Souvent, dans ces moments, un calme si profond et si saint
Se répandait sur mon âme, que les yeux du corps
Étaient entièrement oubliés, et que ce que je voyais
M'apparaissait comme quelque chose en moi-même, un songe,
Une perspective dans l'esprit[902].

En accumulant ainsi de nobles impressions et de beaux spectacles, l'âme s'enrichit, se fait des provisions de calme, de santé et de haute jouissance. Elle en est profondément pénétrée comme d'une fraîcheur. Dans chacun de ces moments, il y a de la vie et de la nourriture pour les années futures. Et cette influence, qui sait jusqu'où elle peut s'étendre? Jusqu'aux moindres actes de la vie quotidienne. Elle affecte la continuité même de l'âme.

Ces beaux spectacles,
Pendant une longue absence, n'ont pas été pour moi
Comme un paysage pour l'œil d'un homme aveugle;
Mais souvent, dans les chambres solitaires, parmi le fracas
Des villes et des cités, je leur ai dû,
Dans les heures de lassitude, des sensations douces,
Ressenties dans le sang, ressenties jusqu'au fond du cœur,
Qui passaient jusque dans la partie la plus pure de mon esprit,
Me réconfortant tranquillement. Je leur ai dû ainsi des sentiments
De plaisir non remémoré, de ceux qui, peut-être,
N'ont une influence ni légère, ni triviale,
Sur cette meilleure portion de la vie d'un honnête homme,
Ses petits actes, ignorés, oubliés,
De bonté et d'amour[903].

Peu à peu, ces extases mûrissent en un plaisir plus calme; l'esprit devient une demeure pour toutes les formes aimables; la mémoire est l'habitation de sons et d'harmonies pleines de douceur. L'âme, remplie de ces belles choses, devient belle à son tour. Elle en est pour ainsi dire construite et chaque nouvelle impression la rend plus complète et plus noble. Elle prend les habitudes mêmes de la Nature. Elle devient sereine, calme, pleine de bonté, de pardon, d'indifférence aux petites choses, pleine de sérieux, de gravité, et d'un sentiment de respect religieux.

La Nature fait encore davantage. Elle enseigne également à l'homme ses devoirs envers ses semblables, ou plutôt elle le façonne également envers eux. C'est une des originalités de Wordsworth que d'avoir suspendu à l'étude de l'Univers sa sympathie pour l'homme. L'esprit, fait à ces contemplations sublimes, est rendu incapable de sentiments inférieurs et plus étroits. Il s'y sent mal à l'aise, dans une atmosphère moins haute. Il est, au milieu de l'envie et de la haine, ainsi qu'un exilé. Le poète a marqué le lien qui rattache la bonté pour les autres à l'amour de la Nature dans le magnifique passage qui clôt le quatrième livre de l'Excursion, et peut-être que quelque chose de son éloquence peut se faire sentir même à travers notre prose. Pour lui, l'homme qui est en communion avec les formes de la Nature, qui ne connaît et n'aime que des objets qui n'excitent ni les passions morbides, ni l'inquiétude, ni la vengeance, ni la haine, cet homme doit forcément ressentir si profondément la joie de ce pur principe d'amour que rien de moins pur et de moins exquis ne saurait désormais le satisfaire. Malgré lui, il cherchera dans ses semblables les objets d'un amour et d'une joie pareils. Le résultat est que, par degrés, il s'aperçoit que ses sentiments d'aversion s'amoindrissent et s'adoucissent; une tendresse sacrée envahit et habite son être. Il regarde autour de lui, cherchant le bien, et il trouve le bien qu'il cherche, jusqu'à ce que la haine et le mépris deviennent des choses qu'il ne connaît que de nom; s'il entend sur d'autres bouches le langage qu'ils parlent, il est plein de compassion. Il n'a pas une pensée, pas un sentiment qui puisse subjuguer son amour. La Nature ne l'éloigne jamais de l'homme. Au milieu d'elle, il ne cesse pas d'entendre «la tranquille et triste musique de l'humanité[904]». Quand il assiste au riant travail un jour de printemps, il ne peut se défendre d'avoir des pensers mélancoliques. Au milieu de la joie de tous les êtres, il ne cesse jamais de songer que l'homme seul, par ses souffrances, désobéit au dessein de bonheur universel.

Sur des touffes de primevères, dans ce petit bois,
La petite pervenche traînait ses guirlandes,
Et c'est ma croyance que chaque fleur
Jouit de l'air qu'elle respire.

Les oiseaux autour de moi sautillaient et jouaient,
Je ne puis mesurer leurs pensers,
Mais le moindre mouvement qu'ils faisaient
Semblait un frisson de plaisir.

Les rameaux bourgeonnants ouvraient leurs éventails
Pour saisir la brise légère;
Et je ne pouvais m'empêcher de penser
Qu'il y avait du bonheur autour de moi.

Si cette croyance est envoyée du ciel,
Si tel est le plan de la Nature,
N'ai-je pas raison de me lamenter
De ce que l'homme a fait de l'homme[905].

C'est ainsi que la Nature est l'éducatrice de l'homme. Elle le forme et le compose, à la lettre. Elle lui donne non-seulement la Piété naturelle, l'Humilité, le Calme, l'Indifférence pour les biens passagers, la Sérénité et la Joie; elle lui verse encore, comme une mère intarissable, ce qu'on a appelé le lait de la bonté humaine. C'est ainsi que le noble poète a pu dire qu'un instant avec elle peut donner plus que des années de raison travaillante[906]; c'est ainsi qu'il a pu dire que son école favorite avait été les champs, les routes, les sentiers agrestes[907], et qu'il a pu lui rendre un hommage de reconnaissance presque filiale,