À quelques aberrations philosophiques qu'ait pu donner lieu jusqu'ici une fausse appréciation des relations indispensables de la science sociale avec les diverses sciences antérieures, les différentes indications contenues dans ce chapitre ne peuvent maintenant laisser aucune grave incertitude sur la subordination vraiment fondamentale, à la fois scientifique et logique, qui fait préalablement dépendre l'étude positive des phénomènes sociaux de l'ensemble de la philosophie naturelle tout entière: en sorte que la position encyclopédique assignée, dès le début de ce Traité, à la physique sociale, dans la hiérarchie générale des sciences, se trouve désormais suffisamment motivée d'après un examen direct. Les principales de ces relations sont d'une telle évidence intrinsèque qu'il est presque honteux, pour l'état présent de la raison humaine, qu'on soit forcé de démontrer formellement aujourd'hui, soit la nécessité de ne procéder à l'étude des phénomènes les plus compliqués qu'après s'y être convenablement préparé par l'étude graduelle des phénomènes plus simples, soit aussi, quant à la doctrine, l'indispensable obligation générale de connaître d'abord l'agent du phénomène que l'on se propose d'analyser et le milieu où ce phénomène s'accomplit. Mais la funeste prépondérance actuelle de la philosophie métaphysique en un tel sujet y a si radicalement vicié les notions même les plus élémentaires, que, malgré la puissance naturelle des considérations précédentes, si spontanément fortifiées par l'ensemble de ce Traité, je dois craindre peut-être que cette haute connexité scientifique ne soit, au fond, la partie la moins goûtée, sinon la plus contestée, de ma doctrine philosophique, même après que la suite de ce volume en aura indirectement confirmé, à divers égards essentiels, la réalité et l'importance. Cette crainte me semble d'autant plus légitime que ce grand précepte de philosophie positive se trouve nécessairement en opposition directe avec l'un des plus profonds caractères de nos moeurs politiques, l'appel immédiat, si doux à la fois à notre orgueil et à notre paresse, adressé, par la philosophie métaphysique, à toutes les intelligences quelconques, pour traiter, sans aucune préparation rationnelle, les diverses questions sociales, en les regardant, du moins implicitement, comme des sujets de simple inspiration. Un tel motif devait donc me faire attacher ici une importance toute spéciale à l'explication sommaire de ces diverses relations indispensables, sur lesquelles, malgré leur haute évidence propre, je n'ai point, sans doute, trop insisté, quoique cependant toutes les notions principales me semblent avoir été suffisamment indiquées. Pour terminer convenablement l'opération encyclopédique qui constitue le sujet particulier de ce chapitre, il me reste maintenant à considérer en sens inverse cette connexité fondamentale, en appréciant, à son tour, la réaction philosophique nécessaire de la physique sociale sur l'ensemble des sciences antérieures, soit quant à la doctrine ou à la méthode.
Il serait, en ce moment, prématuré de considérer ici, à ce sujet, l'inévitable influence générale que la sociologie doit ultérieurement exercer sur le système des autres sciences fondamentales par cela seul que, constituant le dernier élément essentiel de la philosophie positive, cette philosophie, dès-lors irrévocablement complétée, permettra enfin de rationaliser directement la culture, encore essentiellement empirique, des différentes sciences actuelles, en les faisant concevoir désormais, malgré leur indispensable séparation, comme des branches distinctes d'un tronc nécessairement unique, dont la considération prépondérante devra toujours présider, sans aucune vaine prétention d'universalité, aux divers travaux spéciaux, au lieu de l'anarchique dispersion qui caractérise aujourd'hui le mode effectif de développement de la philosophie naturelle. L'examen direct de cette haute régénération scientifique appartient exclusivement, par sa nature, à la fin de ce volume, où il fournira l'une des conclusions finales de l'ensemble de ce Traité. Nous devons ici nous borner à apprécier, sous un point de vue plus spécial, la réaction immédiate de la sociologie sur tout le reste de la philosophie naturelle, en vertu des principales propriétés, soit scientifiques, soit logiques, qui caractérisent son esprit fondamental, d'après les explications du chapitre précédent.
