Il existe au Musée Carnavalet une estampe de la fin de 1791 ou du commencement de 1792, éditée à Paris, chez Bance, rue Saint-Severin, nº 25, représentant Latude et d'Alègre dans leur prison et au-dessous on lit cette légende:

seconde évasion de la bastille de m. delatude, ingénieur

Effectuée la nuit du 25 au 26 février 1756.

«M. Delatude[5], détenu à la Bastille dans une même chambre avec M. d'Alègre, étoit résolu de tout tenter pour pouvoir s'en évader. Dix piés d'épaisseur des murs de cette prison, des grilles de fer aux fenêtres et à la cheminée, une multitude de gardes, des fossés souvent pleins d'eau, entourés de murs fort élevés; ces terribles obstacles ne furent point capables de le détourner de cet étonnant dessein. Mais à peine son génie actif et pénétrant, aidé des connaissances profondes qu'il avoit dans les mathématiques lui eut-il fait découvrir qu'il y avoit entre son plancher et celui de la chambre d'au-dessous de lui un intervalle ou tambour de 4 piés et demi de hauteur, lieu qu'il jugea propre à resserrer tout ce qu'il falloit furtivement créer et établir pour rendre sa fuite possible et celle de son compagnon, qu'il ne doute plus du succès. Ce fut alors que tout hors de lui il montra à M. d'Alègre sa male qui contenoit en chemises et autres effets en toile, de quoi leur produire 1.400 piés de cordes indispensables pour former les échelles sans lesquelles leur fuite ne pouvoit avoir lieu: et c'est là le moment où l'artiste a placé le sujet de son estampe. D'après cela, l'industrie la plus surprenante, ainsi que la plus constamment et la plus habilement dirigée, met M. Delatude en état, en dix-huit mois de tems, de se voir possesseur des échelle de corde et de bois dont il ne pouvoit se passer: il a de même, avec une peine et des souffrances qu'on se représenteroit difficilement, enlevé les quatre grilles de fer du haut de la cheminée, desquelles il s'en réserve deux pour percer les murs des fossés de sortie, etc., etc., etc.»

Fig. 9.—Seconde évasion du chevalier de Latude et de son ami d'Alègre, dans la nuit du 25 au 26 février 1756.

Fig. 10.—Portrait du chevalier de Latude, par Vestier.

«Nos deux prisonniers arrivés enfin au moment périlleux de leur départ, avec le secours de leurs échelles de corde et de bois, favorisé par une corde de réserve particulière, réussissent bientôt à transporter par la cheminée de leur chambre sur la tour appelée du Trésor leurs propres effets et les choses destinées à leur évasion. Enfin, après les dangers les plus alarmans, M. Delatude, éloigné tout au plus de 6 toises d'une sentinelle, est déjà descendu sain et sauf dans le fossé. M. d'Alègre et leurs bagages ne tardent point à y être aussi. Tous deux se pressent d'aller droit à la muraille qui sépare le fossé de la Bastille de la porte Saint-Antoine. Ils n'hésitent pas à entrer, dans l'eau glacée, jusqu'aux aisselles: ils ne se dérobent à la vue des rondes major qui, avec de grands fallots passent à 10 ou 12 piés au-dessus de leurs têtes, qu'en s'accroupissant dans l'eau jusqu'au menton. Mais l'heureux résultat de leurs travaux fut qu'en moins de 8 heures et demie ils eurent percé la muraille qui, au rapport du major, était de 4 piés et demi d'épaisseur. Parvenus à leur grande satisfaction dans le grand fossé de la porte Saint-Antoine, ils se crurent hors de danger, lorsqu'après à peine 25 pas de marche, ils tombèrent tous les deux à la fois dans un aqueduc qui étoit au milieu du fossé. Là, M. d'Alègre dut à la présence d'esprit de M. Delatude d'être enlevé de ce précipice dans lequel ils avoient 10 piés d'eau au-dessus de leurs têtes. À trente pas de ce lieu, absolument libres, et n'ayant plus d'obstacles à craindre, cette terrible nuit, il est permis de le dire, finit pour ces deux courageux amis. Leur premier soin fut de se jetter à genoux et de remercier Dieu de la grâce qu'il venoit de leur faire. M. Delatude a été détenu pendant l'espace de trente-cinq années successivement à la Bastille, à Vincennes et dans diverses autres prisons.»

«Vers qui ont été mis au Louvre, au bas du portrait de M. Masers, chevalier Delatude, ingénieur, par M.C. de G..., avocat: