Ce n'est rien, et, dans l'original, cela est ravissant. Presque tout l'effet est dû à l'habile répétition et au retour caressant du nom propre. Sans doute, il est difficile de se rendre compte du charme qu'a ce retour. Tout est dans l'inflexion musicale et sa douceur. Il faut pour cela se mettre en mémoire des effets analogues, se répéter la musique de certaines syllabes, se souvenir de certains vers de nos propres poètes, rendus mélodieux par un nom de femme, se dire, avec Ronsard:

Marie, qui voudrait retourner votre nom?
Il trouverait aimer[638].

ou avec André Chénier:

Ô Camille! l'amour aime la solitude,
Ce qui n'est point Camille est un ennui pour moi...
Camille est un besoin dont rien ne me soulage;
Rien à mes yeux n'est beau que de sa seule image,
Sur l'herbe, sur la soie, au village, à la ville,
Partout, reine ou bergère, elle est toujours Camille[639].

ou avec Victor Hugo:

Thérèse la duchesse à qui je donnerais,
Si j'étais roi, Paris, si j'étais Dieu, le monde,
Quand elle ne serait que Thérèse la blonde;
Cette belle Thérèse, aux yeux de diamant[640].

Et l'on arrive alors, non pas à saisir le charme de cette jolie petite pièce, mais à se rendre compte du genre de charme qu'elle peut avoir, car elle est dans sa langue originale beaucoup plus accomplie que les exemples que nous avons donnés en français. En voici une autre du même genre et peut-être plus simple encore:

Et oh! mon Eppie
Mon bijou, mon Eppie,
Qui ne serait heureux
Avec Eppie Adair?
Par l'amour, la beauté,
Par la loi, le devoir!
Je jure d'être fidèle à
Mon Eppie Adair!

Et oh! mon Eppie,
Mon bijou, mon Eppie,
Qui ne serait heureux,
Avec Eppie Adair?
Que le plaisir m'exile,
Que le déshonneur me souille,
Si jamais je te trahis,
Mon Eppie Adair![641]

Ici encore, on peut dire que la pièce se compose de la répétition d'un nom. Les vers intermédiaires ne servent qu'à le faire prononcer avec des inflexions différentes. Mais la pièce est si harmonieuse, les sonorités des rimes accompagnent et font valoir si bien celle du nom propre, que celui-ci prend une valeur musicale et poétique qui se passe de sens. Il revient avec persistance et avec une grâce chaque fois accrue, comme ce nom que les amants redisent machinalement et avec délices. Il finit par prendre la douceur qui ravissait le héros du poème de Tennyson quand, en se promenant dans le jardin, près du château, il entendait les oiseaux qui disaient: «Maud! Maud! Maud»! Et c'était pour lui la plus divine des musiques[642].