Il en est de même pour la passion. Dans la pièce suivante, tout le geste d'énergie farouche et désespérée, l'accent brusque et sombre de la voix qui accompagnent un adieu, est rendu par les vers courts et hachés qui terminent les strophes et surtout la seconde.
Si j'avais une caverne sur un rivage lointain et sauvage,
Où les vents hurlent sur les bonds rugissants des vagues,
J'y pleurerais mes chagrins,
J'y chercherais mon repos perdu,
Jusqu'à ce que la peine ferme mes yeux,
Pour ne plus m'éveiller.
La plus fausse des femmes, oses-tu déclarer
Que les chers vœux donnés sont légers comme l'air?
Va-t-en à ton nouvel amant,
Ris de ton parjure,
Et cherche dans ton cœur
Quelle paix tu y trouves![643]
Et je ne crois pas qu'il soit possible de mettre plus de passion en moins de mots que dans ces deux pièces que nous citons encore. La première est un pur cri, mais si simple, si franc, si sincère, qu'il devient poignant. Ce sont toujours les mêmes mots, comme dans la réalité, mais qui reviennent avec un appel de plus en plus désespéré.
Reste, ma charmeresse, peux-tu me quitter?
Cruelle, cruelle, de me tromper!
Tu sais combien tu me tortures,
Cruelle charmeresse, peux-tu t'en aller?
Cruelle charmeresse, peux-tu t'en aller?
Par mon amour si mal récompensé,
Par ta foi tendrement promise,
Par les tourments des amants dédaignés,
Ne me quitte pas, ne me quitte pas ainsi!
Ne me quitte pas, ne me quitte pas ainsi![644]
La seconde est une plainte mélancolique de jeune fille délaissée. Elle est faite aussi avec le retour des mêmes paroles, la répétition de la même phrase, une modulation triste qui se recommence. L'effet en est navrant. Il est impossible de lire, dans l'original, cette pièce, qui ne contient pas une image et qui est presque sans pensée, sans que, vers la fin, et par une inexprimable émotion qui est on ne sait où, la voix ne s'altère. C'est une des plus merveilleuses choses que Burns ait écrites. Au-delà d'une pièce de ce genre, la poésie cesse et il n'y a plus que l'émotion purement musicale.
Tu m'as quittée pour jamais, Jamie,
Tu m'as quittée pour jamais;
Tu m'as quittée pour jamais, Jamie,
Tu m'as quittée pour jamais.
Souvent tu m'as promis que la mort
Seule nous séparerait;
Maintenant, tu as quitté ta fillette pour toujours,
Je ne dois jamais te revoir, Jamie,
Je ne te reverrai jamais.
Tu m'as abandonnée, Jamie,
Tu m'as abandonnée;
Tu m'as abandonnée, Jamie,
Tu m'as abandonnée.
Tu peux en aimer une autre,
Tandis que mon cœur se brise.
Bientôt je fermerai mes yeux las
Pour ne plus me réveiller, Jamie,
Pour ne plus me réveiller![645]
Cette abondance de pièces, semées dans toutes les directions, suffirait à faire de Burns un des plus variés et des plus copieux poètes de l'amour. Mais il convient de ne pas oublier que la portion la plus élevée, la plus riche de sa poésie amoureuse ne figure pas ici, nous voulons dire ses pièces personnelles qui marquent les crises de sa vie. À celles qui viennent d'être données, il faut en ajouter bien d'autres: ses premières chansons d'amour. Derrière les collines où le Lugar coule[646], ses vers à Anna Park, si brutalement luxurieux[647]; la série des morceaux à Jane Lorimer, d'un si joli coloris de désir[648]; les strophes à sa petite garde-malade Jessy Lewars[649], sans parler des poèmes inspirés par Clarinda. Il faut se remettre en mémoire les chansons à Jane Armour: De tous les points d'où souffle le vent, J'ai une femme à moi, Si j'étais sur la colline du Parnasse[650]; et surtout les pièces écrites au moment de leur séparation et dans lesquelles vit quelque chose du désespoir des Nuits[651]. Enfin au-dessus de tout cela, pour la hauteur de l'inspiration, la pureté du sentiment, pour le désintéressement qu'on trouve rarement dans ses vers d'amour, il faut placer les poésies à Mary Campbell. Il faut mettre, au sommet, ce cri de remords et de douleur par lequel, tandis que l'étoile attardée qui aime à saluer le matin ramenait l'anniversaire des adieux, prosterné à terre, il implorait la chère ombre disparue de baisser les yeux vers lui, de sa place de repos bienheureux, et d'accueillir les gémissements qui déchiraient sa poitrine[652]. Et cet autre sanglot, peut-être plus poignant encore, lorsque semblant renoncer à l'espoir d'une réunion future, il épanche une douleur que le temps renouvelle, et pense que ce cœur dont il a été aimé se dissout maintenant en poussière silencieuse[653]. Ce sont des accents qui élèvent sa gloire. Grâce à eux il a atteint au rang des plus douloureux et partant des plus divins chantres de la divine et douloureuse passion; il est parmi ceux qui ont su aimer les mortes et saigner d'un souvenir. Les vers à Mary Campbell se sont envolés jusqu'à la sphère où chantent les élégies célestes, les canzones à Laure, le Crucifix, les Vers à Graziella[654]. Il y a dans la couronne de Burns deux feuilles du laurier de Pétrarque et de Lamartine, mais deux feuilles seulement.[Lien vers la Table des matières.]