L'ensemble des explications précédentes, quoique très sommaires, me paraît ne pouvoir laisser aucun doute essentiel ni sur l'indispensable subordination fondamentale de la sociologie envers la biologie, ni sur la notion radicalement fausse que les physiologistes s'en forment aujourd'hui. Au lieu de constituer un simple appendice de la biologie, la physique sociale doit être certainement conçue comme une science parfaitement distincte, directement fondée sur des bases qui lui sont propres, mais profondément rattachée, soit dans son point de départ, soit dans son développement continu, au système entier de la philosophie biologique. J'ai dû ci-dessus examiner surtout cette relation nécessaire sous le point de vue scientifique proprement dit, qui pouvait seul exiger une vraie discussion générale. Quant à la méthode, l'analogie logique des deux sciences est trop évidente pour qu'il faille ici spécialement insister sur l'irrécusable nécessité, de la part des sociologistes, de préparer d'abord leur intelligence par une étude convenablement approfondie des méthodes biologiques. Malgré l'imperfection actuelle de ces divers modes d'exploration, dont le caractère propre est jusqu'ici trop peu prononcé, c'est là seulement que nous pouvons préalablement apprécier le véritable esprit général qui doit diriger toutes les études quelconques relatives aux corps vivans, et qui doit nécessairement devenir encore plus prépondérant dans les études sociales. C'est uniquement ainsi que l'on pourra suffisamment rectifier les habitudes plus rigoureuses, mais trop étroites, que l'intelligence aurait d'abord contractées par une étude trop exclusive de la philosophie inorganique, quelle qu'en soit l'indispensable nécessité préliminaire. Rien ne saurait surtout dispenser d'étudier à une telle source la méthode comparative proprement dite, sur laquelle doit principalement reposer, en sociologie comme en biologie, l'exploration rationnelle, quoique suivant un mode très différent, suffisamment caractérisé par la leçon précédente. Enfin, la sociologie y devra pareillement emprunter à la biologie un principe philosophique très précieux, destiné à y devenir extrêmement usuel, et qui y recevra même son plus entier développement scientifique: il s'agit de cette heureuse transformation positive du dogme des causes finales, qui constitue l'indispensable principe des conditions d'existence, directement apprécié au volume précédent. On sait que ce principe, résultat nécessaire de la distinction générale entre l'état statique et l'état dynamique, appartient surtout à l'étude des corps vivans, où cette distinction est beaucoup plus prononcée qu'ailleurs, et à laquelle en effet l'esprit humain est surtout redevable de cette importante opération philosophique: c'est donc là seulement que la notion générale en peut être aujourd'hui convenablement acquise. Mais, quelle que soit sa haute utilité directe dans l'étude de la vie individuelle, la science sociale doit en faire, par sa nature, une application encore plus étendue et plus essentielle. C'est en vertu de ce principe vraiment fondamental que, rapprochant directement l'une de l'autre les deux acceptions philosophiques du mot nécessaire [31], la nouvelle philosophie politique tendra spontanément, en ce qui concerne au moins toutes les dispositions sociales d'une haute importance, à représenter sans cesse comme inévitable ce qui se manifeste d'abord comme indispensable, et réciproquement. Il faut qu'un tel esprit soit éminemment propre à la nature des études sociales, puisqu'on s'y trouve également amené par les voies philosophiques les plus opposées, ainsi que l'indique surtout ce bel aphorisme politique de l'illustre de Maistre: Tout ce qui est nécessaire, existe.
