Ce double examen préliminaire de la politique théologique et de la politique métaphysique suffit ici, quoique très sommaire, pour caractériser nettement l'insuffisance nécessaire de chacune d'elles, à l'égard même de son but exclusif, en montrant que désormais, et de plus en plus, la seconde ne remplit guère mieux, en réalité, les principales conditions du progrès que la première celles de l'ordre. Mais leur appréciation respective demeurerait encore essentiellement incomplète, si, après les avoir séparément analysées, nous ne considérions pas brièvement le singulier antagonisme que le cours naturel des événemens a fini par établir entre elles, et dont l'explication, impossible de toute autre manière, résultera spontanément des bases ci-dessus indiquées, de façon à éclaircir davantage la vraie position générale de la question sociale actuelle.

On peut aisément reconnaître aujourd'hui que, malgré leur opposition radicale, l'école rétrograde et l'école révolutionnaire, par une irrésistible nécessité, tendent réellement à entretenir mutuellement leur vie politique, en vertu même de leur neutralisation réciproque. Depuis un demi-siècle, d'éclatans triomphes successifs ont permis à chacune d'elles de développer librement sa véritable tendance, et, par suite, l'ont enfin amenée à constater irrévocablement son impuissance fondamentale pour atteindre réellement le but général que poursuit l'instinct des sociétés actuelles. Quoique simplement empirique, cette double conviction est maintenant devenue tellement profonde et universelle, qu'elle oppose désormais d'insurmontables obstacles à l'entière prépondérance politique de l'une ou de l'autre école, qui ne peuvent plus aspirer qu'à des succès aussi précaires qu'incomplets. Ainsi conduite à redouter presque également, quoiqu'à divers titres, l'ascendant absolu de chacune d'elles, la raison publique, à défaut d'un point d'appui plus rationnel et plus efficace, emploie tour à tour chaque doctrine à contenir les envahissemens indéfinis de l'autre. Lors même que le développement naturel des besoins sociaux paraît déterminer momentanément une préoccupation définitive en faveur de l'une des deux politiques, le dangereux essor qu'elle prend aussitôt ne tarde point à provoquer spontanément un inévitable retour proportionnel à la politique antagoniste, que vainement on avait cru éteinte à jamais. Cette misérable constitution oscillatoire de notre vie sociale se prolongera nécessairement jusqu'à ce qu'une doctrine réelle et complète, aussi véritablement organique que vraiment progressive, vienne enfin permettre de renoncer à cette périlleuse et insuffisante alternative, en satisfaisant, d'une manière directe et simultanée, aux deux aspects essentiels du grand problème politique. Alors seulement, les deux doctrines opposées tendront ensemble à disparaître irrévocablement devant une conception nouvelle, qui se présentera directement comme mieux adaptée à leurs destinations respectives. Mais, avant ce terme, chacune d'elles ayant pour principale utilité pratique d'empêcher le triomphe absolu de l'autre, elles continueront à constituer, malgré toute apparence contraire, deux inséparables élémens du mouvement politique fondamental, qui ne peut aujourd'hui être caractérisé que par leur commune participation, indispensable quoique insuffisante.

