Pour mieux éclaircir notre appréciation générale du polythéisme, il convient ici d'examiner d'abord abstraitement chacune de ses diverses propriétés essentielles, intellectuelles ou sociales, et de considérer ensuite les différentes formes nécessaires du régime correspondant; de manière à caractériser exactement l'indispensable participation de ce second âge religieux à la grande évolution humaine: en évitant d'ailleurs, autant que possible, toute discussion vraiment concrète, suivant les explications préalables indiquées au début du chapitre précédent. Avant tout, je crois devoir avertir que j'envisagerai toujours le polythéisme dans l'acception publique qui lui était communément attribuée, sans m'arrêter à aucune des nombreuses et incohérentes tentatives par lesquelles, chez les modernes surtout, une irrationnelle érudition s'est vainement efforcée, à l'aide d'une vague interprétation symbolique, dont les principes sont presque toujours radicalement arbitraires, de rattacher ces croyances à un prétendu monothéisme antérieur, ou même, ce qui serait encore plus étrange, à quelque système purement physique. Si jamais ces ténébreuses hypothèses pouvaient devenir moins contradictoires et mieux déterminées, elles ne mériteraient guère plus l'attention du vrai sociologiste; puisque toute religion, surtout à popularité très prononcée, doit évidemment s'apprécier, en dynamique sociale, suivant la manière dont elle était habituellement entendue par les masses, et non d'après le sens plus raffiné qu'ont pu y attacher secrètement quelques initiés: d'autant plus que ces mystérieuses explications n'ont jamais dû être, au fond, qu'une sorte d'anticipation générale des esprits les plus cultivés sur la phase religieuse immédiatement suivante. Cette puérile obstination à obscurcir, sous d'inintelligibles subtilités, le polythéisme, éminemment clair et expressif, que les admirables chants d'Homère, par exemple, nous décrivent avec tant de naïveté, ne provient, sans doute, essentiellement, dans la plupart des cas, que d'une impuissance philosophique à se représenter suffisamment un état mental trop éloigné, surtout en vertu des dispositions trop exclusives que doit inspirer la prépondérance totale du pur monothéisme. Aux yeux de tout vrai philosophe, si l'enfance de la raison humaine exige préalablement, de toute nécessité, le régime théologique, il n'y est certes pas moins naturel d'admettre d'abord un très grand nombre de dieux, pleinement distincts et indépendans les uns des autres, et dont les attributions spéciales correspondent à l'infinie variété des phénomènes; comme l'indique évidemment l'analyse attentive du développement spontané de l'individu, directement confirmée, pour l'espèce, par l'exploration judicieuse des divers sauvages contemporains, chez lesquels nos docteurs ne sauraient assurément transporter cette nébuleuse symbolisation.

Sous le point de vue purement intellectuel, nous avons reconnu, au chapitre précédent, que le fétichisme était nécessairement caractérisé par l'incorporation la plus intime et la plus étendue possible de l'esprit religieux au système total des pensées humaines: en sorte que sa transformation en polythéisme constitue réellement un premier décroissement général de l'influence mentale propre à la philosophie théologique. Mais, malgré la haute importance scientifique d'une telle appréciation pour confirmer notre théorie fondamentale de l'évolution humaine, et quand même cet âge primitif serait moins éloigné et moins inconnu, l'admirable essor spontanément imprimé par le polythéisme à l'imagination de l'homme, aussi bien que sa haute efficacité sociale, doivent finalement nous