[Note 31: ][ (retour) ] Je ne puis m'abstenir, à cette occasion, d'indiquer ici sommairement la pensée générale d'un travail entièrement neuf sur la philosophie du langage, dont l'exécution rationnelle, qui ne saurait m'appartenir, serait à mes yeux, d'une haute utilité permanente. Ce travail consisterait en une opération inverse de celle qu'on exécute habituellement à l'égard des synonymes proprement dits. Au lieu de rapprocher ainsi les mots divers qui ont des acceptions identiques ou fort analogues, je proposerais de composer une sorte de dictionnaire des équivoques, où l'on comparerait, au contraire, les différentes acceptions fondamentales d'un terme unique. Le double sens du mot nécessaire, que je viens d'indiquer, me paraît offrir un des exemples les mieux caractérisés, soit de la nature de cette opération nouvelle, soit de l'heureuse influence que pourrait exercer son convenable accomplissement sur le développement graduel et l'extension universelle du véritable esprit philosophique. Il ne faut pas croire, en effet, que cette confusion apparente puisse jamais être accidentelle: on y doit toujours voir le précieux et irrécusable témoignage d'une certaine coïncidence fondamentale, admirablement sentie par la raison publique, entre les deux idées ainsi rapprochées. Si l'on pouvait, en chacun des cas principaux, remonter jusqu'à la première époque effective d'une telle modification du langage, il en résulterait, surtout pour les temps modernes, une source importante de nouveaux documens historiques sur l'éducation progressive de la raison humaine. Enfin, un tel travail, exécuté aussi comparativement entre les diverses langues contemporaines, afin de recevoir tout son développement rationnel, donnerait lieu, sans doute, à de nouvelles et intéressantes remarques sur le caractère intellectuel des différens peuples. Outre les connaissances philologiques spéciales qu'exigerait cette opération philosophique, elle devrait surtout être constamment dirigée, comme tout mode quelconque d'exploration sociale, par une conception positive de la véritable marche fondamentale de l'esprit humain et de la société, sans quoi elle ne contribuerait qu'à encombrer la science d'irrationnels matériaux, déjà trop multipliés: en sorte qu'un tel travail ne saurait guère convenir aujourd'hui à nos simples littérateurs, ni même à nos érudits.
Après avoir ainsi rationnellement établi l'indispensable subordination générale de la sociologie envers l'ensemble de la philosophie biologique, elle se trouve aussi, par cela seul, scientifiquement rattachée d'abord, par une relation indirecte, mais spontanée et inévitable, au système entier de la philosophie inorganique, auquel nous savons déjà que la biologie est immédiatement liée. Telle est, en effet, la propriété capitale de la hiérarchie positive que nous avons organisée entre les différentes sciences fondamentales, qu'il suffirait rigoureusement, en chaque cas, d'y avoir convenablement motivé l'enchaînement le plus direct pour donner aussitôt le droit de déterminer la vraie position encyclopédique, sans aucun examen spécial des liaisons moins intimes. Mais, indépendamment de cette évidente subordination médiate, la physique sociale se rattache aussi de la manière la plus prononcée à l'ensemble de la philosophie inorganique par d'importantes relations propres et immédiates, dont j'ai ci-dessus indiqué le principe nécessaire, et qu'il s'agit maintenant de caractériser sommairement.
En premier lieu, cette philosophie peut seule convenablement analyser le système total des diverses conditions extérieures, chimiques, physiques et astronomiques, sous l'empire desquelles s'accomplit l'évolution sociale, et qui doivent surtout exercer une influence prépondérante pour déterminer, conjointement avec les conditions organiques, sa vitesse fondamentale. Comment pourrait-on concevoir rationnellement les phénomènes sociaux, sans avoir d'abord exactement apprécié, sous ces différens rapports essentiels, le milieu réel où ils se développent? L'harmonie générale qui doit toujours exister entre l'humanité civilisée et le théâtre de sa progression collective, dérive nécessairement du même principe philosophique que nous avons vu constituer directement le véritable esprit fondamental de la biologie proprement dite, quant à la co-relation permanente, à la fois inévitable et indispensable, entre la nature individuelle de tout être vivant et la constitution propre du milieu correspondant. Toutes les perturbations extérieures quelconques qui affecteraient l'existence individuelle de l'homme ne sauraient manquer aussi d'altérer consécutivement son existence sociale; et, réciproquement, celle-ci