En terminant cette explication sommaire, je ne saurais éviter, dans l'intérêt, toujours prépondérant, de la saine méthode philosophique, d'utiliser l'occasion, vraiment caractéristique, qui s'offre ici très spontanément de signaler, sous deux rapports importans, l'extrême imperfection actuelle de la philosophie politique, chez les esprits même les plus avancés. On vient de reconnaître combien est superficielle et erronée la théorie ordinaire sur le passage à l'état agricole; la satisfaction qu'elle inspire encore généralement constitue sans doute un symptôme très décisif de l'irrationnel esprit qui a présidé jusqu'ici à ces difficiles études, si exclusivement abandonnées à des intelligences presque étrangères à toute institution vraiment scientifique des recherches humaines. Cet exemple est cependant l'un des plus favorables que puisse présenter aujourd'hui la philosophie dominante, à cause de l'observation, juste quoique partielle, qui y sert de base à l'argumentation. Que serait-ce donc si nous étions conduits à en apprécier tant d'autres très vantés, comme chaque lecteur peut aisément le faire, en cas de loisir! En second lieu, nous trouvons ici à vérifier clairement l'irrécusable réalité du précepte fondamental, établi au quarante-huitième chapitre, sur la nécessité d'étudier simultanément les divers aspects sociaux, tous nécessairement solidaires, et surtout de ne point isoler l'appréciation du développement matériel de celle du développement spirituel. La grave erreur de philosophie historique que nous venons de rectifier, résulte évidemment, en effet, d'une préoccupation exorbitante, et presque exclusive, du point de vue temporel dans tous les évènemens humains, l'un des principaux caractères philosophiques de notre état révolutionnaire, comme je l'ai montré au début de ce volume.

Quant au second exemple essentiel, et bien moins incontestable encore, que je dois signaler ici de l'influence spéciale du fétichisme sur l'ensemble de l'évolution sociale, il consiste dans l'importante fonction si spontanément remplie par cette religion primitive pour la conservation systématique des animaux utiles, ainsi que des végétaux. Nous avons reconnu ci-dessus que l'action réelle de l'homme sur le monde extérieur a dû nécessairement commencer par la dévastation, comme, sur sa propre espèce, par la guerre. Son aptitude spontanée à la destruction, alors si prépondérante et presque exclusive, est long-temps en exacte harmonie avec l'indispensable nécessité originaire de déblayer le théâtre général de la civilisation future. Or un penchant aussi prononcé, développé, avec une telle plénitude, chez des hommes non moins grossiers qu'énergiques, menaçait indistinctement toutes les races quelconques, même les plus susceptibles de rendre ultérieurement à l'homme d'importans offices, dont il ne pouvait d'abord soupçonner assez l'utilité. Les plus précieuses espèces organiques, surtout dans le règne animal, nécessairement beaucoup plus exposé, devraient donc sembler alors vouées à une destruction presque inévitable, si la première évolution intellectuelle et morale de l'humanité ne fût venue spontanément, d'un autre côté, imposer un frein général à cette aveugle ardeur de dévastation universelle. Telle est, évidemment, l'une des propriétés les plus directes du fétichisme primordial, indépendamment de la tendance générale qu'il inspire vers la vie agricole, comme je viens de l'expliquer. Si ce premier système religieux n'a pu remplir un office aussi capital que par l'adoration formelle des animaux, ultérieurement trop dégradante, il faut se demander par quelle autre voie cet important résultat aurait été alors suffisamment réalisable. Quels qu'aient pu être ensuite les immenses inconvéniens du fétichisme, ils ne doivent nullement nous dissimuler son aptitude essentielle à faciliter, au plus haut degré, la conservation, à la fois difficile et indispensable, des animaux utiles, des végétaux précieux, et, en général, de tous les objets matériels exigeant une protection spéciale. Le polythéisme a dû ultérieurement remplir la même fonction d'une manière un peu différente, mais non moins spontanée, en plaçant ces divers êtres sous la protection particulière des divinités correspondantes; procédé assurément très énergique, mais toutefois moins direct que le précédent, et qui sans doute n'aurait pas été d'abord assez intense pour obtenir alors, comme celui-ci, une pleine efficacité générale. Il existerait, à cet égard, dans le monothéisme proprement dit, une lacune essentielle, puisqu'il n'a point organisé spécialement cette importante attribution, si l'éducation humaine n'avait alors été assez avancée déjà pour ne plus exiger, sous ce rapport, d'être principalement guidée par la voie théologique. Toutefois, il n'est pas douteux, même aujourd'hui, que le défaut presque absolu de discipline régulière envers cet ordre de relations ne présente de graves inconvéniens, fort imparfaitement réparés par les mesures purement temporelles, auxquelles on est ainsi obligé de recourir à peu près exclusivement.