Quant à la doctrine, le principe essentiel de cette universelle réaction résulte d'abord de cette évidente considération philosophique que toutes les spéculations scientifiques quelconques, en tant que travaux humains, doivent être, de toute nécessité, profondément subordonnées à la vraie théorie générale du développement de l'humanité. Si, par une hypothèse évidemment chimérique, on pouvait concevoir cette théorie devenue jamais assez parfaite pour qu'aucun obstacle intellectuel n'y bornât la libre plénitude de ses déductions les plus précises, il est clair que la hiérarchie scientifique, dès-lors totalement intervertie, présenterait désormais, à priori, les différentes sciences comme de simples parties de cette science unique. Quoique la faiblesse de notre intelligence et l'extrême complication d'une telle étude ne puissent, sans doute, aucunement permettre à l'esprit humain de réaliser jamais une pareille situation philosophique, cette supposition est néanmoins très propre à faire immédiatement comprendre la légitime intervention générale de la vraie science sociale dans tous les ordres possibles de spéculations humaines. À la vérité, cette haute intervention semble d'abord appartenir plutôt à la théorie biologique de notre nature, et c'est ainsi que quelques philosophes ont commencé à en entrevoir le germe. Il n'est pas douteux, en effet, que la connaissance de l'homme individuel doive exercer directement une influence secrète mais inévitable sur toutes les sciences quelconques, puisque nos travaux portent nécessairement l'empreinte ineffaçable des facultés qui les produisent. Mais, en approfondissant davantage cette grande considération, on peut aisément reconnaître que cette influence universelle doit proprement appartenir à la théorie de l'évolution sociale beaucoup plus qu'à celle de l'homme individuel, quoique, sous ce rapport surtout, la sociologie soit naturellement inséparable de la biologie. Cette restriction plus précise résulte évidemment de ce que le développement de l'esprit humain n'est possible que par l'état social, dont la considération directe doit donc prévaloir toutes les fois qu'il s'agit immédiatement des résultats quelconques de ce développement. Tel est donc, en aperçu, le premier titre philosophique de la physique sociale à son inévitable intervention intellectuelle dans la culture effective des diverses parties de la philosophie naturelle proprement dite. Je me borne maintenant, à ce sujet, à poser simplement le principe nécessaire de cette grande relation, qui sera plus tard convenablement examinée. En ce moment, il convient de considérer seulement des relations plus spéciales et plus aisément appréciables, qui résultent spontanément de nos diverses explications antérieures. D'abord, il est clair que la sociologie devra naturellement perfectionner l'étude des vrais rapports essentiels qui unissent entre elles les différentes sciences, puisque cette étude constitue nécessairement une partie importante de la statique sociale, directement destinée à mettre en évidence les lois réelles d'un tel enchaînement, comme celles de tous les autres cas de connexité fondamentale entre les divers élémens quelconques de notre civilisation. C'est seulement ainsi que l'étude habituelle de ces liaisons mutuelles, dès-lors irrévocablement établie sur le terrain de la réalité, pourra enfin prendre un caractère vraiment positif, susceptible d'écarter à jamais ces spéculations vagues et arbitraires qui distinguent aujourd'hui tant d'essais encyclopédiques, sans excepter la plupart de ceux si malheureusement tentés par les savans eux-mêmes, à l'imitation stérile des purs métaphysiciens. Mais, quelle que soit l'importance de cette première considération, cette heureuse tendance spontanée de la sociologie à manifester avec évidence le véritable esprit général de chaque science fondamentale d'après l'ensemble de ses relations avec toutes les autres, sera nécessairement encore plus prononcée dans l'étude directe de la dynamique sociale, en vertu de ce principe, déjà souvent employé dans ce volume, que la vraie coordination doit être surtout dévoilée par le cours naturel du développement commun. Tous les savans qui ont médité avec quelque force sur l'ensemble de leur sujet propre ont certainement senti