveux sont pareils à la neige;
Mais bénie soit votre tête blanche,
John Anderson, mon amoureux.
John Anderson, mon amoureux, John,
Nous avons gravi la colline ensemble;
Et maint jour de bonheur, John,
Nous avons eu l'un avec l'autre;
Maintenant il nous faut redescendre, John,
Nous nous en irons la main dans la main,
Et nous dormirons ensemble au pied de la colline,
John Anderson, mon amoureux[568].
Il fallait que son imagination eût vraiment exploré toutes les situations de l'amour pour l'avoir conduit jusqu'à celle qu'il était le plus incapable de connaître par lui-même.
Au milieu de ce vaste nombre de pièces, les qualités et les manières sont aussi variées que les sentiments. Parfois, bien que la chose soit rare, on sent chez lui presque uniquement l'artiste, le délicat et précieux ouvrier en paroles. Ce sont les pièces qui appartiennent à la seconde partie de sa vie, quand son habileté était devenue grande, faites aux jours où l'inspiration baissait un peu sa flamme. Il reprenait alors volontiers un de ces canevas communs à tous les poètes, sur lesquels ils brodent, en les variant légèrement, des motifs semblables, arrangeant les mêmes fleurs en bouquets différents. Mais comme, avec une simple touche, il rajeunit et renouvelle ces vieux sujets! À la suite d'Anacréon, il n'est guère de poète qui n'ait souhaité d'être un des objets touchés par la bien-aimée; l'agrafe qui serre sa gorge, l'escabeau qui supporte ses pieds[569]. C'est un sujet bien usé, et cependant il en a encore tiré une jolie chanson.
Oh! si mon amie était ce joli lilas,
Dont les fleurs violettes s'offrent au printemps,
Et moi un oiseau pour m'y abriter,
Lorsque fatigué sur mes petites ailes!
Comme je serais triste, quand il serait déchiré
Par l'automne farouche et le dur hiver!
Mais comme je chanterais, sur mes ailes joyeuses,
Quand le jeune mai renouvellerait sa floraison!
Oh! si mon amie était cette rose rouge,
Qui pousse sur le mur du château;
Et moi, une goutte de rosée,
Pour tomber dans son joli sein!
Oh! là, heureux ineffablement,
Je me nourrirais de beautés toute la nuit,
Enfermé et sommeillant dans ses plis satinés,
Jusqu'à ce que la lumière de Phébus m'en chasse[570].
Il en est de même pour ces énumérations de fleurs si chères à toutes les poésies, surtout à la poésie anglaise. Les poètes anglais sont de grands connaisseurs de fleurs; ils en parlent avec fine richesse et une précision particulières. Si un savant accomplissait ce travail de botanique littéraire très minutieux, on trouverait probablement que le catalogue de leur flore est plus long, leurs observations plus exactes, que ceux des poètes étrangers; les serres de la littérature anglaise sont les plus riches du monde. Qu'on n'oublie pas que la poésie anglaise est littéralement parfumée par toutes les fleurs des champs, des jardins et des bois. Si cet éloge paraît excessif, qu'on songe au vieux poète de la Feuille et la Fleur; qu'on pense aux passages floraux dont les pièces de Shakspeare sont parées, aux clairières du Songe d'une nuit d'été, aux couplets d'Ophélie, à mille traits comme les délicieuses paroles d'Arvirargus.