Pour mieux apprécier toute l'importance sociale de cette aptitude spéciale du fétichisme à garantir la conservation des animaux utiles, il faut d'ailleurs considérer aussi cette protection permanente sous le rapport moral, comme ayant puissamment contribué à l'adoucissement fondamental du caractère humain. Sans doute, l'organisation carnivore de l'homme constitue l'une des principales causes qui limitent nécessairement le degré réel de douceur dont cet animal est susceptible; quoique la spécialisation croissante des occupations humaines tende spontanément à diminuer de plus en plus cet inévitable essor de l'instinct sanguinaire, en le concentrant toujours davantage chez une moindre portion de la société générale, où il peut d'ailleurs être directement atténué par suite même du caractère d'utilité publique qu'y prend alors une telle attribution. Quelque honorable que doive toujours être, au génie avancé du grand Pythagore, sa sublime utopie sur nos relations avec les animaux, conçue en un temps où l'esprit de destruction était encore si prépondérant dans l'élite de l'humanité, elle n'en est pas moins radicalement contraire à la destinée fondamentale de l'homme, qui l'oblige à développer sans cesse, à tous égards, son ascendant naturel sur l'ensemble du règne animal. Mais, à raison même de cette indispensable domination, et afin qu'elle ne dégénère point en une aveugle tyrannie destructive, directement opposée au but principal, elle a besoin, comme tout autre empire, d'être assujétie, d'une manière permanente et régulière, à certaines lois essentielles, qui tendent à prévenir et à rectifier, autant que possible, les déviations spontanées. On peut donc, sous cet aspect, envisager le fétichisme comme ayant primitivement ébauché, par la seule voie alors praticable, un ordre très élevé, et trop peu senti encore, d'institutions humaines, destiné à régler convenablement les relations politiques les plus générales, celles de l'humanité envers le monde, et surtout vis-à-vis des autres animaux; relations où l'égoïsme d'espèce ne saurait, sans doute, exclusivement présider sans de graves dangers, et où sa prépondérance doit s'atténuer d'autant plus qu'il s'agit d'organismes plus éminens et dès lors moins dissemblables au nôtre. Dans le gouvernement rationnel de l'humanité régénérée par le vrai positivisme, on peut présumer que l'administration systématique et continue de cet ordre intéressant de rapports collectifs, conduira un jour à constituer régulièrement un vaste département spécial du monde extérieur, propre à coordonner ou même à diriger des efforts individuels trop souvent incohérens ou aveugles, sous les inspirations morales d'une philosophie plus réelle, alors suffisamment prépondérante, qui aura préalablement vulgarisé la saine appréciation de notre position naturelle, et par suite le juste sentiment de notre véritable correspondance avec les différens degrés de l'échelle zoologique dont nous formons le type fondamental.

Après avoir, par l'ensemble des considérations précédentes, convenablement caractérisé la part nécessaire du fétichisme à l'évolution totale de l'humanité, il ne me reste plus, pour compléter cette appréciation sommaire, qu'à examiner ici le mode général suivant lequel a dû s'opérer graduellement l'inévitable transition de cette première grande phase religieuse à celle, immédiatement suivante, qui constitue le polythéisme proprement dit, principale forme de l'état théologique.