Combien de fois, dans le déplorable cours de nos luttes contemporaines, le parti révolutionnaire et le parti rétrograde, aveuglés par un succès passager, n'ont-ils pas cru avoir anéanti pour toujours l'influence politique de leurs adversaires, sans que l'événement ait néanmoins jamais cessé de démentir bientôt avec éclat ces frivoles illusions! Le terrible triomphe de la doctrine critique a-t-il empêché, après peu d'années, l'entière réhabilitation de l'école catholico-féodale, qu'on s'était vainement flatté d'avoir détruite? De même, la réaction rétrograde, poursuivie par Bonaparte avec tant d'énergie, n'a-t-elle point finalement déterminé un retour universel vers l'école révolutionnaire, dont l'irrévocable compression avait été si emphatiquement célébrée? Après ces deux épreuves décisives, le développement journalier de notre situation politique n'a-t-il point successivement reproduit, sur une moindre échelle, la manifestation continue, plus ou moins prononcée, mais toujours irrécusable, de cette double tendance nécessaire? Il est clair, en effet, sous le point de vue philosophique, que la métaphysique révolutionnaire, en vertu de sa destination purement critique, aurait dû perdre aujourd'hui, à défaut d'aliment, sa principale activité politique, depuis que, l'ancien système étant assez détruit pour que son rétablissement soit évidemment impossible, l'attention générale a dû se porter surtout vers une réorganisation définitive, devenue chaque jour plus urgente. Mais, cette réorganisation ayant été jusqu'ici toujours réellement conçue, faute de principes nouveaux, d'après la doctrine théologique elle-même, la philosophie négative vient remplir, comme par le passé, un indispensable office social, en s'opposant au dangereux essor de cette politique rétrograde. Pareillement, sans les justes alarmes qu'inspire la prépondérance absolue de la politique révolutionnaire pour précipiter la société vers une imminente anarchie matérielle, l'ancienne doctrine serait aujourd'hui universellement discréditée, et réduite à une simple existence historique, depuis que le régime correspondant n'est plus, au fond, désormais compris ni voulu, même de ses prétendus partisans. Les deux doctrines sont donc, en réalité, appliquées maintenant, l'une autant que l'autre, dans une intention principalement négative, comme destinées à se neutraliser mutuellement, ce qui a dû sembler jusqu'ici le seul moyen praticable de prévenir les désastreuses conséquences qu'entraînerait naturellement la prépondérance totale d'aucune d'elles.

Toutefois, il importe de remarquer aussi, en dernier lieu, que chacune de ces doctrines opposées constitue directement un indispensable élément de notre étrange situation politique, en concourant à la position générale du problème social, présenté par l'une sous l'aspect organique, et par l'autre sous le point de vue progressif, quoique l'opposition ainsi établie entre les deux grandes faces de la question doive tendre éminemment à en dissimuler la véritable nature. Dans le déplorable état actuel des idées politiques, il est évident que l'entière suppression de la doctrine rétrograde, s'il était possible de l'effectuer, ferait aussitôt disparaître le peu de notions d'ordre réel que nos intelligences ont encore conservées en politique, et qui toutes se rapportent inévitablement à l'ancien système social. En sens inverse, on ne peut davantage contester que, sans la doctrine révolutionnaire, toutes les idées de progrès politique, quelque vagues qu'elles soient aujourd'hui, s'effaceraient nécessairement sous la ténébreuse suprématie de l'ancienne philosophie. Au fond, comme chacune des deux doctrines est certainement impuissante désormais à atteindre réellement son but exclusif, leur efficacité pratique se borne essentiellement, sous ce rapport, à entretenir dans la société actuelle, quoique d'une manière très imparfaite, le double sentiment de l'ordre et du progrès. Bien que l'absence de tout principe vraiment propre à réaliser cette double indication fondamentale doive singulièrement amortir ce vague sentiment, sa perpétuelle conservation, par un mode quelconque, n'en constitue pas moins une indispensable nécessité préliminaire, pour rappeler sans cesse, soit aux philosophes, soit au public, les véritables conditions de la réorganisation sociale, que notre faible nature serait autrement si disposée à méconnaître. On peut donc, sous un tel aspect, considérer la question comme consistant à former une doctrine qui soit à la fois plus organique que la doctrine théologique et plus progressive que la doctrine métaphysique, seuls types actuels de ce double caractère, et dont la considération simultanée est, à ce titre, inévitable, jusqu'à l'entière solution de ce grand problème.

Sans doute, l'ancien système politique ne doit être aucunement imité dans la conception du régime approprié à une civilisation aussi profondément différente. Mais l'assidue contemplation de l'ordre ancien n'en est pas moins strictement indispensable, comme pouvant seule indiquer les attributs essentiels de toute véritable organisation sociale, en obligeant l'avenir à régler presque tout ce qu'avait réglé le passé, quoique dans un autre esprit, et d'une manière plus parfaite. La conception générale du système théologique et militaire me semble même, par suite de son inévitable décrépitude, plus effacée aujourd'hui que ne l'exigeraient, sous ce rapport, les besoins réels de notre intelligence, surtout en ce qui concerne la division capitale entre le pouvoir spirituel et le pouvoir temporel, trop faiblement appréciée par les plus éminens philosophes de l'école catholique. C'est aux philosophes positifs qu'il appartiendra de restaurer, à leur usage idéal, d'après une étude approfondie du passé, ce que le mouvement général de la civilisation moderne a dû soustraire irrévocablement à la vie réelle.

