Rien de plus, pas un mot de compassion. Tout d'un coup, la tendresse du mélancolique Jacques reparaît en même temps dans les deux poètes, à des degrés différents. Quel autre accent il y a déjà dans Cowper.
Détestable jeu
Qui doit ses plaisirs à la douleur d'un autre,
Qui se nourrit des sanglots et des gémissements mortels
D'innocentes créatures, muettes, et pourtant douées
De l'éloquence que les agonies inspirent,
Celle des larmes silencieuses et des soupirs qui déchirent l'âme[807].
Cette malédiction dans laquelle passe de la colère, phénomène rare dans cette âme bénigne, est reprise plus vigoureusement encore par Burns. Chez Cowper, cette aversion de la chasse est un peu la délicatesse et la timidité physiques; chez lui, elle n'a pas cette faiblesse de nerfs. Elle est virile et toute en charité. Elle paraît de tous côtés, dans le passage des Deux Ponts d'Ayr cité plus haut, et dans maints endroits de ses chansons. Même quand il se promène avec Peggy, au moment où les vents d'ouest et les fusils meurtriers ramènent le plaisant temps d'automne, voyant les oiseaux se réjouir, il s'écrie:
Aussi chaque espèce cherche son plaisir,
Les sauvages et les tendres,
Les uns se joignent en société et s'unissent en ligues,
D'autres errent solitaires.
Au loin, au loin, le cruel empire,
La domination tyrannique de l'homme;
La joie du chasseur, le cri meurtrier,
L'aile palpitante et sanglante[808].
Cette pensée lui gâte la beauté de la scène. Voir souffrir le jette hors de lui. Lorsque ses regards tombent sur les couvées blessées, pères, mères, petits, gisantes en un même carnage, il exècre «l'acte sauvage de l'homme[809]».
C'est à un mouvement de colère de ce genre qu'est dû son poème sur Le Lièvre blessé. «Un de ces derniers matins, comme j'étais d'assez bonne heure dans les champs à semer du gazon, j'entendis un coup de fusil sortir d'une plantation voisine, et je vis presque aussitôt un pauvre petit lièvre blessé passer près de moi en boitant. Vous devinez mon indignation contre l'individu inhumain capable de tirer sur un lièvre en cette saison, quand ils ont tous des jeunes. En vérité il y a, dans cette façon de tuer, pour notre amusement, des individus de la création animale qui ne nous font pas de tort sensible, quelque chose que je ne puis réconcilier avec mon idée de la vertu[810]». Il écrivit sous le coup de cette impression, le petit poème qui suit:
Homme inhumain! maudite soit ton adresse barbare,
Que ton œil qui vise au meurtre se dessèche!
Puisse la pitié ne jamais le consoler d'un soupir!
Les plaisirs ne jamais réjouir ton cœur méchant!
Va vivre, pauvre coureur des bois et des champs,
Ton petit reste amer de vie:
Les fougères épaisses et les plaines verdissantes
N'ont plus pour toi, ni refuge, ni nourriture, ni jeux.
Va, malheureux meurtri, vers quelque endroit de repos habituel,
Cherche, non plus le repos, mais un lit pour mourir!
Les roseaux protecteurs bruiront au-dessus de toi,
Et ta poitrine saignante pressera la terre froide.
Peut-être l'angoisse d'une mère s'ajoute à ta souffrance,
Tes deux petits jouent, se pressent avidement à ton flanc,
Oh! orphelins dénués, qui maintenant leur donnera
Cette vie qu'une mère seule peut donner?