Que le polythéisme ait toujours et partout dérivé forcément du fétichisme, c'est maintenant, à mes yeux, une proposition historique incontestable, que pourrait seule obscurcir une ténébreuse érudition, également propre à servir les opinions les plus contradictoires, au gré d'une imagination vagabonde, égarée par une fausse et impuissante philosophie. Outre que l'analyse attentive du développement individuel démontre, avec une pleine évidence, cette succession constante, l'exploration directe des degrés correspondans de l'échelle sociale l'a désormais suffisamment confirmée sur tous les points du globe. L'étude même de la haute antiquité, quand elle sera enfin convenablement éclairée par les saines théories sociologiques, la vérifiera, j'ose l'assurer, d'une manière irrécusable. On peut déjà clairement reconnaître, dans la plupart des théogonies, que le polythéisme qu'elles décrivent ne constituait nullement la religion primitive; la constante antériorité du fétichisme y sert, en effet, de base essentielle pour expliquer la formation des dieux, c'est-à-dire, au fond, l'époque où leur existence distincte a été admise. N'est-ce point là, par exemple, ce que signifient, chez les Grecs, ces dieux primitivement issus de l'Océan et de la Terre, c'est-à-dire des deux principaux fétiches? Le polythéisme n'a-t-il pas d'ailleurs conservé, comme je l'ai déjà noté, jusque dans son plus grand développement, diverses traces très prononcées du fétichisme primordial? Il est vraiment honteux, pour l'état présent de la philosophie, qu'il faille encore discuter un cas aussi évident; puisque la première manifestation de l'esprit théologique doit certainement consister à animer directement chaque corps extérieur, avant de pouvoir remplacer cette vie immédiate par l'action correspondante de quelque être purement fictif.

Spéculativement envisagée, cette grande transformation de l'esprit religieux est peut-être la plus fondamentale qu'il ait pu jamais subir, quoique nous en soyons aujourd'hui trop éloignés pour en sentir habituellement l'étendue et la difficulté. L'intelligence humaine a dû, ce me semble, franchir ultérieurement un moindre intervalle mental, dans son passage si vanté du polythéisme au monothéisme, dont l'accomplissement plus récent et l'histoire mieux connue doivent naturellement nous faire exagérer l'importance, qui ne fut extrême que sous le point de vue social, comme je l'expliquerai en son lieu. Quand on réfléchit que le fétichisme supposait la matière éminemment active, au point d'en être vraiment vivante, tandis que le polythéisme la condamnait, au contraire, nécessairement à une inertie presque absolue, toujours passivement soumise aux volontés arbitraires de l'agent divin; il doit sembler d'abord impossible, en appréciant la portée intellectuelle de cette différence capitale, de comprendre le mode réel de transition graduelle de l'un à l'autre régime religieux. Tous deux, sans doute, paraissent presque également éloignés de notre état positif, caractérisé par la subordination fondamentale des phénomènes à d'invariables lois naturelles, auxquelles chacun de ces modes substitue pareillement des volontés, soit qu'elles résident dans les corps mêmes ou dans leurs maîtres surnaturels, ce qui est, en apparence, presque équivalent. Mais, par un examen plus approfondi, ce passage de l'activité à l'inertie de la matière se présente, au contraire, comme une sorte de saut brusque, qui doit avoir beaucoup coûté à l'esprit humain. Il est donc d'un haut intérêt philosophique d'expliquer, d'une manière satisfaisante, le mode spontané de cette mémorable transition.

Toutes les grandes modifications successives de l'esprit religieux ont été essentiellement déterminées, au fond, par le développement continu de l'esprit scientifique, quoique son intervention nécessaire n'ait pu être, presque jusqu'à nos jours, suffisamment directe et explicite. Si l'homme n'eût pas été susceptible de comparer, d'abstraire, de généraliser, et de prévoir, à un plus haut degré que ne le sont les singes, les carnassiers, etc., il aurait sans doute indéfiniment persisté dans le fétichisme plus ou moins grossier où les retient irrévocablement leur imparfaite organisation. Mais son intelligence est propre à apprécier la similitude des phénomènes et à reconnaître leur succession. Quoique ces facultés, éminemment caractéristiques, doivent être d'abord très comprimées, comme je l'ai établi, par le double défaut d'alimentation et de direction vraiment convenables, elles ne cessent de s'exercer, avec une énergie croissante, depuis le premier éveil mental émané de l'impulsion théologique, et leur exercice diminue toujours de plus en plus la prépondérance initiale de la philosophie religieuse. Or, l'important passage du fétichisme au polythéisme constitue, à mes yeux, le premier résultat général de cet essor naissant de l'esprit d'observation et d'induction, développé, comme cela doit être pour toute évolution sociale, d'abord chez les hommes supérieurs, et, à leur suite, dans la multitude.