L'indispensable influence de la philosophie révolutionnaire pour obliger aujourd'hui les conceptions sociales à prendre un caractère vraiment progressif, est devenue tellement évidente qu'elle n'exige plus désormais aucune discussion. En prescrivant, avec une irrésistible énergie, de renoncer totalement à l'ancien système politique, elle entretient, au sein de la société actuelle, une précieuse stimulation, sans laquelle notre inertie spéculative se bornerait bientôt à proposer, comme solution finale du problème, de vaines modifications du régime décomposé. N'avons-nous pas vu néanmoins les divers pouvoirs contemporains réclamer souvent contre ces conditions nécessaires, en déclarant avec amertume que les principes révolutionnaires rendaient tout gouvernement désormais impossible? Cette banale protestation a même été doctoralement reproduite par plusieurs coteries spéculatives, qui, fières d'avoir enfin commencé à entrevoir péniblement la tendance anarchique de la doctrine révolutionnaire, ont cru, dans leur aveugle orgueil, devoir préconiser sa destruction immédiate comme une base suffisante de réorganisation sociale, sans apercevoir que, par cela seul, elles provoquaient nécessairement, contre leur propre intention, à la suprématie politique de l'école rétrograde. De quelque part qu'elle vienne, toute semblable déclaration équivaut réellement aujourd'hui à un aveu solennel d'impuissance politique. La doctrine révolutionnaire pouvant seule jusqu'ici poser avec efficacité l'une des deux classes de conditions fondamentales du problème social, on ne saurait, à cet égard, plus naïvement confesser une incompétence radicale, qu'en s'obstinant vainement à dénier à cette doctrine une telle attribution; l'écarter, ce serait vouloir résoudre le problème, abstraction faite de ses conditions essentielles. Il ne saurait exister qu'un unique moyen de parvenir plus tard à l'éliminer réellement, en remplissant mieux qu'elle-même le but principal qu'elle s'est proposée, et qu'elle seule encore, malgré ses immenses inconvéniens, poursuit maintenant avec une certaine efficacité. De toute autre manière, les déclamations absolues contre la philosophie révolutionnaire viendront toujours échouer finalement devant l'invincible attachement instinctif de la société actuelle à des principes qui, depuis trois siècles, ont dirigé tous ses progrès politiques, et qu'elle regarde, à juste titre, comme formulant seuls aujourd'hui d'indispensables conditions générales de son développement ultérieur.

Chacun des dogmes essentiels qui composent cette doctrine constitue, en effet, une indication nécessaire à laquelle doit satisfaire, sous peine de nullité, toute tentative réelle de réorganisation sociale, pourvu toutefois qu'on cesse de prendre un vague énoncé du problème pour une vraie solution. Ainsi envisagés, ces principes rappellent, à divers titres, la consécration politique de certaines obligations capitales de morale universelle, que l'école rétrograde, malgré ses vaines prétentions, devait essentiellement méconnaître, parce que le régime qu'elle proclame a depuis long-temps perdu la faculté de les remplir. En ce sens, le dogme fondamental du libre examen oblige réellement la réorganisation spirituelle à résulter d'une action purement intellectuelle, déterminant, à l'issue d'une discussion complète, un assentiment volontaire et unanime, sans aucune intervention hétérogène des pouvoirs matériels pour hâter, par une inopportune perturbation, cette grande évolution philosophique. Pareillement, dans l'ordre temporel, le dogme de l'égalité et celui de la souveraineté populaire peuvent seuls imposer énergiquement aujourd'hui aux nouvelles classes et aux nouveaux pouvoirs l'impérieux devoir, si aisément oublié, de ne se développer et s'exercer qu'au profit du public, au lieu de tendre à l'exploitation des masses dans des intérêts individuels. Ces diverses moralités politiques, que jadis l'ancien système observa nécessairement pendant sa virilité, ne sont maintenues désormais, avec quelque efficacité, que par la doctrine révolutionnaire, dont l'inévitable décroissement commence même, sous ce rapport, à devenir très regrettable, tant que son office n'est point, à cet égard, mieux rempli. Jusque alors, sa suppression, si elle était possible, serait éminemment dangereuse, en livrant, sans contrôle, les sociétés actuelles aux diverses tendances oppressives qui se rattachent spontanément à l'ancien système politique. Si, par exemple, le dogme absolu du libre examen pouvait aussitôt disparaître, ne serions-nous point, par cela seul, immédiatement livrés au ténébreux despotisme des faiseurs ou des restaurateurs de religions, bientôt conduits, après un infructueux prosélytisme, à employer les mesures les plus tyranniques pour établir matériellement leur vaine unité rétrograde? Il en est de même à tout autre égard.

