D'après le principe précédent, on peut aisément compléter cette explication sommaire, en déterminant même par quelle branche principale du fétichisme a dû plus spécialement s'opérer le passage au polythéisme. Car la transformation devait évidemment commencer sur les phénomènes les plus généraux, les plus indépendans, et dont l'influence semblait spontanément la plus universelle. Or, tel était certainement, à tous ces titres, le cas des astres, dont l'existence isolée et inaccessible a dû bientôt imprimer un caractère particulier à la portion correspondante du fétichisme universel, quand cette partie a commencé à fixer suffisamment l'attention, d'abord trop concentrée vers des corps plus familiers. La différence générale, ci-dessus caractérisée, entre la notion du fétiche et celle du dieu, devait être, évidemment, beaucoup moindre à l'égard d'un astre qu'en aucun autre sujet quelconque: ce qui rendait l'astrolâtrie, comme je l'ai déjà indiqué, propre à servir d'intermédiaire entre le pur fétichisme primordial et le vrai polythéisme. En d'autres termes, le culte des astres est la seule grande branche du fétichisme qui ait pu s'incorporer spontanément au polythéisme, sans exiger immédiatement aucune profonde modification; chaque fétiche sidérique, en vertu de sa puissance et de son éloignement naturels, ne pouvant différer du dieu correspondant que par des nuances presque insensibles, surtout en un temps où l'on ne pouvait guère tenir à la précision. Il suffisait donc, pour effacer le caractère individuel et concret par lequel le fétichisme s'y marquait encore, de ne plus assujétir cette équivoque divinité à une attribution et à une résidence exclusives, et de lier sa conception, par quelque analogie réelle ou apparente, à celle d'autres fonctions plus ou moins générales, déjà confiées à un dieu proprement dit, pour lequel l'astre n'aurait été dès lors qu'une sorte de séjour préféré. Cette dernière transformation était si peu indispensable, que, pendant presque tout le règne du polythéisme, on n'y a essentiellement assujéti que les planètes, à raison de leurs variations spéciales: les étoiles, par suite de l'invariabilité de leur cours, sont restées de vrais fétiches, c'est-à-dire des divinités directement corporelles, inséparables de l'individu correspondant, jusqu'au moment où, enveloppées, comme toutes les autres, dans le monothéisme universel, ces conceptions théologiques ont dû nécessairement perdre leur spécialité primitive, non toutefois sans en laisser quelques vestiges, encore appréciables à une scrupuleuse analyse. On peut donc ainsi nettement concevoir comment l'astrolâtrie, constituant l'état le plus avancé du fétichisme, a été si propre à faciliter spontanément son inévitable transition au polythéisme: et, par suite, on peut même expliquer dès lors, d'après une relation déjà signalée, l'influence indirecte qu'a dû exercer la prépondérance finale de la vie agricole sur cette grande transformation de la philosophie théologique.

