Constantin de Renneville[4] qui resta fort longtemps à la Bastille nous apprend dans ses mémoires, qu'à force de changer les prisonniers de cachots, ce qui était un système, leur individualité se perdait facilement; ils n'étaient bientôt plus qu'un numéro logé dans tel cachot ou à tel étage de telle tour. Parfois aussi, on se contentait simplement de les écrouer sous un nom d'emprunt. C'est ainsi, par exemple, que l'on disait: «la troisième Bazinière» pour le prisonnier du troisième étage de la tour de la Bazinière.

À ce sujet, Renneville raconte «qu'il entrevit en 1705, dans une des salles de la Bastille, un homme dont il ne put jamais savoir le nom. Il apprit seulement par le porte-clefs chef Rû que ce prisonnier anonyme était un ancien élève des Jésuites, enfermé depuis l'âge de seize ans, pour avoir composé deux vers satiriques contre ses maîtres!—D'abord embastillé, il fut bientôt envoyé aux îles Sainte-Marguerite, sous la garde du bourreau de Louvois, le sieur de Saint-Mars qui, nommé gouverneur de la Bastille, l'y ramena ainsi que l'homme au Masque de fer». Ce malheureux jeune homme, coupable d'une gaminerie, n'était autre que François Seldon, descendant d'une riche famille irlandaise qui l'avait envoyé à Paris, chez les Jésuites, étudier et apprendre tout ce qui fait un parfait gentilhomme. Pendant les trente années qu'il resta dans les fers, sa famille, qui n'avait jamais pu obtenir de ses nouvelles, s'éteignit complètement et ce furent ses geôliers qui furent ses libérateurs.

Fig. 8.—Le jeune Seldon dans sa prison, d'après le dessin d'une des chambres de la Bastille (Tour de la Comté) conservé au Musée Carnavalet.

En effet, pour ne pas laisser en déshérence l'immense fortune de Seldon, le père Riquelet lui promit la liberté s'il signait l'engagement de laisser la gestion et l'administration de ses biens à la compagnie de Jésus. Seldon signa, mais en ajoutant à l'acte rédigé par l'habile révérend père: «quand je serai sorti de la bastille», phrase omise, peut-être à dessein, car seule elle pouvait obliger la compagnie à tenir ses engagements. L'élève des Jésuites avait battu ses maîtres.

Aussi facilement qu'ils avaient obtenu la lettre de cachet, les bons pères obtinrent du roi l'ordre de mise en liberté. Seldon, n'ayant plus de fortune lui appartenant, ne put se marier; mais, en revanche, il fit attendre longtemps le capital de son bien à ses délicats libérateurs.

Les étrangers n'étaient pas, on le voit, à l'abri de la Bastille. Très souvent même les rois de France rendirent aux souverains voisins le service d'embastiller leurs sujets qui avaient espéré trouver aide et protection sur le sol français. C'est ainsi que Claude-Louis Caffe fut enfermé à la Bastille et remis ensuite aux autorités sardes pour être interné au fort de Miollans, prison d'État du duc de Savoie.

Citons encore les noms de Mahé de la Bourdonnais, du maréchal Bassompierre, de Voltaire qui y vint deux fois en 1717 et en 1726, de l'avocat Linguet qui fit une si curieuse description de ce lugubre édifice; enfin du prévôt de Beaumont qui, soit à Vincennes, à Charenton ou à la Bastille, resta vingt-deux ans au secret et dont la famille ignora le sort pendant dix années.

Il faudrait bien des pages pour citer seulement le nom de tous ceux qui furent enfermés et moururent dans cette geôle. Que serait-ce, s'il était possible d'y ajouter celui de tous ceux qu'on y fit disparaître sans qu'il restât la moindre trace de leur passage.

Il était, en effet, peu facile d'en sortir, moins encore de s'en évader.—Les plus célèbres évasions furent celles d'Antoine de Chabanne, comte de Dammartin, sous Louis XI, pendant la Ligue du bien public (1465); celle de l'abbé de Bucquoy (1709), qui s'était également évadé du For-l'Evêque et qui écrivit en Hanovre l'histoire de ses évasions (1719); enfin celles de Latude et de son camarade d'Alègre, dans la nuit du 25 février 1756.