déterminer à regarder ce second âge comme le véritable temps du plus intense développement propre de l'esprit religieux, quoique son énergie élémentaire eût déjà subi ainsi, au fond, un certain commencement d'altération. Jamais, en effet, depuis cette époque, un tel esprit n'a pu retrouver à la fois un champ aussi vaste et un aussi libre exercice que sous ce pur régime d'une théologie directe et naïve, à peine modifiée encore par la métaphysique, et nullement contenue par les conceptions positives, dont les premiers rudimens, alors imperceptibles, si ce n'est à l'aide d'une scrupuleuse analyse, ne pouvaient se rapporter qu'à quelques observations incohérentes et empiriques sur les plus simples cas de chaque ordre de phénomènes naturels. Tous les évènemens quelconques, toujours étroitement rattachés à la destinée humaine, étant immédiatement attribués à l'intervention continue d'une foule d'agens surnaturels plus ou moins spéciaux, dont les volontés arbitraires n'étaient presque aucunement assujéties à des lois invariables, il est clair que les idées théologiques devaient ainsi exercer une domination mentale beaucoup plus variée, mieux déterminée, et moins contestée, que sous aucun régime ultérieur, comme nous le reconnaîtrons expressément au chapitre suivant. En comparant aujourd'hui, par la pensée, dans le cours journalier de la vie active, l'existence habituelle d'un polythéiste sincère à celle du plus dévot monothéiste, une saine appréciation générale fera aussitôt ressortir, contrairement aux préjugés ordinaires, la prépondérance plus intime et plus prononcée de l'esprit religieux chez le premier, dont l'intelligence demeure toujours assaillie, presqu'à chaque occasion, sous les formes les plus variées, d'une foule d'explications théologiques très détaillées; en sorte que ses actions même les plus communes constituent, pour ainsi dire, autant d'actes spontanés d'une adoration spéciale, sans cesse ranimée, autant que possible, par un renouvellement continu de forme et même de destination. Le monde imaginaire occupe alors certainement, eu égard au monde réel, beaucoup plus de place dans le système intellectuel de l'homme, que sous le régime monothéique: ainsi que le confirment clairement, par exemple, tant d'éloquentes plaintes des principaux docteurs chrétiens sur la difficulté radicale de maintenir le fidèle au vrai point de vue religieux; difficulté qui devait être certainement beaucoup moindre, et même presque nulle, sous l'empire, plus familier et moins abstrait, des croyances polythéiques. Comme le contraste général avec la doctrine de l'invariabilité des lois naturelles constitue nécessairement le meilleur critérium mental de toute philosophie théologique, il suffirait d'ailleurs d'indiquer ici, afin de dissiper à ce sujet toute incertitude, combien l'opposition du polythéisme est, sous ce rapport, plus profonde et plus intense que celle du monothéisme; ce que le chapitre suivant fera spontanément ressortir, en y considérant l'immense décroissement déterminé, avec tant d'évidence, dans les miracles et les oracles, par la prépondérance finale du monothéisme, même musulman. En se bornant, par exemple, au seul cas des visions ou apparitions, on voit que, d'après la théologie moderne, elles sont éminemment exceptionnelles, et réservées, de loin en loin, à quelques individus privilégiés, chez lesquels elles ont presque toujours une importante destination; tandis que, sous le paganisme, au contraire, tout personnage un peu qualifié avait eu, même pour de légers sujets, de fréquentes relations personnelles avec diverses divinités, auxquelles l'unissait souvent une parenté plus ou moins directe.