Afin d'utiliser, autant que possible, pour l'étude rationnelle de l'évolution humaine, l'appréciation générale d'un tel changement, en y constatant, dès l'origine, l'existence de tous les divers principes intellectuels des révolutions ultérieures, il importe enfin d'y remarquer aussi la première manifestation capitale de l'esprit métaphysique proprement dit. Si toutes les modifications réelles qu'éprouve successivement l'esprit théologique sont, au fond, nécessairement déterminées par le développement continu de l'esprit scientifique, elles s'opèrent toujours néanmoins par l'inévitable intervention directe de l'esprit métaphysique, à l'accroissement immédiat duquel aboutissent d'abord les décroissemens graduels du premier, jusqu'à ce que la positivité commence à prévaloir irrévocablement sur tous deux, suivant la théorie fondamentale établie au chapitre précédent. L'influence et l'extension incontestables de la métaphysique dans le passage général du polythéisme au monothéisme ne doivent paraître aussi spécialement prononcées que parce que cette seconde grande révolution religieuse nous est aujourd'hui beaucoup mieux connue et bien plus intelligible que la première. Mais la transformation antérieure du fétichisme en polythéisme n'en constitue pas moins la véritable origine historique de la philosophie métaphysique, comme nuance distincte de la philosophie purement théologique; et cette participation primitive de l'esprit métaphysique à l'ensemble de nos révolutions intellectuelles serait peut-être jugée la plus considérable de toutes, vu la plus grande importance mentale d'un tel changement d'après l'appréciation précédente, s'il était possible aujourd'hui de l'analyser suffisamment, ce que l'absence presque totale des documens convenables ne saurait jamais permettre. Quoi qu'il en soit, l'introduction élémentaire d'un tel esprit est alors incontestable; car, cette grande modification l'exigeait évidemment, par sa nature même. La transformation des fétiches en dieux proprement dits, d'après une première concentration du point de vue théologique, a fait nécessairement considérer, dans chaque corps particulier, au lieu de la vie propre et directe qu'on lui attribuait d'abord, une propriété abstraite qui le rendait susceptible de recevoir mystérieusement l'impulsion de l'agent surnaturel correspondant, dont le département plus ou moins étendu et la résidence plus ou moins indéterminée ne pouvaient permettre de concevoir habituellement l'action comme immédiate, si ce n'est dans les cas exceptionnels de métamorphose spéciale, toujours facultative, mais rarement opérée. Outre cette suite naturelle de la modification proposée, on voit même, pendant qu'une telle conversion s'accomplit, une préalable participation indispensable de l'esprit métaphysique; puisque, chaque dieu remplaçant, d'une manière plus ou moins générale, un plus ou moins grand nombre de fétiches individuels, désormais envisagés surtout en ce qu'ils ont de commun, sans que cette origine abstraite ôtât à l'être divin une vie véritable et très prononcée, il est clair qu'une telle notion suppose une opération purement métaphysique, en tant qu'on y reconnaît des abstractions personnifiées. Car, en un sujet quelconque, l'état métaphysique proprement dit, considéré comme une situation transitoire de notre intelligence, est toujours essentiellement caractérisé par une confusion radicale entre le point de vue abstrait et le point de vue concret, alternativement substitués l'un à l'autre pour modifier successivement les conceptions purement théologiques, soit en y rendant abstrait ce qui auparavant était concret, quand chaque généralisation est accomplie, soit en y préparant, pour une concentration nouvelle, la conception réelle d'êtres plus généraux, qui n'ont d'abord qu'une existence abstraite.

Telle est la double fonction indispensable de réduction et systématisation simultanées que l'esprit métaphysique exerce graduellement envers la philosophie théologique, qui seule, jusqu'à l'avènement propre de la philosophie positive, peut avoir un caractère nettement intelligible, parce que ses fictions, chimériques mais saisissables, résultent franchement d'un transport direct à tous les phénomènes quelconques de notre sentiment fondamental d'existence active. Distincte de chaque substance, quoiqu'elle en soit inséparable, l'entité métaphysique est aussi plus subtile et moins définie que l'action surnaturelle correspondante, quoiqu'elle en émane nécessairement: d'où résulte son aptitude essentielle à opérer des transitions, qui constituent sans cesse un décroissement, au moins intellectuel, de la philosophie théologique. Aussi le mode général d'action de l'esprit métaphysique est-il proprement toujours critique, puisqu'il conserve la théologie, tout en détruisant radicalement sa principale consistance mentale: son influence ne peut sembler organique qu'autant qu'elle n'est point trop prépondérante, et en tant qu'elle contribue aux modifications graduelles de la philosophie théologique, à laquelle doit être constamment rapporté, surtout sous le point de vue social, tout ce que paraissent contenir de vraiment organique les théories métaphysiques proprement dites; comme la suite de notre appréciation historique le fera spontanément ressortir de plus en plus. Sans insister davantage ici sur de telles explications, dont la première obscurité doit tenir à la nature ténébreuse d'un semblable sujet, mais qu'une application graduellement développée rendra ultérieurement irrécusables, il était indispensable d'y signaler la véritable origine générale de l'influence métaphysique, ainsi manifestée par une large et incontestable participation à cette grande transition du fétichisme au polythéisme, désormais suffisamment caractérisée dans son principe intellectuel. Outre le besoin scientifique immédiat, il n'était certainement pas inutile, même pour une plus profonde appréciation du grand problème social de nos temps, de constater, dès le berceau de l'humanité, cette rivalité spontanée et continue, d'abord mentale, puis politique, entre l'esprit théologique et l'esprit métaphysique, dont la lutte, aujourd'hui vainement prolongée, puisque l'évolution préparatoire est essentiellement accomplie, constitue la source première de notre intime perturbation.