ne pourrait, sans doute, être gravement troublée par des modifications du milieu qui ne dérangeraient aucunement la première. En vertu de cette identité nécessaire, je puis donc ici, pour accélérer notre travail, me dispenser de reproduire spécialement l'appréciation méthodique de ces différentes conditions inorganiques de la vie sociale, qui d'ailleurs ne sont guère susceptibles de contestation sérieuse, aussitôt qu'on les soumet directement à un examen scientifique, dont le développement doit être renvoyé au Traité spécial de philosophie politique déjà ci-dessus annoncé. Le volume précédent a suffisamment caractérisé ces diverses influences extérieures, en ce qui concerne la vie individuelle; je dois surtout renvoyer à la quarantième leçon, relativement aux conditions astronomiques, les plus méconnues de toutes, et celles néanmoins dont la prépondérance est la plus prononcée. J'ai fait voir alors que l'existence des corps vivans, et principalement l'existence humaine, était nécessairement subordonnée à l'ensemble des différentes données astronomiques, soit statiques, soit dynamiques, qui caractérisent notre planète, envisagée, quant à sa rotation journalière ou à sa circulation annuelle; et j'ai signalé, en général, le genre d'influence biologique propre à chacune de ces conditions principales. Or, sans reproduire, sous un nouvel aspect, cette importante appréciation, que le lecteur transportera aisément au cas actuel, il est évident que, par cela même, de telles considérations doivent devenir pareillement indispensables à la conception rationnelle de l'ensemble des phénomènes sociaux. Il en est également ainsi, d'après des motifs analogues, pour les conditions physiques proprement dites de l'existence individuelle, et par suite sociale, soit en ce qui concerne l'état thermométrique, l'état barométrique et hygrométrique, ou l'état électrique, etc., du milieu ambiant, et semblablement aussi à l'égard des conditions essentiellement chimiques relatives à la composition de l'atmosphère, à la nature des eaux, à celle des terrains, etc. Quelque intéressant que dût être, sans doute, un tableau méthodique du système très complexe des conditions inorganiques du développement social, son inévitable étendue ne permet aucunement de l'ébaucher ici. Mais un tel point de vue n'a besoin, ce me semble, que d'être distinctement signalé pour atteindre suffisamment le but propre de ce chapitre, en rendant irrécusable, d'après des aperçus spéciaux faciles à suppléer, la haute subordination directe de la sociologie positive envers l'ensemble de la philosophie inorganique. En renvoyant, à cet égard, aux indications suffisantes du volume précédent, je dois seulement signaler, en général, l'influence sociologique propre à ces diverses conditions extérieures comme étant nécessairement encore plus prononcée que leur influence purement biologique, quoique d'ailleurs essentiellement analogue. Cette intensité supérieure n'est ici, du point de vue scientifique, qu'une suite naturelle de la prépondérance toujours croissante d'un tel ordre de conditions, à mesure que l'organisme se complique davantage, ou qu'on y considère des phénomènes plus élevés: ce qui a lieu, au plus haut degré possible, d'une manière directe et continue, dans l'étude rationnelle des phénomènes sociaux, où l'on envisage immédiatement l'organisme le plus composé, et les plus éminentes manifestations. Il faut d'ailleurs noter, à ce sujet, comme tendant à développer plus complétement cette inévitable prépondérance, qu'un tel organisme est, en outre, regardé comme susceptible d'une durée en quelque sorte indéfinie, de manière à rendre sensibles des modifications graduelles que la brièveté de la vie individuelle ne permettrait point de manifester suffisamment. Les conditions astronomiques éprouvent surtout, avec une évidence plus prononcée, cet accroissement naturel d'influence, quand on passe du cas individuel au cas social. En reprenant, sous ce rapport, les diverses considérations indiquées dans la quarantième leçon, le lecteur reconnaîtra facilement que les différentes perturbations hypothétiques, soit statiques, soit dynamiques, qui ne seraient point poussées à un assez haut degré d'intensité pour affecter gravement l'existence individuelle, altéreraient, au contraire, profondément l'existence sociale, qui exige un concours bien plus parfait de circonstances favorables. Non-seulement, par exemple, il est évident que les dimensions propres de notre planète ont plus d'importance scientifique en sociologie qu'en biologie, puisqu'elles assignent d'abord d'insurmontables limites générales à l'extension ultérieure de la population