Rien ne saurait donc autoriser les aveugles déclamations si fréquemment dirigées de nos jours contre la philosophie révolutionnaire, par tant de gouvernans et tant de docteurs qui ne peuvent pardonner à la société actuelle de ne point ratifier passivement leurs irrationnelles entreprises. Si cette philosophie devait vraiment empêcher toute réorganisation réelle, le mal serait dès-lors incurable, puisque son influence capitale constitue aujourd'hui un fait accompli, et ne peut cesser graduellement que par le développement même de cette réorganisation, dont elle était surtout destinée à préparer et à faciliter les voies. Mystiquement conçue dans un sens absolu et indéfini, la doctrine critique manifeste, sans doute, par sa nature, une tendance nécessairement anarchique, que j'ai ci-dessus assez caractérisée. Il serait néanmoins absurde d'exagérer cet inconvénient capital, au point de l'ériger en obstacle tout-à-fait insurmontable. On a beau déplorer aujourd'hui, au nom de l'ordre social, l'énergie toujours dissolvante de l'esprit d'analyse et d'examen: cet esprit n'en demeure pas moins éminemment salutaire, en obligeant à ne produire, pour présider à la réorganisation intellectuelle et morale, qu'une philosophie vraiment susceptible de supporter avec gloire l'indispensable épreuve décisive d'une discussion approfondie, librement prolongée jusqu'à l'entière conviction de la raison publique; condition fondamentale, à laquelle heureusement rien ne saurait désormais nous soustraire, quelque pénible qu'elle doive sembler à la plupart de ceux qui traitent maintenant la question sociale. Une telle philosophie pourra seule ultérieurement assigner à cet esprit analytique les vraies limites rationnelles qui doivent en prévenir les abus, en établissant, dans l'ordre des idées sociales, la distinction générale, déjà nettement caractérisée pour toutes les autres conceptions positives, entre le propre domaine du raisonnement et celui de la pure observation.

Quoique contrainte, par le cours naturel des événemens, à diriger sa progression politique d'après une doctrine essentiellement négative, ainsi que je l'ai expliqué, la société actuelle n'a jamais renoncé aux lois fondamentales de la raison humaine; elle saura bien, en temps opportun, user des droits mêmes que cette doctrine lui confère pour s'engager de nouveau dans les liens d'une véritable organisation, quand les principes en auront été enfin conçus et appréciés. L'état de pleine liberté, ou plutôt de non-gouvernement, ne lui semble aujourd'hui nécessaire, à très juste titre, qu'afin de lui permettre un choix convenable, qu'elle n'a pu songer à s'interdire. Si quelques esprits excentriques comprennent le droit d'examiner comme imposant le devoir de ne se décider jamais, la raison publique ne saurait persévérer dans une telle aberration; et, de sa part, l'indécision prolongée ne prouve réellement autre chose que l'absence encore persistante des principes propres à terminer la délibération, et jusqu'à l'avénement desquels le débat ne pourrait en effet être clos sans compromettre dangereusement l'avenir social. De même, dans l'ordre temporel, en s'attribuant le droit général, provisoirement indispensable, quoique finalement anarchique, de choisir et de varier à son gré les institutions et les pouvoirs propres à la diriger, la société actuelle n'a nullement prétendu s'assujétir à l'exercice indéfini de ce droit, lors même que, cessant d'être nécessaire, il lui serait devenu nuisible. Ayant ainsi voulu seulement se procurer une faculté essentielle, bien loin d'imposer aucune entrave à ses progrès ultérieurs, elle ne saurait hésiter à soumettre ses choix aux règles fondamentales destinées à en garantir l'efficacité, lorsque enfin de telles conditions auront été réellement découvertes et reconnues. Jusque-là, quelle plus sage mesure pourrait-elle effectivement adopter, dans l'intérêt même de l'ordre futur, que de tenir librement ouverte la carrière politique, sans aucun vain assujétissement préalable, qui pût gêner l'essor encore ignoré du nouveau système social? À quel titre les vains détracteurs absolus de la politique révolutionnaire condamneraient-ils une telle situation, sans produire aucune conception vraiment propre à en préparer le terme définitif? Du reste, quand ce terme sera venu, qui oserait contester sérieusement à la société le droit général de se démettre régulièrement de ses attributions provisoires, lorsqu'elle aura trouvé enfin les organes spéciaux destinés à les exercer convenablement? Malgré tant d'amères récriminations contre l'attitude toujours hostile de la doctrine révolutionnaire, n'est-il pas, au contraire, évident que, de nos jours, les peuples ont, d'ordinaire, trop avidement accueilli les moindres apparences de principes de réorganisation, auxquelles, par un empressement funeste, ils voulaient sacrifier, sans motifs suffisans, des droits qui ne leur semblent qu'onéreux? Nos contemporains n'ont-ils pas, sous ce rapport, mérité bien plutôt, de la part des vrais philosophes, en beaucoup d'occasions capitales, le reproche d'une confiance généreusement exagérée, trop favorable à de dangereuses illusions, au lieu de la défiance systématique, si aigrement critiquée par ceux qui peut-être sentent secrètement leur impuissance radicale à soutenir une véritable discussion? Ainsi, la doctrine révolutionnaire, loin d'opposer d'insurmontables obstacles à la réorganisation politique des sociétés modernes, constitue, en réalité, d'une manière encore plus évidente et plus directe que ne le fait, de son côté, la doctrine rétrograde, l'indication d'un ordre indispensable de conditions générales, qui ne doivent jamais être négligées dans l'accomplissement d'une telle opération.