L'extrême importance et la difficulté supérieure de ce point de départ général, dont l'irrationnalité eût nécessairement altéré l'ensemble ultérieur de notre opération historique, feront, j'espère, excuser l'étendue et la complication des diverses discussions auxquelles nous a entraînés, dans ce long mais indispensable chapitre, l'examen fondamental d'une époque aussi peu connue et aussi confusément jugée. Nous en avons conduit l'explication essentielle jusqu'à l'avènement nécessaire du second âge religieux, dont le vrai caractère, intellectuel ou social, devra être, dans la leçon suivante, plus aisément appréciable, vu sa nature mieux explorée et moins éloignée de notre constitution moderne, dont la sensation prépondérante doit toujours tendre, malgré les plus saines précautions scientifiques, à troubler extrêmement de telles analyses. Toutefois, cette première application générale de ma philosophie historique aura déjà, sous ce dernier aspect, manifesté nettement l'aptitude spontanée de l'esprit positif à nous transporter successivement, beaucoup mieux qu'aucun autre, aux différens points de vue d'où l'on peut sagement juger les divers états antérieurs de l'humanité et les révolutions correspondantes, sans altérer cependant, en aucune manière, ni l'homogénéité ni l'indépendance des décisions rationnelles. Cette importante propriété, qu'on peut regarder comme vraiment caractéristique, puisqu'elle résulte directement de l'esprit nécessairement relatif de la philosophie nouvelle, opposé à l'esprit inévitablement absolu de l'ancienne philosophie, se développera graduellement dans tout le cours de notre appréciation sommaire, et permettra seule de comprendre enfin l'ensemble du passé humain sans jamais supposer à l'homme une organisation intellectuelle et morale essentiellement distincte de celle qui le dirige aujourd'hui, ce qui, au fond, est demeuré jusqu'ici radicalement impossible. Si j'ai pu, dans ce chapitre, inspirer une sorte de sympathie intellectuelle en faveur du fétichisme, qui constitua cependant, de toute nécessité, l'état le plus imparfait de la philosophie théologique, à plus forte raison nous sera-t-il aisé, dans les chapitres suivans, de constater clairement que le génie propre de chaque grande époque, sous quelque aspect principal qu'on l'envisage, a toujours été, non-seulement le plus convenable à la situation correspondante, mais aussi en intime harmonie avec l'accomplissement spécial d'une opération déterminée, indispensable à la marche fondamentale de l'évolution humaine.


CINQUANTE-TROISIÈME LEÇON.

Appréciation générale du principal état théologique de l'humanité: âge du polythéisme. Développement graduel du régime théologique et militaire.

Des habitudes exclusives profondément enracinées tendent nécessairement, chez les esprits modernes, à procurer au monothéisme un ascendant presque irrésistible, qui doit s'y opposer éminemment à toute saine appréciation des divers autres modes généraux de l'état théologique. Mais les philosophes, assez dégagés, à cet égard, de toutes préoccupations personnelles pour comparer, avec une impartiale élévation, les différens âges religieux, pourront aujourd'hui reconnaître aisément, après une analyse approfondie, et malgré de spécieuses apparences, que le polythéisme a dû, par sa nature, constituer la principale forme du système théologique, considéré dans l'ensemble de sa durée. Quelle que soit, sous le rapport social, l'éminente destination réservée au monothéisme, comme je l'expliquerai soigneusement au chapitre suivant, la leçon actuelle rendra, j'espère, incontestable, même à ce titre, l'aptitude encore plus complète et plus spéciale du polythéisme à satisfaire spontanément aux besoins politiques de l'époque correspondante. Enfin, l'ensemble de ce double examen fera implicitement sentir que, malgré le caractère provisoire plus ou moins inhérent, selon notre théorie, à toute philosophie théologique, l'existence du polythéisme a dû être plus durable que celle d'aucune autre phase religieuse; tandis que le monothéisme, plus voisin d'une entière cessation de l'état théologique, devait surtout servir à diriger l'humanité civilisée pendant sa transition fondamentale du système ancien au système moderne.