Considérons-la d'abord parvenue à sa plus haute élévation possible, lorsque, pendant la phase la plus prononcée de la révolution française, et après avoir reçu tout son développement systématique, elle obtint momentanément une entière prépondérance politique, en étant conçue, par une illusion nécessaire, comme devant présider à la réorganisation sociale. Dans cette époque, courte mais décisive, la doctrine révolutionnaire manifeste, avec toute son énergie caractéristique, une homogénéité et une consistance éminemment remarquables, qu'elle a depuis irrévocablement perdues. Or, c'est précisément alors que, n'ayant plus à lutter intellectuellement contre l'ancien système, elle développe aussi, de la manière la moins équivoque, son esprit radicalement hostile à toute vraie réorganisation sociale, et finit même par se constituer violemment en opposition directe avec le mouvement fondamental de la civilisation moderne, au point de devenir, sous ce rapport, hautement rétrograde. Les causes essentielles de cette inévitable contradiction finale ayant été suffisamment analysées ci-dessus, il suffira maintenant de rappeler, en peu de mots, les principaux témoignages effectifs de cette tendance nécessaire de la métaphysique révolutionnaire à entraver directement le progrès naturel de ce même nouveau système social dont elle était primitivement destinée à préparer l'avénement politique.
Une telle opposition s'était déjà ouvertement manifestée dès l'époque même de l'élaboration philosophique de cette doctrine, qu'on peut voir partout uniformément dominée par l'étrange notion métaphysique d'un prétendu état de nature, type primordial et invariable de tout état social. Cette notion, radicalement contraire à toute véritable idée de progrès, n'est nullement particulière au puissant sophiste qui a le plus participé, dans le siècle dernier, à la coordination définitive de la métaphysique révolutionnaire. Elle appartient également à tous les philosophes qui, à diverses époques et dans différens pays, ont spontanément concouru, sans aucun concert, à ce dernier essor de l'esprit métaphysique. Rousseau n'a fait réellement, par sa pressante dialectique, que développer jusqu'au bout la doctrine commune de tous les métaphysiciens modernes, en représentant, sous les divers aspects fondamentaux, l'état de civilisation comme une dégénération inévitablement croissante de ce premier type idéal. On voit même, d'après l'analyse historique, ainsi que je le montrerai plus tard, qu'un tel dogme constitue réellement la simple transformation métaphysique du fameux dogme théologique de la dégradation nécessaire de l'espèce humaine par le péché originel. Quoi qu'il en soit, faut-il s'étonner que, partant d'un semblable principe, l'école révolutionnaire ait été conduite à concevoir toute réformation politique comme essentiellement destinée à rétablir le plus complétement possible cet inqualifiable état primitif? Or, n'est-ce point là, en réalité, organiser systématiquement une rétrogradation universelle, quoique dans des intentions éminemment progressives?
Les applications effectives ont été parfaitement conformes à cette constitution philosophique de la doctrine révolutionnaire. Aussitôt qu'il a fallu procéder au remplacement intégral du régime féodal et catholique, l'esprit humain, au lieu de considérer l'ensemble de l'avenir social, s'est surtout dirigé d'après les souvenirs imparfaits d'un passé très reculé, en s'efforçant de substituer à ce système caduc un système encore plus ancien, et, à ce titre, plus décrépit, mais aussi, par cela même, plus rapproché du type primordial. En haine d'un catholicisme trop arriéré, on a tenté d'instituer une sorte de polythéisme métaphysique, en même temps que, par une autre rétrogradation non moins caractérisée, on tendait à remplacer l'ordre politique du moyen âge par le régime, si radicalement inférieur, des Grecs et des Romains. Les élémens mêmes de la civilisation moderne, les seuls germes possibles d'un nouveau système social, ont aussi été finalement menacés par la prépondérance politique de la métaphysique révolutionnaire. De sauvages mais énergiques déclamations ont alors directement condamné l'essor industriel et artistique des sociétés modernes, au nom de la vertu et de la simplicité primitives. Enfin, l'esprit scientifique lui-même, principe unique d'une véritable organisation intellectuelle, n'a pas été, malgré ses imminens services, entièrement à l'abri de cette explosion anarchique et rétrograde, comme tendant à instituer, suivant la formule alors usitée, une aristocratie des lumières, aussi incompatible qu'aucune autre avec le rétablissement de l'égalité originelle [8]. Vainement l'école métaphysique a-t-elle ensuite présenté de semblables conséquences comme des résultats excentriques, et en quelque sorte fortuits, de la politique révolutionnaire. La filiation est, au contraire, pleinement normale et nécessaire, et ne saurait manquer de se réaliser de nouveau, si, par un concours d'événemens désormais impossible, cette politique recouvrait jamais une pareille prépondérance. Cette tendance contradictoire, et néanmoins irrésistible, à la rétrogradation sociale, en vue d'un plus parfait retour à l'état primitif, est tellement propre à la politique métaphysique, que, de nos jours, les nouvelles sectes éphémères de métaphysiciens, qui ont le plus orgueilleusement blâmé l'imitation révolutionnaire des types grecs et romains, n'ont pu éviter de reproduire involontairement, à un degré beaucoup plus prononcé, le même vice fondamental, en s'efforçant de reconstituer, d'une manière encore plus systématique, la confusion générale entre le pouvoir temporel et le pouvoir spirituel, et en préconisant, comme le dernier terme de la perfection sociale, une sorte de rétablissement de la théocratie égyptienne ou hébraïque, fondé sur un véritable fétichisme, vainement dissimulé sous le nom de panthéisme.