humaine, ce qui doit être pris en grave considération dans le système positif des spéculations politiques: mais il en est encore ainsi en beaucoup d'autres cas, moins immédiatement appréciables. Parmi les conditions dynamiques, qu'on examine, entre autres, sous ce point de vue, le degré réel d'obliquité de l'écliptique, la stabilité essentielle des pôles de rotation, et surtout la faible excentricité de l'orbite, on sentira facilement que, si cet ensemble de données fondamentales était notablement troublé, sans cependant l'être assez pour que l'existence individuelle fût aucunement compromise, notre vie sociale ne pourrait échapper à une profonde altération correspondante. De telles réflexions, en vérifiant directement la dépendance nécessaire de la véritable science du développement humain envers le système général de la philosophie inorganique, et surtout à l'égard de la philosophie astronomique qui en est la base indispensable, feront même comprendre que la sociologie positive n'était point rationnellement possible sans que cette philosophie eût été préalablement perfectionnée à un degré beaucoup plus élevé qu'on ne doit d'abord le penser. On voit, en effet, quant à l'astronomie, que la conception scientifique du développement social, envisagé dans l'ensemble de sa durée quelconque, était essentiellement impossible tant que la stabilité fondamentale de notre constitution astronomique, soit par rapport à la rotation ou à la translation, n'avait pas été convenablement démontrée, d'après l'application générale de la loi de la gravitation, puisque la continuité de cette évolution exige d'abord, entre certaines limites, une telle stabilité. Une appréciation semblable peut avoir lieu envers les conditions physiques et chimiques, afin d'établir que la surface de notre planète est maintenant parvenue, à tous égards, à un état essentiellement normal, sauf des accidens trop rares, trop partiels, et trop imprévus pour que la sagesse humaine n'en doive pas faire primitivement abstraction; ou que, du moins, l'écorce du globe ne comporte plus que des variations tellement limitées et surtout tellement graduelles qu'elles ne sauraient gravement affecter le cours naturel de l'évolution sociale, dont la pensée serait certainement inconciliable avec l'irruption brusque et fréquente de bouleversemens physico-chimiques très étendus dans le théâtre de la vie humaine. Bien loin donc que, sous ces divers aspects, la vraie philosophie politique puisse aucunement s'isoler de la philosophie inorganique, il y aurait beaucoup plutôt lieu de craindre que celle-ci ne fût point, à ces derniers titres, assez avancée aujourd'hui pour fournir à la première les notions préalables dont elle a besoin, si, suivant la marche fondamentale déjà suffisamment motivée au chapitre précédent, on ne devait point y procéder d'abord à la détermination la plus générale des lois propres au développement social, en écartant sagement les questions accessoires ou préliminaires qui seraient ou trop peu abordables ou même trop prématurées, sauf à les reprendre ultérieurement en descendant graduellement à une précision plus parfaite. Au premier coup d'oeil, cette subordination nécessaire semblerait d'ailleurs exiger, dans la philosophie inorganique, un perfectionnement radical, qu'elle ne saurait jamais admettre, comme je l'ai démontré dans le second volume, en ce qui concerne les lois astronomiques les plus générales, relatives à l'action mutuelle des différens mondes. Mais, ici, l'harmonie nécessaire que nous avons toujours constatée, à tous égards, entre le possible et l'indispensable n'éprouve réellement aucune altération quelconque; puisque, si ces notions cosmiques sont profondément inaccessibles, comme on n'en saurait douter, leur inutilité effective n'est pas moins évidente en sociologie qu'en biologie, vu l'entière indépendance, rigoureusement constatée désormais, des phénomènes intérieurs de notre monde, seuls susceptibles d'influence sociale, envers ces phénomènes universels, essentiellement étrangers à l'astronomie positive. On peut appliquer des réflexions analogues à beaucoup d'autres cas, plus usuels quoique moins prononcés, et partout l'on reconnaîtra, en appréciant avec exactitude la subordination fondamentale de la philosophie sociologique relativement aux différentes branches de la philosophie inorganique, que celle-ci, malgré son imperfection actuelle, est déjà assez avancée, sous tous les aspects principaux, pour n'apporter aujourd'hui aucun obstacle essentiel à la constitution rationnelle de la science sociale, pourvu qu'on ait toujours la prudente habileté d'éliminer provisoirement des recherches intempestives.