quels importans secours spéciaux peuvent fournir les indications historiques correspondantes pour régulariser, à un certain degré, l'essor spontané des découvertes scientifiques, en évitant surtout les tentatives chimériques ou trop prématurées. Il serait inutile d'insister ici sur un tel attribut de l'histoire des sciences, qui ne saurait être contesté aujourd'hui par aucun de ceux qui ont fait, en une science quelconque, des découvertes réelles de quelque portée: le grand Lagrange était surtout profondément pénétré de cette haute relation philosophique, qu'il a si admirablement utilisée, et dont il a même spontanément formulé le principe, autant que le permettaient ses travaux, comme je vais l'indiquer plus spécialement ci-dessous. Or, il est clair, d'après la leçon précédente, que la véritable histoire scientifique, c'est-à-dire la théorie de la filiation réelle des principales découvertes, n'existe encore en aucune manière. Les divers essais vainement décorés de ce titre, par des esprits qui n'en pouvaient comprendre la portée philosophique, n'ont pu être jusqu'ici que de simples compilations, d'ailleurs provisoirement utiles, de matériaux plus ou moins irrationnels, qui ne sauraient même, comme nous l'avons vu, être ultérieurement employés à la construction directe d'aucune doctrine historique sans une indispensable révision préliminaire, et qui certainement sont fort impropres, dans leur état actuel, à suggérer d'heureuses indications scientifiques. Mais, quoique une telle érudition bibliographique et biographique tende plutôt à étouffer l'essor spontané du génie humain qu'à en seconder le développement, ce qui explique la répugnance instinctive qu'elle inspire d'ordinaire aux vrais inventeurs, la propriété nécessaire que nous apprécions dans la véritable histoire des sciences n'en demeure pas moins incontestable. Cette propriété ne pourra donc réaliser pleinement son heureuse influence pour régulariser le progrès naturel des différentes sciences que par suite de la fondation directe de la physique sociale, sans laquelle nous avons reconnu qu'aucune histoire spéciale ne saurait être rationnellement conçue, et qui doit imprimer immédiatement à de tels travaux la direction philosophique qui leur manque essentiellement jusqu'ici. On ne peut, sans doute, méconnaître, sous ce rapport, les améliorations spéciales que cette nouvelle science fondamentale tendra nécessairement à introduire dans chacune des autres, aussi bien que dans leur coordination générale, puisqu'il est certain qu'aucune science quelconque ne saurait être profondément comprise tant qu'on n'en a point apprécié la véritable histoire essentielle.
Convenablement approfondie, cette considération nous amène, naturellement, en dernier lieu, à apprécier aussi la réaction nécessaire de la sociologie sur l'ensemble des sciences antérieures, en ce qui concerne la méthode proprement dite. Il ne peut encore être question de combiner ici les diverses notions fondamentales que les différentes parties de cet ouvrage ont dû successivement fournir à cet égard, pour en construire directement une théorie générale et complète de la méthode positive. Cette opération capitale doit rationnellement appartenir à la fin de ce volume, puisque les indications spontanées que la suite de notre travail devait, à ce sujet, graduellement développer ne sauraient être terminées tant qu'il reste à examiner une dernière branche essentielle de notre système philosophique. Mais, nous avons reconnu, dans toutes les parties antérieures de ce Traité, que chacune des diverses sciences fondamentales possède, par sa nature, l'importante propriété de manifester spécialement l'un des principaux attributs de la méthode positive universelle, quoique tous doivent nécessairement se retrouver, à un certain degré, dans toutes les autres sciences, en vertu de notre invariable unité logique. Nous n'avons donc ici qu'à caractériser, sous ce rapport, à l'égard de la physique sociale, sa participation propre et directe à la composition élémentaire du fonds commun de nos ressources intellectuelles. Or, au point où ce volume est maintenant parvenu, il est déjà facile de reconnaître que cette coopération logique de la nouvelle science n'a pas, sans doute, une moindre importance générale que celle