La seule objection vraiment spécieuse qui puisse être faite, à ma connaissance, contre un tel jugement comparatif, consisterait à regarder l'influence mentale du polythéisme comme inférieure à celle du monothéisme, d'après le moindre dévouement qu'il semble pouvoir inspirer. Mais cette objection qui, lors même qu'elle resterait sans réponse, ne saurait certainement altérer l'irrésistible évidence des considérations précédentes et de celles non moins décisives que la suite de notre opération suggérera naturellement au lecteur attentif, repose d'abord sur une confusion radicale entre la puissance intellectuelle des croyances religieuses et leur puissance sociale, et ensuite sur une vicieuse appréciation de celle-ci, faute d'avoir suffisamment écarté du point de vue ancien les habitudes modernes. En vertu même de l'incorporation plus intime du polythéisme au système entier de l'existence humaine, on doit éprouver plus de difficulté à déterminer avec précision sa participation propre à chaque action sociale; tandis que, sous le monothéisme, cette coopération, quoique, au fond, beaucoup moindre, doit cependant sembler mieux tranchée, d'après la division plus nette qui s'établit alors entre la vie active et la vie spéculative, comme je l'expliquerai au chapitre suivant. Il serait d'ailleurs peu rationnel de chercher dans le polythéisme le genre spécial de prosélytisme, et par suite de fanatisme, qui doit naturellement appartenir surtout au monothéisme, dont l'esprit, nécessairement bien plus exclusif, inspire, envers toute autre croyance, cette profonde répugnance que ne sauraient éprouver au même degré ceux qui, admettant déjà un très grand nombre de dieux, doivent être peu éloignés d'y en adjoindre de nouveaux, aussitôt que la conciliation devient possible. On ne peut sainement apprécier l'efficacité morale et sociale du polythéisme qu'en la comparant au principal office qui lui était destiné dans l'ensemble de l'évolution humaine, et qui devait essentiellement différer de celui du monothéisme: or, de ce point de vue, nous reconnaîtrons bientôt que l'influence politique de l'un n'a certes été ni moins étendue ni moins indispensable que celle de l'autre; en sorte que cette considération ne saurait aucunement affaiblir l'irrécusable concours de preuves variées qui représente le polythéisme comme le plus grand développement possible de l'esprit religieux, dont le monothéisme a réellement commencé la décadence directe et croissante.

Afin de mieux apprécier la vraie participation générale du polythéisme à l'évolution fondamentale de l'intelligence humaine, il faut l'examiner séparément, d'abord sous le point de vue scientifique, ensuite sous le point de vue poétique ou artistique, et enfin sous le point de vue industriel.

Sous le premier aspect, on doit aujourd'hui être d'abord frappé surtout des obstacles essentiels qu'une telle philosophie théologique devait, par sa nature, directement opposer à l'essor de tout véritable esprit scientifique, alors obligé de lutter, presqu'à chaque pas, contre des explications religieuses très détaillées de la plupart des phénomènes, tendant spontanément à repousser comme impie toute idée d'invariabilité des lois physiques. Les graves inconvéniens du polythéisme sont, à cet égard, assez évidens et assez connus pour n'exiger ici aucun examen formel, auquel suppléerait d'ailleurs, dans la leçon suivante, l'appréciation générale de l'influence contraire si heureusement inhérente au monothéisme. Mais, quelle que soit, sous ce rapport, l'admirable supériorité du monothéisme, et quoique la principale éducation scientifique de l'humanité ait dû s'accomplir sous sa tutelle, il faut bien cependant, puisque cette éducation a évidemment commencé sous l'empire du polythéisme, qu'il ne lui ait pas été absolument antipathique, et qu'il ait même primitivement tendu, à divers titres, à la seconder directement, suivant un certain mode nécessaire, que je dois maintenant caractériser sommairement.