Afin de prévenir, autant que possible, toute interprétation vicieuse d'une telle subordination, maintenant incontestable, il convient de préciser davantage la notion générale de l'influence sociale propre aux diverses conditions inorganiques, en remarquant que, par sa nature, elle ne saurait affecter les lois caractéristiques du développement humain, toujours essentiellement invariables, mais seulement la vitesse effective de l'évolution totale ou de ses diverses phases principales, du moins en se restreignant à des variations compatibles avec l'existence du phénomène. Nous avons vu, en général, au chapitre précédent, que toutes les causes perturbatrices quelconques ne sauraient immédiatement agir que sur cette vitesse propre. J'ai suffisamment démontré, dans la quarante-deuxième leçon, que les êtres vivans ne sont point, comme on l'a tant dit, indéfiniment modifiables sous l'empire des circonstances extérieures quelconques; que ces modifications, circonscrites entre d'étroites limites générales, jusqu'ici d'ailleurs peu connues, ne peuvent jamais affecter que les degrés des divers phénomènes, sans changer aucunement leur nature; et qu'enfin, lorsque les influences perturbatrices excèdent notablement ces limites, l'organisme, au lieu de se modifier, est nécessairement détruit. Or, cet important principe de philosophie biologique devant être, par sa nature, d'autant plus applicable qu'il s'agit d'un organisme plus complexe et d'une vie plus éminente, quoique l'être devienne alors plus modifiable, il faut nécessairement l'étendre aussi, à plus forte raison, à l'étude positive du développement social. La marche fondamentale de ce développement doit donc être envisagée comme tenant à l'essence même du phénomène, et, par suite, essentiellement identique dans toutes les hypothèses possibles sur le milieu correspondant. Sans doute, on peut aisément imaginer, suivant les indications précédentes, qu'une évolution aussi délicate soit radicalement empêchée par diverses perturbations extérieures, surtout astronomiques, qui n'iraient pas même jusqu'à détruire directement notre espèce. Mais, tant que cette évolution restera possible, il faudra toujours la concevoir assujétie aux mêmes lois essentielles, et ne pouvant varier que dans sa vitesse, en traversant, avec plus ou moins de rapidité, chacun des états intermédiaires dont elle se compose, sans que leur succession nécessaire ni leur tendance finale puissent jamais être réellement altérées. Une telle altération excéderait d'ailleurs le pouvoir même des causes biologiques; si, par exemple, on admettait quelques modifications tranchées dans l'organisme humain, ou que l'on pensât, ce qui serait scientifiquement équivalent, à l'hypothétique développement social d'une autre race animale, il faudrait toujours supposer, pour l'ensemble du développement, une marche fondamentale commune: telle est, du moins, la condition philosophique imposée par la nature d'un tel sujet, qui ne saurait devenir pleinement positif qu'autant qu'il pourra être ainsi conçu; on doit donc, à plus forte raison, étendre une pareille appréciation aux causes purement inorganiques. Du reste, une telle disposition intellectuelle n'est, au fond, que la suite spontanée et le complément indispensable de l'esprit général que la philosophie positive nous a nettement manifesté, sous ce rapport, en tant d'autres occasions antérieures, où, en poursuivant la vérification spéciale de ma hiérarchie scientifique, nous avons constamment reconnu que si, dans toute l'étendue de cette hiérarchie, les phénomènes moins généraux s'accomplissent nécessairement sous l'inévitable prépondérance des phénomènes plus généraux, cette subordination ne peut altérer, en aucune manière, leurs lois propres, mais seulement l'étendue et la durée de leurs manifestations réelles.
Pour compléter cet aperçu préliminaire de la relation générale entre la philosophie sociologique et l'ensemble de la philosophie inorganique, je dois enfin signaler, à ce sujet, une nouvelle considération directe, d'autant plus importante ici qu'elle s'applique surtout, par sa nature, aux connaissances physico-chimiques, qui, dans les indications précédentes, ont pu paraître négligées comparativement aux doctrines astronomiques. Il s'agit de l'action réelle de l'homme sur le monde extérieur, dont le développement graduel constitue, sans doute, l'un des principaux aspects de l'évolution sociale, et sans l'essor de laquelle on peut même dire que l'ensemble de cette évolution n'eût pas été possible, puisqu'elle eût été arrêtée, à sa naissance, par la prépondérance des obstacles matériels propres à la condition humaine. En un mot, la progression, soit politique, soit morale, soit intellectuelle, de l'humanité, est nécessairement inséparable de sa progression matérielle, en vertu de l'intime solidarité mutuelle qui caractérise le cours naturel des phénomènes sociaux, d'après la leçon précédente. Or, il est évident que l'action de l'homme sur la nature dépend principalement de ses connaissances acquises quant aux lois réelles des phénomènes inorganiques, quoique la philosophie biologique n'y puisse être, sans doute, aucunement étrangère. Il faut, en outre, reconnaître, à cet égard, que la physique proprement dite, et même encore plus la chimie, constituent surtout la base propre du pouvoir humain, l'astronomie, malgré sa participation capitale, ne pouvant y concourir que par une indispensable prévoyance, au lieu d'une modification directe du milieu ambiant. Voilà donc un nouveau motif général, d'une irrécusable évidence, et qu'il suffit de signaler ici, pour faire hautement ressortir l'impossibilité radicale d'une étude rationnelle du développement social, sans la combinaison immédiate et permanente des spéculations sociologiques avec l'ensemble des doctrines de la philosophie inorganique.
