Victime d'un pouvoir injuste et criminel,
masers dans les cachots eut terminé sa vie,
Si l'art du despotisme aussi fin que cruel
Avoit pu dans les fers enchaîner son génie.»
Ce portrait de Latude est de M. Vestier, académicien. Il fut exposé au Louvre et figure au Livret du Salon de 1791 sous le numéro 109 (Musée Carnavalet).
Après la prise de la Bastille on trouva, dans les archives de cette prison un billet de Latude à Mme de Pompadour; il était ainsi conçu: «Le 25 de ce mois de septembre 1760, à quatre heures du soir, il y aura cent mile heures que je souffre.»
Visiter un prisonnier était chose à peu près impossible et si l'un de ces malheureux obtenait la permission de lire ou l'autorisation d'écrire à sa famille, il considérait cette faveur inespérée comme un suprême bonheur. Ajoutons toutefois que les lettres ne parvenaient jamais à leur adresse. On en a trouvé en 1789 qui avaient plus de cent ans de date!
Le régime des prisonniers, nous dit Charpentier, l'auteur de la Bastille dévoilée, «consistait en une livre de pain et une bouteille de mauvais vin par jour; au dîner (11 heures du matin), du bouillon et deux plats de viande; au souper (6 heures du soir), une tranche de rôti, du ragout et de la salade, mais le tout détestable. Le maigre au beurre rance ou à l'huile nauséabonde.—Le régime du pain et de l'eau n'était, dit-il; appliqué qu'aux vulgaires criminels».
M. Ravaisson, dans son important ouvrage «Les Archives de la Bastille» n'est pas tout à fait de l'avis de Charpentier: «À la Bastille, dit-il, la nourriture était saine et abondante, les repas que le gouverneur faisait servir auraient fait envie à plus d'un bourgeois aisé, et si la cuisine excitait les plaintes des prisonniers, c'est que le gouverneur en était chargé et que se plaindre d'un geôlier, c'est toujours un soulagement pour ceux qu'il tient sous sa garde.»
Nous ne pouvons être absolument de cet avis, car c'est de l'ensemble des récits faits ou écrits par les prisonniers eux-mêmes qu'il faut tirer la triste vérité.
On sait aujourd'hui, sans aucun doute, que l'on était traité, moralement et matériellement, à la Bastille selon les ordres du ministre qui vous y envoyait; et, comme les pourvoyeurs de cet antre mystérieux du despotisme craignaient surtout les indiscrétions au sujet du régime intérieur, on n'avait d'égards que pour ceux qui devaient en sortir un jour: pour les princes et les grands seigneurs; pour les gens de lettres et les avocats qui ont toujours été d'incorrigibles indiscrets.
On doit aussi ajouter que la nourriture des prisonniers dépendait du plus ou moins d'avarice du gouverneur qui, dans les derniers temps, réalisait plus de 60.000 livres de rentes sur ses pensionnaires.
C'est pour cela que la haute noblesse et les grands dignitaires du royaume, simplement détenus, jouissaient à la Bastille de grandes faveurs: ils pouvaient y garder leurs officiers, leurs secrétaires, leurs valets; se réunir et se promener soit sur les tours, soit dans le jardin du bastion; leur table était fort bien servie, le plus souvent, il est vrai, à leurs frais, et le gouverneur ne leur parlait jamais qu'avec une extrême courtoisie, debout et le chapeau bas.