Historiquement envisagé, le dogme du droit universel, absolu, et indéfini d'examen, n'est réellement, comme je l'établirai en son lieu, que la consécration, sous la forme vicieusement abstraite commune à toutes les conceptions métaphysiques, de l'état passager de liberté illimitée où l'esprit humain a été spontanément placé, par une suite nécessaire de l'irrévocable décadence de la philosophie théologique, et qui doit naturellement durer jusqu'à l'avénement social de la philosophie positive [6]. En formulant cette absence effective de règles intellectuelles, il a, par une réaction inévitable, puissamment concouru à accélérer et à propager la dissolution finale de l'ancien pouvoir spirituel. Cette formule ne pouvait manquer d'être absolue, puisqu'on ne pouvait alors aucunement soupçonner le terme nécessaire que la marche générale de la raison humaine devait assigner à l'état transitoire qu'elle consacrait, et qui semble encore constituer même aujourd'hui, pour tant d'esprits éclairés, un état définitif. D'une autre part, il est ici très évident que, abstraction faite de l'impossibilité manifeste d'une telle appréciation, ce caractère absolu était strictement indispensable pour que ce dogme pût remplir, avec l'énergie suffisante, sa destination révolutionnaire. Car, s'il eût fallu subordonner le droit d'examen à des restrictions quelconques, l'esprit humain les aurait nécessairement empruntées aux seuls principes qu'il pût réellement concevoir, c'est-à-dire à ceux mêmes de l'ancien système social, dont l'indispensable destruction eût été ainsi directement entravée par l'opération philosophique qui n'avait d'autre objet essentiel que de la faciliter. Mieux on analysera cette phase singulière de notre développement social, plus on sera convaincu, je crois, que sans la conquête et l'usage de cette liberté illimitée de penser, aucune vraie réorganisation ne pouvait être préparée, puisque les principes qui doivent y présider n'auraient pu même être primitivement recherchés si les philosophes n'avaient exercé, dans toute sa plénitude, le droit d'examen; et que, d'ailleurs, si le public ne se fût point aussi attribué la même faculté, la discussion fondamentale qui doit inévitablement précéder et déterminer le triomphe effectif de ces principes serait devenue radicalement impossible. Quand de tels principes auront ainsi été établis, leur irrésistible prépondérance tendra à faire rentrer enfin le droit d'examen dans ses limites vraiment normales et permanentes, qui consistent, en général, à discuter, sous les conditions intellectuelles convenables, la liaison réelle des diverses conséquences avec des règles fondamentales uniformément respectées. Jusque alors, les opinions même qui plus tard seront effectivement destinées à soumettre les intelligences à une exacte discipline continue, en formulant les bases essentielles du nouvel ordre social, ne peuvent d'abord se manifester qu'au titre universel de simples pensées individuelles, produites en vertu du droit absolu d'examen, puisque leur suprématie légitime ne peut ultérieurement résulter que de l'assentiment volontaire par lequel le public les consacrera, à l'issue finale de la plus libre discussion. Toute autre manière de procéder à la réorganisation spirituelle, serait nécessairement illusoire, et pourrait être fort dangereuse, si, dans le vain espoir de hâter, par une politique toute matérielle, l'institution d'une telle unité, on prétendait assujétir à d'arbitraires réglemens l'exercice du droit d'examen, avant que le développement spontané de la raison publique eût graduellement établi les principes correspondans; aberration funeste, vers laquelle doit trop souvent entraîner aujourd'hui, chez tous les partis politiques, la médiocrité intellectuelle unie à l'inquiétude du caractère, animées par l'orgueilleuse possession momentanée d'un pouvoir quelconque. La suite de ce volume m'offrira naturellement des occasions réitérées d'expliquer de plus en plus l'ensemble de ma pensée sur cet important sujet: mais je crois l'avoir déjà assez nettement caractérisée pour que les lecteurs les moins attentifs ne puissent être aucunement choqués de mon appréciation générale du dogme révolutionnaire de la liberté illimitée de conscience, sans le triomphe duquel ce traité eût été évidemment impossible.