des diverses sciences antérieures, y compris même la biologie. Il résulte, en effet, de la leçon précédente que la fondation de la sociologie positive tend directement à augmenter l'ensemble de nos principaux moyens de spéculation quelconque, en y introduisant, comme dernier élément essentiel, ce mode général d'exploration que j'ai signalé sous le nom de méthode historique proprement dite, qui, après un usage convenable, constituera réellement plus tard un quatrième mode fondamental d'observation, à la suite du procédé comparatif de la biologie, dont il présente certainement une modification assez profonde pour mériter d'en être finalement distingué. Ce nouveau moyen d'investigation, dont la manifestation était, par sa nature, si évidemment réservée à la sociologie, est vraiment, au fond, plus ou moins applicable à tous les ordres quelconques de spéculations scientifiques. Il suffit, pour cela, suivant le principe incontestable ci-dessus indiqué, de concevoir chaque découverte quelconque, à l'instant où elle s'accomplit, comme constituant un véritable phénomène social, faisant partie de la série générale du développement humain, et, à ce titre, soumis aux lois de succession et aux méthodes d'exploration qui caractérisent cette grande évolution. D'un tel point de départ, dont la rationnalité ne saurait être méconnue, on embrasse aussitôt l'entière universalité nécessaire de la méthode historique, dès-lors envisagée dans toute son éminente dignité intellectuelle. N'est-il point sensible, en effet, que, par une telle méthode, les diverses découvertes scientifiques deviennent, à un certain degré, susceptibles d'une vraie prévision rationnelle, d'après une exacte appréciation du mouvement antérieur de la science, convenablement interprété suivant les lois fondamentales de la marche réelle de l'esprit humain? Parvenue à une telle spécialité, la prévision historique ne saurait sans doute, d'après les explications du chapitre précédent, comporter des déterminations bien précises: mais elle pourra certainement fournir d'heureuses indications préliminaires sur le sens général des progrès immédiats, de manière à éviter surtout, en grande partie, l'énorme déperdition des forces intellectuelles qui se consument aujourd'hui en essais essentiellement hasardés, dont la plupart ne comportent aucun succès réel. Comparant ainsi convenablement l'état présent de chaque science, ou même de chaque grand sujet scientifique, à la suite philosophique des états antérieurs, il deviendra, sans doute, possible d'assujétir ultérieurement l'art des découvertes à une sorte de théorie rationnelle, qui puisse utilement guider les efforts instinctifs du génie individuel, dont la marche propre ne saurait être vraiment indépendante du développement collectif de l'esprit humain, quelque illusion naturelle que puisse inspirer, à cet égard, le sentiment exagéré de la supériorité personnelle, malheureusement si disposée, d'ordinaire, surtout en ce genre, à un isolement chimérique. La méthode historique est donc destinée, en dominant désormais l'usage systématique de toutes les autres méthodes scientifiques quelconques, à leur procurer une plénitude de rationnalité qui leur manque essentiellement encore, en transportant, autant que possible, à l'ensemble cette progression sagement ordonnée qui n'existe aujourd'hui que pour les détails: le choix habituel des sujets de recherches, jusqu'ici presque arbitraire, ou du moins éminemment empirique, tendra dès-lors à acquérir, à un certain degré, ce caractère vraiment scientifique que présente seule maintenant l'investigation partielle de chacun d'eux. Mais, pour que ces hautes propriétés puissent être convenablement réalisées, il est indispensable que cette méthode transcendante, si difficile et si délicate par sa nature, soit elle-même toujours subordonnée aux conditions philosophiques qu'impose le véritable esprit général de la science où elle prend spécialement naissance, tel qu'il a été suffisamment caractérisé dans la leçon précédente. La principale de ces conditions consiste, ainsi que nous l'avons établi, à ne jamais considérer l'ensemble du développement propre de chaque science isolément de la progression totale de l'esprit humain, ni même de l'évolution fondamentale de l'humanité. Ainsi, la physique