D'abord, les philosophes ont presque toujours apprécié beaucoup trop faiblement l'importance capitale du pas vraiment décisif franchi par l'intelligence humaine, quand elle s'est enfin élevée du fétichisme au polythéisme proprement dit. Quelque simple que doive nous paraître aujourd'hui ce premier progrès, il était peut-être plus fondamental qu'aucun autre perfectionnement ultérieur; car cette grande création des dieux constitue certainement, par sa nature, le premier essor général de l'activité purement spéculative propre à notre intelligence, qui jusque-là n'avait fait essentiellement que suivre sans effort, à la manière des animaux, une tendance spontanée à animer directement tous les corps extérieurs, proportionnellement à l'intensité effective de leurs phénomènes[7]. Mais, outre que notre vie intellectuelle a ainsi commencé immédiatement à prendre un caractère distinct, par le seul exercice provisoire qui pût alors exister, cette grande révolution théologique a constitué, sous un autre aspect, pour l'état mental définitif, une première et indispensable préparation, sans laquelle la conception ultérieure des lois naturelles invariables fût demeurée indéfiniment impossible. A la vérité, le polythéisme, quoique représentant désormais la matière comme essentiellement inerte, subordonnait tous les phénomènes à une multitude de volontés éminemment arbitraires, incompatibles avec toute grande idée de règles constantes. Néanmoins, par cela même que chaque corps n'était plus directement divinisé, les détails secondaires des phénomènes commençaient à devenir accessibles au premier essor élémentaire de l'esprit scientifique, puisqu'on pouvait les contempler, à un certain degré, sans rappeler immédiatement la notion théologique correspondante, dès lors relative à un être distinct du corps et résidant presque toujours au loin; tandis que, sous le fétichisme, cette indispensable séparation était nécessairement impossible, d'après les explications contenues au chapitre précédent. D'ailleurs, le polythéisme, pleinement développé, introduit spontanément, sous le nom de destin ou de fatalité, une conception générale éminemment propre à fournir un point d'appui primordial au principe fondamental de l'invariabilité des lois naturelles. Quoique les divers phénomènes doivent, sans doute, paraître, dans l'enfance de la raison humaine, infiniment plus irréguliers que notre régime mental ne nous permet aujourd'hui de le supposer, il est clair cependant que le polythéisme, par la multiplicité et l'incohérence de ses indisciplinables divinités, avait, à cet égard, nécessairement dépassé le but, au point de devenir directement contraire à ce degré de régularité qu'a dû bientôt manifester l'examen attentif du monde extérieur. Afin de tout concilier, sans dénaturer une telle philosophie, il a donc fallu ajouter au système un indispensable complément général, en créant un dieu particulier pour l'immuabilité, dont tous les autres dieux, malgré leur indépendance propre, devaient, à certains égards, reconnaître la prépondérance. C'est ainsi que la notion du destin constitue le correctif nécessaire du polythéisme, dont elle est, par sa nature, inséparable; sans parler encore de l'office capital qu'elle a dû remplir, comme on le verra plus loin, dans la transition finale du polythéisme au monothéisme. Par-là, le polythéisme avait donc spécialement ménagé un premier accès au principe ultérieur de l'invariabilité des lois naturelles, en subordonnant à quelques règles constantes, quoique profondément obscures, les nombreuses volontés qu'il introduisait habituellement. Il a même consacré, à certains égards, cette régularité naissante, envers le monde moral, qui lui servait, comme à toute autre théologie, de point de départ universel pour l'explication du monde physique: car, au milieu des caprices les plus désordonnés, il importe de noter que chaque divinité conserve toujours, au fond, son caractère propre, jusque dans les plus libres élans de la poésie antique, qui, sans cela, ne pourrait évidemment nous inspirer aucun intérêt soutenu.

[Note 7:] Sous ce point de vue, on doit reconnaître la profonde justesse de l'ancienne maxime vulgaire qui représentait la croyance aux dieux comme l'apanage exclusif de l'entendement humain: puisque, en effet, les animaux supérieurs parviennent bien à un certain fétichisme, plus ou moins analogue au nôtre, quoique plus grossier et moins étendu; tandis que les plus intelligens ne paraissent jamais susceptibles de s'élever, du moins spontanément, jusqu'à la moindre ébauche du polythéisme proprement dit, qui exigerait de leur part une activité d'imagination supérieure à leur vraie portée mentale.