[Note 6: ][ (retour) ] Qu'il me soit permis, à ce sujet, de rappeler ici sommairement, comme pouvant encore être utile, la manière dont j'appréciais ce dogme, en 1822, dans l'introduction de mon Système de politique positive: «Il n'y a point de liberté de conscience en astronomie, en physique, en chimie, en physiologie même, en ce sens que chacun trouverait absurde de ne pas croire de confiance aux principes établis dans ces sciences par les hommes compétens. S'il en est autrement en politique, c'est uniquement parce que, les anciens principes étant tombés, et les nouveaux n'étant point encore formés, il n'y a point, à proprement parler, dans cet intervalle, de principes établis.» Après avoir d'abord, comme je m'y étais attendu, vivement choqué les préjugés révolutionnaires, une telle appréciation a cependant contribué, même alors, à désabuser un assez grand nombre de bons esprits, qui, jusque-là, n'avaient point senti convenablement la nécessité d'une nouvelle doctrine sociale, et regardaient le triomphe complet de la politique négative ou métaphysique comme le terme définitif de la révolution générale des sociétés modernes.

Quelque salutaire et même indispensable qu'ait été jusqu'ici, et que soit encore, à divers titres essentiels, ce grand principe de la doctrine critique, on ne saurait néanmoins douter, en l'examinant d'un point de vue vraiment philosophique, que non-seulement il ne peut nullement constituer un principe organique, comme on a dû le croire d'abord par l'illusion naturelle d'une longue habitude, mais qu'il tend même directement désormais à opposer de plus en plus un obstacle systématique à toute vraie réorganisation sociale, depuis que son activité destructive n'est plus essentiellement absorbée par la démolition, maintenant presque accomplie, de l'ancien ordre politique. Dans un cas quelconque, soit privé, soit public, l'état d'examen ne saurait être évidemment que provisoire, comme indiquant la situation d'esprit qui précède et prépare une décision finale, vers laquelle tend sans cesse notre intelligence, lors même qu'elle renonce à d'anciens principes pour s'en former de nouveaux. Prendre l'exception pour la règle, au point d'ériger, en ordre normal et permanent, l'interrègne passager qui accompagne inévitablement de telles transitions, c'est certainement méconnaître les nécessités les plus fondamentales de la raison humaine, qui, par dessus tout, a besoin de points fixes, seuls susceptibles de rallier utilement ses efforts spontanés, et chez laquelle, par suite, le scepticisme momentanément produit par le passage plus ou moins difficile d'un dogmatisme à un autre, constitue une sorte de perturbation maladive, qui ne saurait se prolonger sans de graves dangers au-delà des limites naturelles de la crise correspondante. Examiner toujours, sans se décider jamais, serait presque taxé de folie, dans la conduite privée. Comment la consécration dogmatique d'une semblable disposition chez tous les individus, pourrait-elle constituer la perfection définitive de l'ordre social, à l'égard d'idées dont la fixité est à la fois beaucoup plus essentielle et bien autrement difficile à établir [7]? N'est-il pas, au contraire, évident qu'une telle tendance est, par sa nature, radicalement anarchique, en ce que, si elle pouvait indéfiniment persister, elle empêcherait toute véritable organisation spirituelle? Chacun se reconnaît sans peine habituellement impropre, à moins d'une préparation spéciale, à former et même à juger les notions astronomiques, physiques, chimiques, etc., destinées à entrer dans la circulation sociale, et personne n'hésite néanmoins à les faire présider, de confiance, à la direction générale des opérations correspondantes; ce qui signifie que, sous ces divers rapports, le gouvernement intellectuel est déjà effectivement ébauché. Les notions les plus importantes et les plus délicates, celles qui, par leur complication supérieure, sont nécessairement accessibles à un moindre nombre d'intelligences, et supposent une préparation plus pénible et plus rare, resteraient-elles donc seules abandonnées à l'arbitraire et variable décision des esprits les moins compétens? Une aussi choquante anomalie ne saurait certainement être conçue comme permanente, sans tendre directement à la dissolution de l'état social, par la divergence toujours croissante des intelligences individuelles, exclusivement livrées désormais à l'impulsion désordonnée de leurs divers stimulans naturels, dans l'ordre d'idées le plus vague et le plus fécond en aberrations capitales. L'inertie spéculative commune à la plupart des esprits, et peut-être aussi, à un certain degré, la sage retenue du bon sens vulgaire, tendent, sans doute, à restreindre beaucoup ce développement spontané des divagations politiques. Mais, ces faibles influences qui, lorsque l'orgueil individuel n'est point très fortement stimulé, peuvent souvent prévenir le ridicule essor d'une impuissante activité, doivent être, au contraire, habituellement insuffisantes pour déraciner la vaine prétention de chacun à s'ériger toujours en arbitre souverain des diverses théories sociales; prétention que chaque homme sensé blâme d'ordinaire chez les autres, tout en réservant, sous une forme plus ou moins explicite, sa seule compétence personnelle. Or, une telle disposition suffirait évidemment, même abstraction faite de toute aberration active, pour entraver radicalement la réorganisation intellectuelle, en