Dans tout ce qui précède, j'ai dû m'abstenir soigneusement de considérer aussi cette philosophie relativement à la méthode, afin de simplifier notre appréciation, en réduisant ici l'examen aux seules notions susceptibles d'être sérieusement contestées aujourd'hui. Au point où ce Traité est maintenant parvenu, je n'ai plus besoin de m'arrêter expressément à démontrer l'indispensable nécessité logique de se préparer convenablement aux saines études sociales en apprenant à connaître la méthode positive fondamentale dans ses applications réelles les mieux caractérisées. Malgré son importance prépondérante, ce grand précepte ressort tellement ici de la nature du sujet, il s'appuie d'ailleurs si fortement déjà sur les considérations analogues établies dans les autres sections de cet ouvrage, qu'il suffit d'énoncer simplement une proposition philosophique à l'égard de laquelle la partie antérieure de ce volume ne saurait laisser aucun doute direct, et que la suite de notre travail confirmera spontanément de plus en plus. Je me borne donc, sous ce rapport, à renvoyer le lecteur aux divers motifs généraux exposés, dans le volume précédent, en établissant une pareille nécessité envers la science biologique proprement dite. Le cas actuel ne saurait comporter, à cet égard, d'autre remarque propre, si ce n'est que ces différentes considérations acquièrent ici beaucoup plus de gravité encore, d'après la complication bien supérieure des phénomènes, et même indépendamment de la perturbation spéciale que les passions humaines tendent si hautement à introduire en de telles études. Afin que l'extension des ressources logiques soit toujours en suffisante harmonie avec l'accroissement des difficultés scientifiques, suivant la loi philosophique que j'ai établie à ce sujet, et qui a déjà été spécialement vérifiée, quant aux moyens propres d'exploration directe, à la fin du chapitre précédent, il faut réellement se féliciter de cette subordination profonde qui lie rationnellement la sociologie à l'ensemble de la philosophie naturelle. Convenablement appréciée, et sagement utilisée, cette relation capitale, qui d'abord semble augmenter la complication naturelle du sujet, constitue, au contraire, sous le point de vue logique, la principale base de son heureuse élaboration positive, en y introduisant spontanément une indispensable préparation intellectuelle, dont l'esprit humain, si faible appréciateur, même aujourd'hui, de la pure méthode, n'aurait pu directement assez sentir la haute importance. Il convient, à cet égard, de noter spécialement l'extension non moins spontanée d'une telle préparation à toutes les parties antérieures de la philosophie positive, et surtout à la philosophie inorganique. Car, c'est uniquement par cette extension complète que la méthode positive peut être préalablement assez connue pour devenir réellement applicable à l'étude de phénomènes aussi éminemment compliqués, suivant un principe posé dès le début de ce Traité, et depuis constamment vérifié; chaque branche essentielle de la philosophie naturelle devant, comme nous l'avons si souvent constaté, développer spécialement l'un des attributs caractéristiques de la méthode fondamentale, qui ne peut être convenablement apprécié qu'en l'étudiant à sa source propre. Il ne suffira donc pas aux sociologistes de se préparer à leurs difficiles spéculations en apprenant d'abord, par une profonde appréciation de la philosophie biologique, à développer, dans des cas moins compliqués, l'esprit général de leurs travaux, et les principaux moyens d'exploration qui leur conviennent, comme je l'ai ci-dessus indiqué. Outre que la biologie ne saurait être, à son tour, rationnellement conçue sans son indispensable subordination à l'ensemble de la philosophie inorganique, c'est uniquement par l'étude directe de cette philosophie que les sociologistes peuvent suffisamment connaître les caractères les plus élémentaires de la méthode positive, d'autant mieux appréciables que les phénomènes sont moins compliqués. C'est ainsi seulement que l'on peut se faire une juste idée générale des attributs essentiels de la positivité