Pendant que le polythéisme, après avoir éveillé l'activité spéculative, permettait ainsi à l'esprit scientifique un faible essor rudimentaire, il tendait éminemment, d'une autre part, à exciter directement les méditations philosophiques, en établissant, entre toutes nos idées quelconques, une première liaison fondamentale, qui, malgré sa nature essentiellement chimérique, n'en était pas moins alors infiniment précieuse. Jamais, depuis cette époque, les conceptions humaines n'ont pu retrouver, à un degré aucunement comparable, ce grand caractère d'unité de méthode et d'homogénéité de doctrine, qui constitue l'état pleinement normal de notre intelligence, et qu'elle avait alors spontanément acquis sous la domination franche et uniforme du système théologique. C'est seulement à la prépondérance, plus pure encore et plus universelle, de la philosophie positive, qu'il appartiendra, dans un inévitable et prochain avenir, de réaliser, d'une manière beaucoup plus parfaite et surtout plus durable, cette propriété fondamentale. Le monothéisme lui-même, quoique résultant d'une systématisation plus avancée, n'a pu satisfaire autant que le polythéisme à une telle condition, parce que, dans l'état mental correspondant, une partie des spéculations humaines avait déjà commencé à échapper irrévocablement à la philosophie théologique proprement dite, de manière à en altérer sensiblement la nature primitive, comme on le verra au chapitre suivant. Il est donc aisé de concevoir pourquoi l'esprit d'ensemble, aujourd'hui si rare, devait, au contraire, se rencontrer fréquemment en un temps où, non-seulement la faible étendue des diverses notions permettait à chacun de les embrasser toutes, mais où surtout leur commune subordination à une même philosophie théologique les rendait toujours immédiatement comparables entre elles. Quoique ces rapprochemens dussent alors être le plus souvent chimériques, cependant leur usage spontané et continu devait certainement constituer, à la longue, un état plus normal que l'anarchie philosophique qui caractérise la situation transitoire des modernes, et que tant d'esprits faux ou étroits s'efforcent maintenant d'éterniser. Aussi ne suis-je point surpris que d'éminens penseurs, appartenant surtout à l'école catholique, aient, de nos jours, expressément déploré, comme une sorte de dégradation fondamentale de notre intelligence, l'irrévocable décadence de cette philosophie antique, qui, se plaçant directement à la source de tout, ne laissait rien sans liaison et sans explication quelconques, par l'uniforme application de ses conceptions théologiques. Tous ceux qui, dans ce siècle, ont profondément senti la nécessité sociale de l'esprit d'ensemble, mais sans apprécier les vraies conditions essentielles qui lui sont désormais imposées, ont pu être conduits à une telle aberration, dont l'illustre de Maistre a offert un exemple si mémorable, surtout par son parallèle général, admirable à beaucoup d'égards, entre le principal caractère de la science antique et celui de la science moderne. Sans se laisser entraîner à ces regrets stériles, et même irrationnels, où l'on méconnaît directement la destination purement provisoire de la philosophie théologique, il est certainement impossible de ne point admirer son aptitude spéciale, non-seulement à déterminer, comme je l'ai tant prouvé, le premier essor fondamental de notre intelligence, mais encore à favoriser long-temps son développement graduel, en fournissant spontanément à son activité continue un aliment et une direction également indispensables, jusqu'à ce que le progrès des connaissances réelles ait pu enfin permettre un meilleur régime mental. En considérant même la détermination de l'avenir comme le but final de toutes les spéculations philosophiques quelconques, on doit reconnaître, en général, que la divination théologique a véritablement ouvert la voie à notre prévision scientifique, malgré l'inévitable antagonisme qui a dû ultérieurement s'établir entre elles, et qui a surtout manifesté l'irrécusable supériorité propre à la philosophie positive, sous la seule condition, encore inaccomplie, d'une généralisation suffisante.