s'opposant à la convergence effective des esprits, qui ne sauraient être finalement ralliés sans la renonciation volontaire de la plupart d'entre eux à leur droit absolu d'examen individuel, sur des sujets aussi supérieurs à leur véritable portée, et dont la nature exige néanmoins, plus impérieusement qu'en aucun autre cas, une communion réelle et stable. Que sera-ce donc en ayant d'ailleurs égard à l'influence directe des inévitables divagations produites par l'ambition effrénée de tant d'intelligences incapables et mal préparées, dont chacune tranche à son gré, sans aucun contrôle réel, les questions les plus compliquées et les plus obscures, ne pouvant même y soupçonner les principales conditions qu'exigerait naturellement leur élaboration rationnelle? Ces diverses aberrations, qui se combattent mutuellement, tendent, il est vrai, à disparaître par suite même de la libre discussion; mais ce n'est jamais qu'après avoir exercé des ravages plus ou moins étendus, et surtout elles ne s'effacent que pour faire place à de nouvelles extravagances non moins dangereuses, dont la succession naturelle serait inépuisable: en sorte que l'issue finale de tous ces vains débats est toujours l'accroissement uniforme de l'anarchie intellectuelle.

[Note 7: ][ (retour) ] «Ni l'individu, ni l'espèce», disais-je, en 1826, dans mes Considérations sur le pouvoir spirituel, «ne sont destinés à consumer leur vie dans une activité stérilement raisonneuse, en dissertant continuellement sur la conduite qu'ils doivent tenir. C'est à l'action qu'est essentiellement appelée la masse des hommes, sauf une fraction imperceptible, principalement vouée par nature à la contemplation.»

Aucune association quelconque, n'eût-elle qu'une destination spéciale et temporaire, et fût-elle limitée à un très petit nombre d'individus, ne saurait réellement subsister sans un certain degré de confiance réciproque, à la fois intellectuelle et morale, entre ses divers membres, dont chacun éprouve le besoin continu d'une foule de notions à la formation desquelles il doit rester étranger, et qu'il ne peut admettre que sur la foi d'autrui. Par quelle monstrueuse exception, cette condition élémentaire de toute société, si clairement vérifiée dans les cas les plus simples, pourrait-elle être écartée envers l'association totale de l'espèce humaine, c'est-à-dire là même où le point de vue individuel est le plus profondément séparé du point de vue collectif, et où chaque membre doit être ordinairement le moins apte, soit par nature, ou par position, à entreprendre une juste appréciation des maximes générales indispensables à la bonne direction de son activité personnelle? Quelque développement intellectuel qu'on puisse jamais supposer dans la masse des hommes, il est donc évident que l'ordre social demeurera toujours nécessairement incompatible avec la liberté permanente laissée à chacun, sans le préalable accomplissement d'aucune condition rationnelle, de remettre chaque jour en discussion indéfinie les bases mêmes de la société. La tolérance systématique ne peut exister, et n'a réellement jamais existé, qu'à l'égard des opinions regardées comme indifférentes ou comme douteuses, ainsi que le prouve la pratique même de la politique révolutionnaire, malgré sa proclamation absolue de la liberté de conscience. Chez les peuples où cette politique s'est sérieusement arrêtée à la halte du protestantisme, les innombrables sectes religieuses dans lesquelles s'y est décomposé le christianisme sont, chacune à part, trop impuissantes pour prétendre à une vraie domination spirituelle; mais, sur les divers points de doctrine ou de discipline qui leur sont restés communs, leur intolérance n'est certes pas moins tyrannique, surtout aux États-Unis, que celle tant reprochée au catholicisme. Lorsque, par une illusion d'abord inévitable, mais dont l'entier renouvellement est désormais impossible, la doctrine critique a été, au commencement de la révolution française, unanimement conçue comme organique, on sait avec quelle terrible énergie les directeurs naturels de ce grand mouvement ont tenté d'obtenir l'assentiment général, volontaire ou forcé, aux dogmes essentiels de la philosophie révolutionnaire, alors regardée comme la seule base possible de l'ordre social, et, par cela même, au-dessus de toute discussion radicale. J'aurai, dans la suite de ce volume, de fréquentes occasions de revenir sur un tel sujet, de manière à définir nettement les limites normales du droit d'examen, soit en ce qu'elles ont de commun à tous les états possibles de la société humaine, soit surtout en ce qui concerne les conditions spéciales d'existence de l'ordre social propre à la civilisation moderne. Qu'il me suffise ici, pour résumer sommairement l'analyse précédente, de rappeler que, depuis long-temps, le bon sens politique a hautement formulé ce premier besoin de toute organisation réelle, par cet admirable axiome de l'Église catholique: In necessariis unitas, in dubiis libertas, in omnibus charitas. Toutefois, cette belle maxime se borne évidemment à poser le problème, en signalant le but général vers lequel chaque société doit tendre à sa manière; mais sans pouvoir, en elle-même, suggérer jamais aucune idée de la vraie solution, c'est-à-dire, des principes susceptibles de constituer enfin cette indispensable unité, qui serait nécessairement illusoire, si elle ne résultait point d'abord d'une libre discussion fondamentale.

