Souvent quand pensif près des détours de la Nith j'attends
Le calme crépuscule ou que je salue la joyeuse aurore,
Je regretterai les jeux sur la rosée de la prairie,
Je maudirai le bras de ce scélérat, je plaindrai ton infortune[811].
On sent la bouffée de colère et de pitié qui lui a brusquement passé dans l'âme. Son exaspération était si forte qu'il se mit à jurer après le pauvre diable de fermier qui avait tiré le coup de fusil, disant qu'il avait envie de le jeter à l'eau. «Et il était alors de taille à le faire, ajoutait celui-ci, bien que je fusse alors jeune et vigoureux.[812]»
Dans ces deux âmes de poètes, la sympathie, toujours en émoi, n'avait pas besoin d'être réveillée d'une secousse violente par l'aspect brutal de la chasse. Le sang répandu par des animaux familiers impressionne toujours. Il faut l'endurcissement de l'habitude pour voir achever un oiseau en lui frappant la tête sur une pierre, ou entendre les plaintes d'un lièvre blessé, lamentables et pareilles aux cris d'un enfant. Mais il y a dans le monde animal tant de souffrances muettes que nous ignorons, tant d'êtres que leur exiguïté, leur silence ou leur laideur écartent de nous! Notre pitié ne va jamais les trouver. Combien de nous songent aux oiselets qui raidis par le froid tombent des branches, ou aux troupeaux assaillis par l'ouragan? Qui s'apitoie sur les souffrances des poissons ou des insectes? Mais Cowper, sortant pour sa promenade d'un matin d'hiver, se demande, devant la plaine ensevelie sous la neige, ce que deviennent les milliers de petits chanteurs, de petits ménestrels, pour employer son mot, qui réjouissent en été les collines et les vallées? Hélas! la trop longue rigueur de l'année les tue. Ils vont se blottir dans des crevasses et des trous, s'ensevelissant eux-mêmes avant que de mourir. Il prend en pitié jusqu'aux corbeaux amaigris qui volètent sur les traces des voitures[813]. Et un peu plus loin, il écrivait ces beaux vers, comme un plaidoyer et une intercession pour les plus chétives des forces de la vie.
Je ne voudrais pas inscrire sur la liste de mes amis,
(Fût-il doué de façons polies, d'un sens délicat,
Mais dépourvu de sensibilité), l'homme
Qui, sans nécessité, met le pied sur un ver.
Un pas inadvertent peut écraser le limaçon
Qui rampe, le soir, sur le chemin public;
Mais celui qui a de l'humanité, s'il le voit,
Marchera à côté et laissera le reptile vivre[814].
Burns, à la même époque, rendait les mêmes idées mais avec une autre puissance de pathétique et de réalité. Pendant les nuits d'hiver, quand l'orage mugissant fait osciller les clochers, il ne peut s'empêcher de penser aux bêtes exposées dehors, même aux plus méchantes d'entre elles, à celles qui rôdent en quête de meurtres.
En écoutant les portes et les fenêtres battre,
Je pensais aux bestiaux grelottants,
Ou aux pauvres moutons qui supportent ces assauts
De la guerre de l'hiver,
Et sous les tourbillons de neige, enfoncés dans la boue, se pressent
Contre un pan de montagne.
Chaque oiseau sautillant, petite, pauvrette créature,
Qui, dans les mois joyeux du printemps,
Me donnais plaisir à t'entendre chanter,
Que deviens-tu?
Où abriteras-tu ton aile frissonnante,
Où fermeras-tu tes yeux?
Même vous qui, fatigués à la recherche du meurtre,
Rôdez solitaires, loin de vos farouches demeures!
Le poulailler teint de sang, le parc à moutons dévasté,
Mon cœur oublie tout,
Quand, implacable, la tempête sauvage
Cruellement vous bat![815]
Cette commisération pour les animaux s'offre à lui sous les formes les plus humbles et sous les moindres prétextes. On sent qu'elle est sans cesse auprès de son esprit. Quand il visite les cascades de Bruar, et qu'il les trouve presque desséchées, faute d'ombrage, il pense aussitôt aux poissons délaissés par l'eau baissante, sur ces pierres qui perdent peu à peu leur grise teinte mouillée, et, selon son expression, blanchissent au soleil.
Les truites, aux bonds légers, étincelantes,
Qui jouent dans mes flots.
Si dans leurs jaillissements fous, imprudents,
Elles vont près de la rive,
Et si, par malheur, elles s'y attardent longtemps,
Le soleil me dessèche si vite,
Qu'elles sont laissées sur les pierres qui blanchissent,
Se tordant haletantes, expirantes[816].