Une belle tombe recouvre son corps, dit-il, mais sûrement, son âme n'est pas en enfer, car le diable ne pourrait la supporter. Un autre qui a un peu moins de décorum exprime les mêmes sentiments en termes plus pittoresques:

Enfin ses pieds, je chantai de le voir,
Partirent en avant, derrière la colline,
Et avant que j'épouse une autre
Je gigoterai au bout d'une corde[686].

Après cette allégresse unanime, il se fait une séparation entre ces époux libérés. Ils penchent vers l'un ou l'autre des deux raisonnements qui s'offrent aux veufs, quand ils commencent à se remettre de leur première joie: si on n'a pas été heureux, il faut essayer de l'être; ou si on a été malheureux, il faut éviter de le redevenir. Les uns, les plus sages, ne démordent plus de cette seconde conclusion. Comme le mari de tout à l'heure, ils préfèrent avoir une corde au cou qu'une femme. On ne saurait les en blâmer. D'autres, hommes de beaucoup d'audace et de peu de découragement, tentent un nouvel essai. Quelquefois, ils ne s'en trouvent pas mal, soit que leurs premiers déboires les aient rendus aisés à satisfaire, soit que la fortune malicieuse se serve d'eux comme des numéros gagnants qui, aux loteries, entraînent les autres.

Oh! j'ai pris plaisir à remettre des dents aux peignes à lin,
Et j'ai pris plaisir à faire des cuillers;
Et j'ai pris plaisir à rétamer des chaudrons,
Et à embrasser ma Katie quand tout était fini.
Oh! tout le long jour, je frappe avec mon marteau,
Et tout le long jour, je siffle et je chante,
Et toute la longue nuit, je caresse ma commère,
Et toute la longue nuit, je suis heureux comme un roi.

Amèrement, en chagrin, je goûtais mes gains,
Quand j'épousai Bess pour lui donner un esclave.
Heureuse l'heure où elle s'est refroidie dans ses linges;
Béni l'oiselet qui chante sur sa tombe.
Viens dans mes bras, ma Katie, ma Katie,
Viens dans mes bras et embrasse-moi encore,
Gris ou sobre, toujours à ta santé, ma Katie,
Et béni le jour où je me remariai[687].

Le tableau ne serait pas complet s'il y manquait l'adultère. Ce serait comme une forêt où il n'y aurait pas de lierre autour des arbres. La Réforme a bien essayé de faire le silence sur cette faute, et, à lire les littératures protestantes, on s'imaginerait qu'elle n'existe pas. Dans l'œuvre immense de Shakspeare, il n'y a guère qu'un adultère, celui des filles du roi Lear et d'Edmund, comme si ces créatures monstrueuses ne pouvaient aimer qu'entre elles. Dans le roman anglais contemporain, on découvre à peine quelques timides aspirations vers les amours illégitimes; et si, dans la poésie, la belle reine Guinevra a trompé le bon roi Arthur pour le brave chevalier Lancelot[688], ce sont des personnages si immatériels et si distants que c'est un adultère tout idéal. Pour voir ce qui lui manque de chair, qu'on le compare à celui de Françoise de Rimini[689]. Mais il faut bien entendre que cette décence est une convention littéraire et une pure tenture. La vie est partout la même, et l'adultère est chose trop humaine pour faire défaut à une race bien constituée. Si les nations du midi en ont fait un des grands ressorts du drame et de la poésie, c'est qu'il est, en effet, un des maîtres actes de la vie, et qu'elles ont des littératures plus sincères. Aussi, dès qu'en Angleterre on rencontre des poètes sans préoccupation morale ou théologique, cet épisode reprend la place qui lui revient dans toute représentation fidèle de la comédie humaine. Burns était trop dégagé d'entraves de ce côté, pour ne pas avoir toute sa liberté. Il reprend, dans le vieux fonds de joyeuseté populaire, cet éternel sujet, et il le traite avec le sans-gêne, la franchise, et la gaîté des vieux fabliaux gaulois.

Était-ce ma faute?—Était-ce ma faute?
Était-ce ma faute? Elle me l'a demandé;
Elle me guettait sur le bord de la grand'route,
Et elle m'a conduit par le petit sentier;
Et comme je ne voulais pas entrer,
Elle m'a appelé poltron;
Quand même l'église et l'état auraient été sur le chemin,
Je suis descendu de cheval quand elle me l'a dit.

Si adroitement, elle m'a fait entrer,
Et m'a recommandé de ne pas faire de bruit:
«Car notre vieil homme rude et dur
Est de l'autre côté de la rivière».
Celui qui dira que j'ai eu tort
Quand je l'ai embrassée et caressée,
Qu'on le plante à ma place,
Et qu'il dise ensuite si j'étais le fauteur?

Pouvais-je honnêtement, pouvais-je honnêtement,
Pouvais-je honnêtement la refuser?
J'aurais été un homme à blâmer
De la traiter sans douceur.
Il l'écorchait avec le peigne à chanvre,
Il la meurtrissait rouge et bleu.
Quand un tel mari n'était pas à la maison,
Quelle est la femme qui ne l'aurait excusée?

J'essuyai longtemps ses yeux si bleus,
Et je maudis le brutal chenapan;
Et je sais bien que sa bouche avenante
Était comme du sucre candi.
C'était vers le crépuscule, je crois,
Que je m'arrêtai le lundi.
Je ressortis dans la rosée du mardi,
Pour aller boire du cognac chez le joyeux Willie[690].