sociale, qui fournit spontanément cette nouvelle méthode, devra donc aussi plus ou moins présider ultérieurement à son application graduelle, au moins d'après sa conception générale du développement humain [33]. Tout usage trop partiel ou trop isolé d'un tel mode d'investigation, suivant l'irrationnelle tendance dispersive des esprits actuels, serait essentiellement inefficace, ou ne pourrait réaliser qu'une faible partie des importans avantages qu'on doit s'en promettre pour le progrès des sciences, en exposant même peut-être à certaines aberrations spéciales. Quoique, d'après notre principe invariable de l'uniformité fondamentale de la méthode positive, l'état présent des sciences doive nécessairement offrir déjà quelques traces spontanées de ce moyen supérieur de spéculation, cependant sa complication caractéristique et son développement à peine naissant ne sauraient permettre d'en apercevoir actuellement des exemples très prononcés, et surtout assez variés pour constituer une manifestation pleinement décisive. Le système entier de nos diverses connaissances positives n'en présente encore, à mes yeux, qu'un seul témoignage vraiment irrécusable, qu'il faut aller puiser, comme on devait s'y attendre, dans la science mathématique, si hautement destinée, par sa nature, à raison de son essor plus simple et plus rapide, à fournir spontanément d'avance quelques exemples plus ou moins appréciables de tous les procédés logiques possibles, aussi bien d'ailleurs, malgré le préjugé actuel, que de presque toutes les aberrations. Ce précieux exemple m'est fourni par ces sublimes chapitres préliminaires des diverses sections de la Mécanique analytique, si peu appréciés du vulgaire des géomètres parce qu'ils ne contiennent aucune formule, et qui constituent, à mon gré, la preuve la plus décisive de l'éminente supériorité philosophique de Lagrange sur tous les géomètres postérieurs à Descartes et à Leïbnitz. En exposant cette admirable filiation des principales conceptions de l'esprit humain relativement à la mécanique rationnelle, depuis l'origine de la science jusqu'à nos jours, le génie de Lagrange a certainement pressenti le véritable esprit général de la méthode historique, par cela seul qu'il a choisi une telle appréciation fondamentale pour base préliminaire de l'ensemble de ses propres spéculations scientifiques. Je ne saurais donc, sous ce rapport, trop fortement recommander ici, non-seulement aux géomètres, si étrangers, d'ordinaire, à de telles pensées, mais à toutes les intelligences vraiment philosophiques, l'assidue méditation de ces éminentes compositions, où réside, à ma connaissance, le seul exemple réel qui puisse donner jusqu'ici une idée convenable de la véritable histoire, telle que je l'ai caractérisée, bien que leur auteur n'eût certes aucune prétention au titre vulgaire d'historien.
[Note 33: ][ (retour) ] J'ai exposé d'avance, dans le second volume de ce Traité, un exemple caractéristique de l'utilité scientifique de cette méthode historique, en établissant, surtout d'après elle, la théorie positive des hypothèses vraiment rationnelles en philosophie naturelle et principalement en physique. Plus on méditera sur ce grand sujet, mieux on sentira, en principe, que la véritable philosophie de chaque science est nécessairement inséparable de son histoire réelle, c'est-à-dire d'une exacte appréciation générale de la filiation effective de l'ensemble de ses progrès principaux. La similitude essentielle qui doit inévitablement régner entre la marche intellectuelle de l'individu et celle de l'espèce, indique évidemment qu'on ne saurait convenablement saisir la coordination pleinement rationnelle des diverses conceptions scientifiques, si l'on n'est point guidé par la vraie théorie de leur enchaînement historique, que la physique sociale peut seule réellement fournir à chaque science spéciale. C'est ainsi que l'institution de cette dernière science fondamentale doit sembler directement indispensable à l'entier développement systématique de toutes les autres. On voit aussi par-là quelle extension capitale notre nouvelle philosophie politique procure spontanément à l'influence nécessaire de l'histoire dans l'ensemble des spéculations humaines, comme je l'avais annoncé en terminant le précédent chapitre.