scientifique, de ce qui constitue l'explication réelle d'un phénomène quelconque, des conditions invariables d'une exploration vraiment rationnelle, soit par voie d'observation pure, soit par expérimentation, et enfin du véritable esprit qui doit toujours présider à l'institution et à l'usage des hypothèses scientifiques quelconques: or, il est clair que, sous ces divers aspects, la sociologie a un besoin indispensable de notions et surtout d'habitudes préalables, qui ne sauraient être autrement établies. Le défaut d'accomplissement réel de cette grande condition logique constitue, à mes yeux, comme je l'ai déjà indiqué, la principale cause intellectuelle de l'avortement radical des tentatives effectuées jusqu'ici pour la régénération des études sociales, dont la positivité est, à vrai dire, hautement désirée aujourd'hui, sans que les moyens préliminaires en soient encore convenablement appréciés. Enfin, cette préparation capitale de notre intelligence ne doit pas seulement, pour avoir une entière efficacité, embrasser l'étude générale de toutes les diverses parties essentielles de la philosophie naturelle: il n'importe pas moins au succès d'une telle opération que son accomplissement effectif soit graduellement conforme à l'ordre hiérarchique de complication croissante que j'ai établi entre elles en commençant ce Traité. Le respect constant d'un tel ordre tend à conduire régulièrement notre intelligence, suivant une série de nuances presque insensibles, de l'admirable simplicité qui caractérise les spéculations astronomiques jusqu'à l'excessive complication propre aux spéculations sociales; et l'on sait qu'il n'y a de dispositions vraiment efficaces et indestructibles que celles qui sont ainsi progressivement introduites, par degrés aussi rapprochés que possible: toute grave altération de cette succession nécessaire, transporterait inévitablement, dans les études sociologiques, des habitudes d'irrationnalité, qui n'y sont que trop naturelles, surtout de nos jours. Telles sont les vraies conditions générales, difficiles mais indispensables, de la seule éducation scientifique préliminaire propre à développer systématiquement l'introduction spontanée de l'esprit positif dans l'ensemble des théories sociales.
Par une suite inévitable de cette intime subordination logique, on ne saurait enfin méconnaître, en poursuivant jusqu'au bout les conséquences évidentes d'un tel principe, la nécessité rigoureuse de faire, avant tout, reposer cette éducation préalable des sociologistes vraiment rationnels sur une convenable appréciation de la philosophie mathématique, même abstraction faite de l'indispensable participation directe de cette philosophie à l'élaboration fondamentale des principales parties de la philosophie inorganique, dont la connaissance, quoique simplement générale, ne saurait être aujourd'hui suffisamment obtenue sans un certain recours spécial à cette base primordiale de toute la philosophie positive. C'est là seulement que les sociologistes, comme tous les autres esprits livrés à l'étude de la nature, pourront d'abord développer le vrai sentiment élémentaire de l'évidence scientifique, et contracter l'habitude fondamentale d'une argumentation rationnelle et décisive, en un mot apprendre à satisfaire convenablement aux conditions purement logiques de toute spéculation positive, en étudiant la positivité universelle à sa véritable source primitive. Il n'y a ici de particulier à la sociologie que l'évidente obligation de fortifier d'autant plus ces dispositions préalables que la complication supérieure des phénomènes en rend l'accomplissement spontané à la fois plus difficile et plus indispensable. Du reste, toute idée de nombre effectif et de loi mathématique étant déjà directement interdite en biologie, comme je l'ai suffisamment expliqué, elle doit être, à plus forte raison, radicalement exclue des spéculations encore plus compliquées de la sociologie, sans qu'il soit d'ailleurs nécessaire d'insister ici spécialement sur un tel axiome philosophique, au sujet duquel je me borne à renvoyer le lecteur aux explications fondamentales de la quarantième leçon.