Tel est donc le cercle profondément vicieux dans lequel l'esprit humain se trouve aujourd'hui renfermé à l'égard des idées sociales, obligé désormais, pour maintenir, d'une manière même très imparfaite, la position vraiment intégrale du problème politique, d'employer simultanément deux doctrines incompatibles, qui ne sauraient conduire à aucune solution réelle, et dont chacune, provisoirement indispensable, a néanmoins besoin d'être péniblement contenue par l'antagonisme de l'autre. Cette déplorable situation, qui, par sa nature, tendrait à se perpétuer indéfiniment, ne saurait admettre d'autre issue philosophique que l'uniforme prépondérance d'une doctrine nouvelle, destinée, en réunissant enfin, dans une commune solution, les conditions d'ordre et celles de progrès, à absorber irrévocablement les deux opinions opposées, en satisfaisant mieux que chacune d'elles, et sans la moindre inconséquence, à tous les divers besoins intellectuels des sociétés actuelles. La doctrine critique, et ensuite la doctrine rétrograde, ont successivement exercé une domination très prononcée et presque absolue, pendant le premier quart de siècle écoulé depuis le commencement de la révolution française; mais cette double expérience a suffi pour constater à jamais l'impuissance radicale de l'une et de l'autre à l'égard de la réorganisation sociale, toujours si vainement entreprise. Aussi, dans la seconde partie de ce demi-siècle, ces deux doctrines ont définitivement perdu leur activité prépondérante; et, malgré leur antipathie nécessaire, elles ont dû participer, à peu près également, à la direction journalière des débats politiques, où l'une fournit toutes les idées essentielles de gouvernement, et l'autre les principes d'opposition. À des intervalles de plus en plus rapprochés, la société, en attendant une marche plus rationnelle, accorde tour à tour à chacune d'elles une suprématie partielle et momentanée, selon que le cours naturel des événemens fait redouter davantage l'oppressive décrépitude du système ancien ou l'imminence de l'anarchie matérielle. Ces fréquentes fluctuations, qui caractérisent notre temps, sont souvent attribuées, chez les individus, à la corruption ou à la faiblesse humaines, qu'elles doivent, en effet, puissamment stimuler: mais cette explication, évidemment trop étroite, ne pouvant s'appliquer à la société prise en masse, qui, cependant, ne semble guère moins versatile, il faut bien rapporter surtout une telle tendance à la cause plus profonde et plus générale que je viens d'indiquer, et reconnaître que, même dans les cas privés, de semblables changemens doivent être souvent le résultat involontaire d'une nouvelle position, susceptible de rappeler plus spécialement le besoin de l'ordre ou celui du progrès, trop isolément sentis à une époque où si peu d'esprits comprennent réellement l'ensemble de notre état politique.