La perce-neige et la primevère ornent nos bois,
Les violettes se baignent dans la rosée du matin,
Elles attristent mon triste cœur, tant elles fleurissent doucement,
Elles me rappellent ma Nannie—et Nannie est au loin.
Ô alouette, qui t'élances des rosées de la prairie,
Pour avertir le berger que la grise aurore pointe,
Et toi, doux mauvis, qui salues la chute de la nuit,
Cessez par pitié, ma Nannie est au loin.
Viens, Automne, si pensif, vêtu de jaune et de gris,
Et calme-moi en m'annonçant le déclin de la nature.
Le sombre et morne hiver, les farouches tourbillons de neige
Seuls sont mes délices maintenant que Nannie est au loin[616].
Dans ce mélange de nature et d'amour, il y a surtout une chose qu'il excelle à rendre. Ce sont les rendez-vous et les promenades le soir, les heures passées à deux, dans les champs, sous les ombrages complices ou les regards de la lune indulgente.
Ô toi, reine brillante qui, sur la plaine,
Règnes au plus haut, d'un pouvoir suprême,
Souvent ton regard, nous suivant silencieusement,
Nous a observés, errant tendrement[617].
Rien dans son œuvre n'est plus exquis que ces scènes nocturnes, baignées de lumière argentée. Elles ont une grâce plus rêveuse que ses autres pièces, qui presque toujours ont quelque chose de très arrêté. Elles font penser à ces couples d'amoureux qu'on voit passer dans les champs, pendant les nuits d'été, tels que Jules Breton les a peints quelquefois. L'ombre, effaçant les précisions et les vulgarités du jour, les dégage des détails individuels; elle les généralise, pour ainsi dire, et ne leur laisse que le charme impersonnel et la signification anoblie et symbolique des attitudes. En effaçant les lignes arrêtées et les limites étroites, par lesquelles la lumière emprisonne durement les objets en eux-mêmes, elle les fond davantage avec ce qui les entoure. Elle en fait des images et comme des rêves de l'Amour humain, enveloppé par la Nature. Celui-ci même, sous cette forme plus vaporeuse et dans cette attitude, s'harmonise avec les choses et semble une des expressions de la tiédeur des nuits. C'est un des moments favoris des poètes, et Burns en a laissé la formule dans une strophe charmante:
Que d'autres aiment les cités,
Et à se montrer, à briller, dans le soleil de midi;
Donnez-moi la vallée solitaire,
Le crépuscule baigné de rosée, la lune qui monte,
Qui resplendit, rayonne, et fait ruisseler
Sa lumière d'argent à travers les branches;
Tandis qu'avec des chutes et des appels de voix,
La grive amoureuse conclut sa chanson;
Là, chère Chloris, veux-tu errer,
Près des détours des ruisseaux, sous le feuillage des rives,
Et écouter mes vœux de foi et d'amour,
Et me dire que tu m'aimes mieux que tous?[618]
C'est pour lui un sujet inépuisable et cela n'est pas étonnant. C'était hors du village que les jeunes paysans écossais allaient retrouver leur maîtresse, le long des champs qu'ils se promenaient avec elle. Il est à présumer que c'est une habitude encore en vigueur en Écosse, et ailleurs. Burns l'avait pratiquée. En revenant de ces nuits précieuses, il les chantait, et les pièces qu'il leur a consacrées appartiennent surtout à la période de Mauchline, pendant qu'il était encore jeune fermier. En voici une des plus gracieuses et des plus purement poétiques:
Voici que les vents d'ouest et les fusils meurtriers
Ramènent l'agréable temps d'automne;
Le coq de marais s'enlève d'un vol bruyant
Parmi la bruyère fleurissante;
Voici que le grain, ondoyant largement sur la plaine,
Réjouit le fermier fatigué;
Et la lune brillante luit, tandis que j'erre la nuit,
Pour songer à ma charmeresse.
Mais Peggy, ma chérie, le soir est clair,
Nombreuses volent les hirondelles effleurantes;
Le ciel est bleu, les champs au loin
Sont tous jaunes ou d'un vert pâli.
Viens errer, heureux, par notre gai chemin,
Voir les charmes de la nature,
Le blé frémissant, l'épine en fruits,
Et toutes les créatures heureuses!