Quoique nécessairement très sommaires, les indications précédentes suffisent, sans doute, pour constater que l'inévitable réaction universelle de la science sociale sur le système des sciences antérieures n'a pas moins d'importance sous le point de vue purement logique que sous l'aspect directement scientifique. Tandis que, d'une part, la sociologie positive tend à lier profondément entre elles toutes les autres sciences, soit par leur commune subordination philosophique à la théorie générale du développement humain, soit par la manifestation spontanée et continue de leurs vraies relations mutuelles, on voit aussi maintenant que, d'une autre part, elle tend à superposer, à l'ensemble de leurs divers modes propres d'investigation, une méthode plus élevée, dont l'application judicieuse pourra diriger avec plus d'efficacité leur usage rationnel, de manière à bannir, autant que possible, l'empirisme et le tâtonnement. Ainsi, l'intime dépendance nécessaire où, par la nature de ses phénomènes, la physique sociale est si évidemment placée entre toutes les sciences antérieures, comme nous l'avons d'abord reconnu, se trouve réciproquement accompagnée d'une double influence capitale, non moins inévitable, qu'elle doit, à son tour, exercer constamment sur elles, de manière à leur rendre des offices essentiellement équivalens à ceux qu'elle en aura reçus, quoique d'une autre nature. On peut donc apercevoir déjà cette éminente propriété caractéristique d'une telle science de former pour ainsi dire le noeud principal du faisceau scientifique fondamental, par suite de ses divers rapports naturels, soit de subordination, soit de direction, avec toutes les autres, ainsi que je l'expliquerai ultérieurement. C'est par-là que la vraie coordination homogène de nos diverses sciences réelles tend à ressortir spontanément de leur développement positif, au lieu d'être vainement empruntée à des conceptions anti-scientifiques sur une chimérique unité des différens phénomènes quelconques, comme on l'a jusqu'ici exclusivement tenté.
L'ensemble des considérations indiquées dans ce chapitre complète suffisamment la grande opération philosophique entreprise dans le chapitre précédent pour caractériser directement le véritable esprit général de la dernière science fondamentale, en manifestant ses diverses relations nécessaires avec l'ensemble de toutes les autres. Indépendamment de son indispensable influence pour diriger la formation rationnelle de la saine philosophie politique, cette intime et mutuelle connexité, à la fois scientifique et logique, présente immédiatement, avant même que la science ait pu se développer convenablement, cette haute utilité sociale, si précieuse aujourd'hui, de commencer à réaliser spontanément une certaine discipline intellectuelle, en assujétissant les scrutateurs quelconques des questions sociales à une longue et difficile préparation scientifique, dont la parfaite rationnalité ne saurait laisser le moindre soupçon d'arbitraire, comme je l'avais annoncé dans la quarante-sixième leçon.
Par la complication supérieure de ses phénomènes, aussi bien que par son essor plus récent, la science sociale devra, sans doute, toujours rester, par sa nature, plus ou moins inférieure, sous les rapports spéculatifs les plus importans, à toutes les autres sciences fondamentales. On peut cependant sentir, d'après l'ensemble d'une telle appréciation, que l'application convenable de moyens d'investigation et de vérification plus étendus qu'en aucune autre science, suivant notre loi constante, pourra lui procurer une rationnalité bien supérieure à ce que doit faire espérer l'état présent de l'esprit humain. La parfaite unité spontanée d'un tel sujet, malgré son immense extension, la solidarité plus prononcée de ses divers aspects quelconques, sa marche caractéristique des questions les plus générales vers des recherches graduellement plus spéciales, enfin l'emploi plus fréquent et plus important des considérations à priori d'après les indications fournies par les sciences antérieures, et surtout par la théorie biologique de la nature humaine, doivent faire concevoir de plus hautes espérances de la dignité spéculative d'une telle science que ne pourra l'indiquer ici l'imparfaite réalisation que je vais maintenant ébaucher directement, et dont la principale destination doit être, à mes yeux, de mieux caractériser, par une manifestation plus sensible et plus efficace, l'esquisse fondamentale que je viens de terminer de la vraie nature générale de cette nouvelle philosophie politique et du véritable esprit scientifique qui doit présider à sa construction ultérieure.