Il serait certainement superflu d'analyser ici avec autant de soin tous les autres dogmes essentiels de la métaphysique révolutionnaire, que le lecteur attentif soumettra maintenant sans peine, par un procédé semblable, à une appréciation analogue, de manière à constater clairement dans tous les cas, comme je viens de le faire à l'égard du principe le plus important: la consécration absolue d'un aspect transitoire de la société moderne, suivant une formule, éminemment salutaire, et même strictement indispensable, quand on l'applique, conformément à sa destination historique, à la seule démolition de l'ancien système politique, mais qui, transportée mal à propos à la conception du nouvel ordre social, tend à l'entraver radicalement, en conduisant à la négation indéfinie de tout vrai gouvernement. Cela est surtout sensible pour le dogme de l'égalité, le plus essentiel et le plus actif après celui que je viens d'examiner, et qui d'ailleurs est en relation nécessaire avec le principe de la liberté illimitée de conscience, d'où devait évidemment résulter la proclamation, immédiate quoique indirecte, de l'égalité la plus fondamentale, celle des intelligences. Appliqué à l'ancien système, ce dogme a jusqu'ici heureusement secondé le développement naturel de la civilisation moderne, en présidant à la dissolution finale de la vieille classification sociale. Sans cet indispensable préambule, les forces destinées à devenir ensuite les élémens d'une nouvelle organisation n'auraient pu prendre tout l'essor convenable, et surtout ne pouvaient acquérir le caractère directement politique qui avait dû leur manquer jusque alors. L'absolu n'était pas ici moins nécessaire, dans la double acception de ce terme, que dans le cas précédent, puisque, si tout classement social n'avait pas été d'abord systématiquement dénié, les anciennes corporations dirigeantes eussent conservé spontanément leur prépondérance, par l'impossibilité où l'on devait être de concevoir autrement la classification politique, dont nous n'avons, même aujourd'hui, aucune idée suffisamment nette, vraiment appropriée au nouvel état de la civilisation. C'est donc seulement au nom de l'entière égalité politique qu'il a été possible jusqu'ici de lutter avec succès contre les anciennes inégalités, qui, après avoir long-temps secondé le développement des sociétés modernes, avaient fini, dans leur inévitable décadence, par devenir réellement oppressives. Mais une telle opposition constitue naturellement la seule destination progressive de ce dogme énergique, qui tend, à son tour, à empêcher toute véritable réorganisation, lorsque, prolongée outre mesure, son activité destructive, faute d'aliment convenable, se dirige aveuglément contre les bases mêmes d'un nouveau classement social. Car, quel qu'en puisse être le principe, ce classement sera certainement inconciliable avec cette prétendue égalité, qui, pour tous les bons esprits, ne saurait vraiment signifier aujourd'hui que le triomphe nécessaire des inégalités développées par la civilisation moderne sur celles dont l'enfance de la société avait dû jusque alors maintenir la prépondérance. Sans doute, chaque individu, quelle que soit son infériorité, a toujours le droit naturel, à moins d'une conduite anti-sociale très caractérisée, d'attendre de tous les autres le scrupuleux accomplissement continu des égards généraux inhérens à la dignité d'homme, et dont l'ensemble, encore fort imparfaitement apprécié, constituera de jour en jour le principe le plus usuel de la morale universelle. Mais, malgré cette grande obligation morale, qui n'a jamais été directement niée depuis l'abolition de l'esclavage, il est évident que les hommes ne sont ni égaux entre eux, ni même équivalens, et ne sauraient, par suite, posséder, dans l'association, des droits identiques, sauf, bien entendu, le droit fondamental, nécessairement commun à tous, du libre développement normal de l'activité personnelle, une fois convenablement dirigée. Pour quiconque a judicieusement étudié la véritable nature humaine, les inégalités intellectuelles et morales sont certainement bien plus prononcées, entre les divers organismes, que les simples inégalités physiques, qui préoccupent tant le vulgaire des observateurs. Or, le progrès continu de la civilisation, loin de nous rapprocher d'une égalité chimérique, tend, au contraire, par sa nature, à développer extrêmement ces différences fondamentales, en même temps qu'il atténue beaucoup l'importance des distinctions matérielles, qui d'abord les tenaient comprimées. Ce dogme absolu de l'égalité prend donc un caractère essentiellement anarchique, et s'élève directement contre le véritable esprit de son institution primitive, aussitôt que, cessant d'y voir un simple dissolvant transitoire de l'ancien système politique, on le conçoit aussi comme indéfiniment applicable au système nouveau.