[Note 8: ][ (retour) ] Parmi tant de déplorables témoignages d'une telle aberration fondamentale, aucun ne m'a jamais semblé plus tristement décisif que l'exécrable condamnation du grand Lavoisier, qui suffira, dans la postérité la plus reculée, pour caractériser cette phase fatale de notre état révolutionnaire.
Depuis que les aberrations fondamentales déterminées par le triomphe momentané de la métaphysique révolutionnaire ont commencé à la discréditer essentiellement, son inconséquence caractéristique s'est surtout manifestée sous une autre forme non moins décisive, en ce que la doctrine critique a été inévitablement conduite à proclamer elle-même l'invariable conservation des bases générales de l'ancien système politique, dont elle avait à jamais détruit les principales conditions d'existence. On a pu, dès l'origine, apercevoir une semblable tendance, puisque la politique métaphysique n'est, au fond, qu'une simple émanation de la politique théologique, qu'elle devait d'abord seulement modifier. Chacun des divers réformateurs qui se sont succédé dans les trois derniers siècles, en poussant plus loin que ses prédécesseurs le développement de l'esprit critique, avait néanmoins toujours vainement prétendu, comme on sait, lui prescrire d'immuables bornes, en réalité incessamment reculées, empruntées aux principes mêmes de l'ancien système, dont aucun d'eux n'avait, à vrai dire, sciemment poursuivi la destruction totale, avec quelque énergie qu'il y participât en effet. Il est même évident que l'ensemble des droits absolus qui constituent la base usuelle de la doctrine révolutionnaire, se trouve garanti, en dernier ressort, par une sorte de consécration religieuse, réelle quoique vague, sans laquelle ces dogmes métaphysiques seraient nécessairement livrés à une discussion continue, qui compromettrait beaucoup leur efficacité. C'est toujours en invoquant, sous une forme de plus en plus générale, les principes fondamentaux de l'ancien système politique qu'on a effectivement procédé à la démolition successive des institutions, soit spirituelles, soit temporelles, destinées à en réaliser l'application: et nous reconnaîtrons en effet, sous le point de vue historique, que ce régime a été essentiellement décomposé par l'inévitable conflit de ses principaux élémens.