Sous un rapport plus spécial et plus direct, on peut enfin reconnaître que cette philosophie religieuse, surtout à l'état de polythéisme, quoique toute de fiction et d'inspiration, tendait immédiatement à exciter un certain développement élémentaire de l'esprit d'observation et d'induction. Malgré qu'elle ne dût lui assigner qu'un office purement subalterne, toujours subordonné aux besoins et aux indications théologiques, elle lui offrait cependant un champ très vaste et un but fort attrayant, qui n'auraient pu alors autrement exister, en liant profondément tous les phénomènes quelconques à la destinée de l'homme, principal objet du gouvernement divin. Les superstitions même qui nous paraissent aujourd'hui les plus absurdes, telles que la divination par le vol des oiseaux, par les entrailles des victimes, etc., ont eu primitivement, outre leur haute importance politique, un caractère philosophique vraiment progressif, comme entretenant habituellement une énergique stimulation à observer avec constance des phénomènes dont l'exploration ne pouvait, à cette époque, inspirer directement aucun intérêt soutenu. A quelque chimérique emploi que l'on destinât ainsi les observations de tous genres, elles ne s'en trouvaient pas moins recueillies d'avance pour un meilleur usage ultérieur, et n'auraient pu, sans doute, alors être autrement obtenues. Il est, par exemple, incontestable, suivant la juste remarque de Kepler, que les chimères astrologiques ont long-temps servi à maintenir le goût habituel des observations astronomiques, après l'avoir primitivement inspiré. C'est ainsi pareillement que l'anatomie doit, ce me semble, avoir nécessairement puisé ses premiers matériaux dans les explorations spontanément résultées de l'art des aruspices, sur la détermination de l'avenir par l'examen attentif du foie, du cœur, du poumon, etc., des animaux sacrifiés. Il existe, même aujourd'hui, des phénomènes qui, n'ayant pu être soumis jusqu'ici à aucune théorie vraiment scientifique, laissent en quelque sorte regretter encore que cette institution primordiale des observations, malgré ses immenses dangers, ait été détruite avant de pouvoir être convenablement remplacée, et sans garantir seulement la conservation des renseignemens déjà obtenus. Tels sont surtout, pour la physique concrète, la plupart des phénomènes météorologiques, et principalement ceux de la foudre, qui, dans l'antiquité, étaient le sujet spécial d'une exploration scrupuleuse et continue, relativement à l'art des augures. Quiconque saura s'affranchir aussi bien des préjugés modernes que des anciens, déplorera sans doute la perte totale des nombreuses observations que les augures étrusques, par exemple, avaient dû recueillir à ce sujet pendant une longue suite de siècles, et que la saine philosophie pourrait utiliser aujourd'hui, d'une manière même plus fructueuse, j'ose l'avancer, que nos puériles compilations météorologiques, dépourvues de toute direction rationnelle. On a beau maintenant vanter outre mesure l'absence totale de prédispositions et d'intentions quelconques; il n'y a certainement d'efficacité durable, pour les progrès de nos vraies connaissances, que dans les observations instituées avec un but déterminé, dût-il être essentiellement chimérique, à défaut d'une sage impulsion théorique. Aucun autre exemple ne pourrait mieux manifester cette invariable nécessité mentale, que celui de l'exploration vague et insignifiante de nos prétendus météorologistes, qui, malgré le vain étalage d'une exactitude minutieuse, dressent habituellement des tableaux assez infidèles pour ne pas même rappeler à chaque spectateur le véritable caractère atmosphérique de la journée précédente: il serait difficile, sans doute, que les registres des augures[8] eussent été plus mal tenus. En étendant à tous les cas possibles la même appréciation, chacun pourra mettre en pleine évidence, envers tous les phénomènes quelconques, l'indispensable office du polythéisme quant au premier essor de l'esprit d'observation; sans excepter même les phénomènes intellectuels et moraux, dont l'enchaînement fondamental avait dû être alors, pour l'interprétation des songes, le sujet inévitable d'observations très délicates, journellement poursuivies avec une scrupuleuse persévérance, qui ne pourra se retrouver plus convenablement que sous l'influence ultérieure d'un développement plus avancé de la philosophie positive.

[Note 8:] La manière même dont ces antiques observations ont été irrévocablement perdues est éminemment propre à confirmer l'indispensable nécessité de diriger toute exploration réelle d'après une théorie quelconque, théologique ou positive, afin d'assurer, outre son efficacité primitive, la conservation de ses résultats. Car, l'histoire ne nous indique aucune cause spéciale de destruction pour les recueils d'observations augurales, qui ne sauraient d'ailleurs avoir si complétement disparu par de simples accidents, ni par suite des luttes religieuses. Il est clair ici que l'influence la plus destructive a surtout consisté dans la profonde indifférence de l'esprit humain pour un tel ordre d'observations, d'après le changement général des croyances théologiques, et avant que le développement de la science réelle ait pu suffisamment inspirer à leur égard une autre sorte d'intérêt spéculatif.