La même appréciation philosophique ne présente pas plus de difficultés envers le dogme de la souveraineté du peuple, seconde conséquence générale, non moins nécessaire, du principe fondamental de la liberté illimitée de conscience, ainsi finalement transporté de l'ordre intellectuel à l'ordre politique. Non-seulement cette nouvelle phase de la métaphysique révolutionnaire était inévitable comme proclamation directe de l'irrévocable décadence du régime ancien: mais elle était indispensable aussi pour préparer l'avénement ultérieur d'une nouvelle constitution. Tant que la nature de cet ordre final n'était point assez connue, les peuples modernes ne pouvaient comporter que des institutions purement provisoires, qu'ils devaient s'attribuer le droit absolu de changer à volonté, sans quoi, toutes les restrictions ne dérivant dès-lors que de l'ancien système, sa suprématie se serait trouvée, par cela seul, maintenue, et la grande révolution sociale eût nécessairement avorté. La consécration dogmatique de la souveraineté populaire a donc seule pu permettre la libre succession préalable des divers essais politiques qui, lorsque la rénovation intellectuelle sera suffisamment avancée, aboutiront enfin à l'installation d'un véritable système de gouvernement, susceptible de fixer régulièrement, à l'abri de tout arbitraire, les conditions permanentes et l'étendue normale des diverses souverainetés. Suivant tout autre procédé, cette réorganisation politique exigerait directement l'utopique participation désintéressée des pouvoirs mêmes qu'elle doit à jamais éteindre. Mais en appréciant, comme il convient, l'indispensable office transitoire de ce dogme révolutionnaire, aucun vrai philosophe ne saurait méconnaître aujourd'hui la fatale tendance anarchique d'une telle conception métaphysique, lorsque, dans son application absolue, elle s'oppose à toute institution régulière, en condamnant indéfiniment tous les supérieurs à une arbitraire dépendance envers la multitude de leurs inférieurs, par une sorte de transport aux peuples du droit divin tant reproché aux rois.

Enfin, l'esprit général de la métaphysique révolutionnaire se manifeste d'une manière essentiellement analogue lorsqu'on envisage aussi la doctrine critique dans les relations internationales. Sous ce dernier aspect, la négation systématique de toute véritable organisation n'est certes pas moins absolue, ni moins évidente. La nécessité de l'ordre étant, en ce cas, bien plus équivoque et plus cachée, on peut même remarquer que l'absence de tout pouvoir régulateur a été ici plus naïvement proclamée qu'à aucun autre égard. Par l'annulation politique de l'ancien pouvoir spirituel, le principe fondamental de la liberté illimitée de conscience a dû aussitôt déterminer la dissolution spontanée de l'ordre européen, dont le maintien constituait directement l'attribution la plus naturelle de l'autorité papale. Les notions métaphysiques d'indépendance et d'isolement national, et, par suite, de non-intervention mutuelle, qui ne furent d'abord que la formulation abstraite de cette situation transitoire, ont dû, plus évidemment encore que pour la politique intérieure, présenter le caractère absolu sans lequel elles auraient alors nécessairement manqué leur but principal, et le manqueraient même essentiellement encore aujourd'hui, jusqu'à ce que la suffisante manifestation du nouvel ordre social vienne dévoiler suivant quelle loi les diverses nations doivent être finalement réassociées. Jusque alors, toute tentative de coordination européenne étant inévitablement dirigée par l'ancien système, elle tendrait réellement à ce monstrueux résultat, de subordonner la politique des peuples les plus civilisés à celle des nations les moins avancées, et qui, à ce titre, ayant conservé ce système dans un état de moindre décomposition, se trouveraient ainsi naturellement placées à la tête d'une semblable association. On ne saurait donc trop apprécier l'admirable énergie avec laquelle la nation française a conquis enfin, par tant d'héroïques dévouemens, le droit indispensable de transformer à son gré sa politique intérieure, sans s'assujétir à la moindre dépendance du dehors. Cet isolement