De cette marche nécessaire, a dû graduellement résulter, dans l'ordre intellectuel, un christianisme de plus en plus amoindri ou simplifié, et réduit enfin à ce théisme vague et impuissant que, par un monstrueux rapprochement de termes, les métaphysiciens ont qualifié de religion naturelle, comme si toute religion n'était point nécessairement surnaturelle. En prétendant diriger la réorganisation sociale d'après cette étrange et vaine conception, l'école métaphysique, malgré sa destination purement révolutionnaire, a donc toujours implicitement adhéré, et souvent même, aujourd'hui surtout, sous une forme très explicite, au principe le plus fondamental de l'ancienne doctrine politique, qui représente l'ordre social comme reposant, de toute nécessité, sur une base théologique. Telle est maintenant la plus évidente et la plus pernicieuse inconséquence de la métaphysique révolutionnaire. Armée d'une semblable concession, l'école de Bossuet et de de Maistre aura toujours une incontestable supériorité logique sur les irrationnels détracteurs du catholicisme, qui, en proclamant le besoin d'une organisation religieuse, lui dénient néanmoins tous les élémens indispensables à sa réalisation sociale. Par cet inévitable acquiescement, l'école révolutionnaire concourt en effet aujourd'hui avec l'école rétrograde pour empêcher directement une véritable réorganisation des sociétés modernes, dont l'état intellectuel interdit essentiellement et de plus en plus toute politique théologique, comme l'esprit de ce Traité doit déjà l'avoir fait assez pressentir. La proclamation banale de la prétendue nécessité d'une telle politique, doit être désormais regardée comme réellement équivalente à une irrécusable déclaration d'impuissance à l'égard du problème fondamental de la civilisation actuelle. Quelles que soient les apparences, on ne saurait éviter de se reconnaître ainsi doublement incompétent, soit par la médiocrité de l'intelligence, soit par le peu d'énergie du caractère. Sous un pareil aspect, la société devrait paraître indéfiniment condamnée à l'anarchie intellectuelle qui la caractérise aujourd'hui, puisque si, d'une part, tous les esprits semblent admettre le besoin d'un régime théologique, tous, d'une autre part, s'accordent encore plus réellement à repousser irrévocablement ses principales conditions d'existence. N'est-il pas étrange, et même honteux, que ceux dont l'inconséquente politique conduit aussi nécessairement à l'éternelle consécration du désordre, s'efforcent encore, par de vaines et inconvenantes déclamations, de jeter une sorte de flétrissure morale sur la seule voie rationnelle qui reste désormais ouverte à une vraie réorganisation, par l'avénement social de la philosophie positive? À quel titre les diverses doctrines, soit théologiques, soit métaphysiques, dont l'expérience la plus étendue et la plus variée a si hautement témoigné l'impuissance radicale, oseraient-elles proscrire l'application de l'unique procédé intellectuel que la politique n'ait point encore essayé? Serait-ce parce qu'un tel procédé a déjà heureusement réorganisé, à la satisfaction universelle, tous les autres ordres des conceptions humaines [9]?
[Note 9: ][ (retour) ] Si, au nom de ceux qui conçoivent la réorganisation sociale sans la moindre intervention idéologique, je devais récriminer ici contre de telles déclamations, il ne serait peut-être pas impossible d'expliquer quelquefois, avec une certaine vraisemblance, un aussi étrange concours prohibitif de tant d'opinions, d'ailleurs incompatibles, par la tendance spontanée des divers esprits qui profitent aujourd'hui du vague et de la confusion des idées sociales à empêcher la philosophie positive de produire un éclaircissement final, qui, en dissipant à jamais de profondes illusions, devra nécessairement détrôner beaucoup de hautes renommées, et rendre désormais bien plus difficile la conquête d'un véritable ascendant intellectuel. Mais, sans nier entièrement la réalité de ce concert involontaire chez un petit nombre d'esprits, il est évidemment bien plus rationnel de le regarder comme le résultat nécessaire et inaperçu de notre situation intellectuelle, ainsi que je l'ai expliqué dans le texte.
Ce caractère d'inconséquence générale, qui, en détruisant l'ancien système, prétend néanmoins en maintenir les bases essentielles, n'est pas moins marqué dans l'application temporelle de la métaphysique révolutionnaire que dans son développement spirituel. Il s'y manifeste surtout par une tendance évidente à la conservation directe, sinon de l'esprit féodal proprement dit, du moins de l'esprit militaire, qui en constitue la véritable origine. Le triomphe passager de la politique métaphysique, momentanément conçue comme devant exclusivement présider à la réorganisation sociale, avait, il est vrai, d'abord déterminé, chez la nation française, un admirable élan de générosité universelle, qui proscrivait désormais toute tendance militaire directe. Mais ce n'était là qu'un vague instinct du vrai problème social, sans aucun aperçu de la solution réelle. Par suite de l'immense déploiement d'énergie défensive qu'a dû exiger le maintien du mouvement progressif contre la coalition armée des forces rétrogrades, ce sentiment primitif, qui n'était véritablement dirigé par aucun principe, a bientôt disparu