La seule aberration de ce genre qui eût pu mériter quelque discussion sérieuse, si l'ensemble de ce Traité ne nous en avait d'avance radicalement dispensé, c'est la vaine prétention d'un grand nombre de géomètres à rendre positives les études sociales d'après une subordination chimérique à l'illusoire théorie mathématique des chances. C'est là l'illusion propre des géomètres en philosophie politique, comme celle des biologistes y consiste surtout, ainsi que je l'ai ci-dessus expliqué, à vouloir ériger la sociologie en simple corollaire ou appendice de la biologie, en y supprimant, dans l'un et l'autre cas, l'indispensable prépondérance de l'analyse historique. Il faut néanmoins convenir que l'aberration des géomètres est, à tous égards, infiniment plus vicieuse et beaucoup plus nuisible que l'autre; outre que les erreurs philosophiques quelconques sont, en général, bien autrement tenaces chez les géomètres, directement affranchis, par la haute abstraction de leurs travaux, de toute subordination rigoureuse à l'étude réelle de la nature. Quelque grossière que soit évidemment une telle illusion, elle était néanmoins essentiellement excusable, quand l'esprit éminemment philosophique de l'illustre Jacques Bernouilli conçut, le premier, cette pensée générale, dont la production, à une telle époque, constituait réellement le précieux et irrécusable symptôme du besoin déjà pressenti de rendre par-là positives, à défaut d'une meilleure voie alors impossible à soupçonner, les principales théories sociales; besoin prématuré pour ce temps, mais qui n'y pouvait être éprouvé, même ainsi, que par une intelligence vraiment supérieure. L'erreur était beaucoup moins excusable lorsque Condorcet reproduisit ultérieurement, sous une forme plus directe et plus systématique, le même espoir chimérique, dont l'expression, encore profondément mêlée à son célèbre ouvrage posthume, y confirme clairement l'état flottant de son intelligence quant à la conception fondamentale de la science sociale, suivant les explications directes de l'avant-dernière leçon. Mais il est vraiment impossible d'excuser chez Laplace la stérile reproduction d'une telle aberration philosophique, alors que l'état général de la raison humaine commençait déjà à permettre d'entrevoir le véritable esprit fondamental de la saine philosophie politique, si bien préparé, comme je l'ai montré, par les travaux de Montesquieu et de Condorcet lui-même, et d'ailleurs puissamment stimulé par l'ébranlement radical de la société. À plus forte raison ne saurait-on nullement pallier la prolongation actuelle de cette absurde illusion parmi les imitateurs subalternes, qui, sans rien ajouter au fond du sujet, se bornent à répéter, dans un lourd verbiage algébrique, l'expression surannée de ces vaines prétentions, par un abus grossier du crédit si justement attaché désormais au véritable esprit mathématique. Bien loin d'indiquer, comme il y a un siècle, l'instinct prématuré de l'indispensable rénovation des études sociales, cette aberration ne constitue aujourd'hui, à mes yeux, que l'involontaire témoignage décisif d'une profonde impuissance philosophique, d'ailleurs combinée, d'ordinaire, avec une sorte de manie algébrique, maintenant trop familière au vulgaire des géomètres, et peut-être aussi quelquefois stimulée par le désir, si commun de nos jours, de se créer, à peu de frais, une certaine réputation, éphémère mais productive, de haute portée politique. Serait-il possible, en effet, d'imaginer une conception plus radicalement irrationnelle que celle qui consiste à donner pour base philosophique, ou pour principal moyen d'élaboration finale, à l'ensemble de la science sociale, une prétendue théorie mathématique, où, prenant habituellement des signes pour des idées, suivant le caractère usuel des spéculations purement métaphysiques, on s'efforce d'assujétir au calcul la notion nécessairement sophistique de la probabilité numérique, qui conduit directement à donner notre propre ignorance réelle pour la mesure naturelle du degré de vraisemblance de nos diverses opinions? [32] Aussi aucun homme sensé n'a-t-il été, dans la pratique sociale, effectivement converti de nos jours à cette étrange aberration, quoique sans pouvoir en démêler le sophisme fondamental. Tandis que les vraies théories mathématiques ont fait, depuis un siècle, de si grands et si utiles progrès, cette absurde doctrine, sauf les occasions de calcul abstrait qu'elle a pu susciter, n'a véritablement subi, pendant le même temps, malgré de nombreux et importans essais, aucune amélioration essentielle, et se retrouve aujourd'hui placée dans le même cercle d'erreurs primitives, quoique la fécondité des conceptions constitue certainement, à l'égard d'une science quelconque, le symptôme le moins équivoque de la réalité des spéculations.
[Note 32: ][ (retour) ] J'ai déjà sommairement indiqué, au commencement de 1835, dans le second volume de ce Traité, mon opinion directe sur l'appréciation philosophique d'une telle théorie, par une note importante de la vingt-septième leçon, où j'ai d'ailleurs annoncé l'intention ultérieure de traiter expressément ce sujet spécial de philosophie mathématique, si cet ouvrage comporte une seconde édition. La justice me fait ici un heureux devoir d'ajouter que, depuis cette époque, l'un des plus judicieux géomètres de notre siècle (M. Poinsot), avec cette lucide sagacité philosophique qui le caractérise habituellement, a, sous ce rapport, utilement entrepris, dans une mémorable discussion académique, de prévenir le vulgaire mathématique contre une nouvelle invasion momentanée de cette aberration surannée, alors identiquement reproduite, avec une sorte de fracas scientifique, par un analyste beaucoup moins rationnel.