systématique constituait évidemment une condition préliminaire de la régénération politique, puisque, dans toute autre hypothèse, les différens peuples, malgré leur inégal progrès, auraient dû être simultanément réorganisés, ce qui serait certainement chimérique, quoique la crise soit, au fond, partout homogène. Mais il ne reste pas moins incontestable, sous ce rapport, comme sous les précédens, que la métaphysique révolutionnaire, en consacrant à jamais cet esprit absolu de nationalité exclusive, tend directement à entraver aujourd'hui le développement de la réorganisation sociale, ainsi privée de l'un de ses principaux caractères. En ce sens, une telle conception, si elle pouvait indéfiniment prévaloir, aboutirait à faire rétrograder la politique moderne au-dessous de celle du moyen âge, à l'époque même où, en vertu d'une similitude chaque jour plus intime et plus complète, les divers peuples civilisés sont nécessairement appelés à constituer finalement une association à la fois plus étendue et plus régulière que celle qui fut jadis imparfaitement ébauchée par le système catholique et féodal. Ainsi, à cet égard, autant qu'à tous les autres, la politique métaphysique, après son indispensable influence pour préparer l'évolution définitive des sociétés modernes, constituerait désormais, par une application aveugle et démesurée, un obstacle direct à l'accomplissement réel de ce grand mouvement, en le représentant comme indéfiniment borné à une phase purement transitoire, déjà suffisamment parcourue.

Pour compléter ici l'appréciation préliminaire de la doctrine révolutionnaire, il ne me reste plus qu'à lui appliquer sommairement le critérium logique qui déjà nous a fait juger, en elle-même, la doctrine rétrograde ou théologique, c'est-à-dire à constater son inconséquence radicale.

Quoique cette inconséquence soit aujourd'hui encore plus intime et plus manifeste que dans le premier cas, elle doit néanmoins être envisagée comme étant, de toute nécessité, moins décisive contre la métaphysique révolutionnaire, non-seulement en ce qu'une récente formation l'y rend naturellement plus excusable, mais surtout parce qu'un tel vice n'empêche point essentiellement cette doctrine de remplir, avec une suffisante énergie, son office purement critique, qui n'exige point, à beaucoup près, cette exacte homogénéité de principes, indispensable à toute destination vraiment organique. Malgré de profonds dissentimens, les divers adversaires de l'ancien système politique ont pu, pendant le cours de l'opération révolutionnaire, se rallier aisément contre lui, autant que l'exigeait successivement chaque démolition partielle: il leur a suffi de concentrer la discussion sur les seuls points qui devaient alors leur être communs à tous, en ajournant après le succès les contestations relatives aux développemens ultérieurs de la doctrine critique; décomposition qui serait impossible à l'égard d'une opération organique, dont chaque partie doit toujours être considérée d'après sa relation fondamentale avec l'ensemble. Néanmoins, ce même mode d'appréciation logique, qui ci-dessus a si clairement caractérisé l'inanité fondamentale de la politique théologique, peut aussi, judicieusement employé, manifester non moins sensiblement l'insuffisance et la stérilité actuelles de la politique métaphysique. Car, si, par leur destination révolutionnaire, les diverses parties de cette dernière peuvent être dispensées d'une parfaite cohérence mutuelle, du moins faut-il évidemment que l'ensemble de la doctrine ne devienne jamais directement contraire au progrès même qu'il devait préparer, et ne tende point non plus à maintenir les bases essentielles du système politique qu'il se proposait de détruire; puisque, sous l'un ou l'autre aspect, l'inconséquence, dès-lors poussée jusqu'au renversement de l'opération primitive, constaterait irrécusablement l'inaptitude finale d'une doctrine, ainsi graduellement conduite, par le cours naturel de ses applications sociales, à prendre un caractère directement hostile à l'esprit même de son institution. Or, il est aisé de montrer que tel est, en effet, à ce double titre, le véritable état présent de la métaphysique révolutionnaire.