sous le développement systématique de l'activité militaire la plus prononcée, avec tous ses caractères les plus oppressifs. Combien de fois, dans le cours de nos luttes politiques, l'école révolutionnaire, malgré ses intentions progressives, égarée par la frivole préoccupation d'un intérêt partiel ou fugitif, n'a-t-elle pas eu à se reprocher d'avoir préconisé la guerre, qui constitue cependant aujourd'hui la seule cause sérieuse propre à entraver et à ralentir gravement le mouvement fondamental des sociétés modernes! La doctrine critique est, en effet, si peu antipathique à l'esprit militaire, principale base temporelle de l'ancienne organisation politique, que le moindre sophisme suffira pour qu'elle entreprenne directement d'en empêcher l'inévitable décadence universelle, quand les intérêts révolutionnaires lui paraîtront l'exiger. On a, par exemple, imaginé, à cet effet, dans ces derniers temps, le spécieux prétexte de régulariser par la guerre l'action nécessaire des nations les plus avancées sur celles qui le sont moins, ce qui pourrait logiquement conduire à une conflagration universelle, si la nature de la civilisation moderne ne devait point mettre heureusement d'insurmontables obstacles au libre développement graduel d'une semblable aberration. De tels piéges, primitivement dressés par l'école rétrograde, sont, d'ordinaire, à l'aide de quelques précautions faciles, avidement accueillis par l'école révolutionnaire, qui semble ainsi disposée elle-même à seconder spontanément le rétablissement du système politique contre lequel elle a toujours lutté. Quand même une judicieuse analyse des débats journaliers ne constaterait point directement cette évidente inconséquence, il suffirait, ce me semble, afin de la caractériser hautement, de considérer les étranges efforts tentés de nos jours, avec un si déplorable succès momentané, par les différentes sections de l'école révolutionnaire, pour réhabiliter la mémoire de celui qui, dans les temps modernes, a le plus fortement poursuivi la rétrogradation politique, en consumant un immense pouvoir à la vaine restauration du système militaire et théologique.
Du reste, en signalant ici, comme je le devais, cet esprit d'inconséquence rétrograde, il me paraîtrait injuste de ne point indiquer aussi, chez la portion la plus avancée de l'école révolutionnaire, une dernière sorte de contradiction, qui l'honore beaucoup, comme étant, en réalité, éminemment progressive. Il s'agit surtout de l'important principe de la centralisation politique, dont la haute nécessité n'est aujourd'hui bien comprise que par cette école, malgré l'évidente opposition d'une telle notion avec les dogmes d'indépendance et d'isolement qui constituent l'esprit de la doctrine critique. Sous ce rapport essentiel, les rôles semblent être désormais directement intervertis entre les deux doctrines principales qui se disputent encore si vainement l'ascendant politique. Avec ses superbes prétentions à l'ordre et à l'unité, la doctrine rétrograde prêche hautement la dispersion des foyers politiques, dans le secret espoir d'empêcher plus aisément la décadence de l'ancien système social chez les populations les plus arriérées, en les préservant de l'influence prépondérante des centres généraux de civilisation. La politique révolutionnaire, au contraire, encore justement fière d'avoir naguère présidé à l'immense concentration de forces que nécessita, en France, la lutte décisive contre la coalition des anciens pouvoirs, oublie ses maximes dissolvantes pour recommander avec énergie cette subordination systématique des foyers secondaires envers les principaux, qui, après avoir, au milieu du désordre universel, assuré à jamais le libre essor de la progression sociale, doit naturellement devenir dans la suite un si précieux auxiliaire de la vraie réorganisation, dès-lors susceptible d'être primitivement bornée à une population d'élite. En un mot, l'école révolutionnaire a seule compris que le développement continu de l'anarchie intellectuelle et morale exigeait, de toute nécessité, pour prévenir une imminente dislocation générale, une concentration croissante de l'action politique proprement dite.
Par un tel ensemble de considérations préliminaires sur l'appréciation générale de la métaphysique révolutionnaire, son insuffisance fondamentale ne saurait maintenant être contestée. Sans doute, après l'usage actif et continu que l'esprit humain avait dû en faire, pendant le cours des trois derniers siècles, pour opérer la démolition graduelle de l'ancien système politique, il ne pouvait aucunement se dispenser d'abord de l'appliquer aussi à la réorganisation sociale, quand cette destruction, suffisamment avancée, est venue en dévoiler la nécessité. Toute autre manière de procéder eût été, à cette époque, certainement chimérique. Mais cette illusion naturelle, qu'une théorie alors impossible aurait seule pu prévenir, ne peut plus désormais être essentiellement reproduite, parce que le libre développement effectif d'une telle application a dû manifester à tous les esprits, par une impression ineffaçable, la nature purement anarchique et même l'influence directement rétrograde de la doctrine critique, quand son énergie dissolvante n'est plus absorbée par la lutte fondamentale qui constitua toujours sa seule destination propre.