Pour le démontrer, qu'on se représente préalablement, d'après nos explications antérieures, le caractère, nécessairement individuel et concret, inhérent à toute croyance fétichique, toujours relative à un objet déterminé et unique. Cet attribut essentiel correspond exactement à la nature particulière et incohérente des observations, grossièrement matérielles, propres à l'enfance de l'humanité: en sorte qu'il existe alors cette exacte harmonie entre la conception et l'exploration, vers laquelle tend toujours notre intelligence, dans l'une quelconque de ses phases. Or, l'essor même que cette première théorie, quelque imparfaite qu'elle soit, imprime à l'esprit naissant d'observation, doit altérer graduellement cet équilibre primitif, qui finit par ne pouvoir plus subsister qu'avec une modification fondamentale de la philosophie originaire. Ainsi conçue, la grande révolution qui a conduit jadis l'intelligence humaine du fétichisme au polythéisme serait, au fond, quoique beaucoup plus prononcée, essentiellement due aux mêmes causes mentales que nous voyons journellement produire les diverses révolutions scientifiques, toujours par suite d'une insuffisante concordance entre les faits et les principes. Pour tout vrai philosophe, cette remarquable conformité établirait déjà une présomption très puissante en faveur de ma théorie fondamentale; car, les lois logiques, qui finalement gouvernent le monde intellectuel, sont, de leur nature, essentiellement invariables, et communes, non-seulement à tous les temps et à tous les lieux, mais aussi à tous les sujets quelconques, sans aucune distinction même entre ceux que nous appelons réels et chimériques: elles s'observent, au fond, jusque dans les songes, sauf la seule diversité des circonstances, intérieures ou extérieures. La similitude radicale dans le mode général d'accomplissement des différentes transitions intellectuelles, malgré la diversité des époques et des situations, constitue donc le principal symptôme de la justesse de nos explications philosophiques, et la première source de leur pleine efficacité. De même que tous les naturalistes raisonnables s'accordent spontanément aujourd'hui à repousser toutes les hypothèses géologiques qui font procéder d'abord les agens naturels selon d'autres lois que celles qu'ils nous manifestent dans les phénomènes actuels, pareillement les philosophes devraient unanimement bannir l'usage, beaucoup plus dangereux, de toute théorie qui force à supposer, dans l'histoire de l'esprit humain, d'autres différences réelles que celles de la maturité et de l'expérience graduellement développées. On ne pourra jamais rien établir de solide en sociologie, tant qu'on ne s'imposera point rigoureusement cette indispensable condition préalable, comme je l'ai expliqué au quarante-huitième chapitre.

Revenant à notre démonstration actuelle, il est donc évident que la généralisation insensiblement croissante des diverses observations humaines a dû finir par en nécessiter d'analogues dans les conceptions théologiques correspondantes, et déterminer ainsi l'inévitable transformation du fétichisme en un simple polythéisme. Car, les dieux proprement dits diffèrent essentiellement des purs fétiches par un caractère plus général et plus abstrait, inhérent à leur résidence indéterminée. Ils administrent chacun un ordre spécial de phénomènes, mais à la fois dans un grand nombre de corps, en sorte qu'ils ont tous un département plus ou moins étendu; tandis que l'humble fétiche ne gouverne qu'un objet unique, dont il est inséparable. Ainsi, à mesure qu'on a reconnu la similitude essentielle de certains phénomènes chez diverses substances, il a bien fallu rapprocher les fétiches correspondans, et les réduire enfin au principal d'entre eux, qui dès lors s'est élevé au rang de dieu, c'est-à-dire d'agent idéal et habituellement invisible, dont la résidence n'est plus rigoureusement fixée. Il ne saurait exister, à proprement parler, de fétiche vraiment commun entre plusieurs corps: cela serait contradictoire, tout fétiche étant nécessairement doué d'une individualité matérielle. Lorsque, par exemple, la végétation semblable des différens arbres d'une forêt de chênes a dû conduire enfin à représenter, dans les conceptions théologiques, ce que leurs phénomènes offraient de commun, cet être abstrait n'a plus été le fétiche propre d'aucun arbre, il est devenu le dieu de la forêt. Voilà donc le passage intellectuel du fétichisme au polythéisme réduit essentiellement à l'inévitable prépondérance des idées spécifiques sur les idées individuelles, au second âge de notre enfance, aussi bien sociale que personnelle. De ce point de vue, la modification, quoique assurément très prononcée, a pu s'opérer d'autant plus aisément que, suivant notre grand aphorisme sur la préexistence nécessaire, sous forme plus ou moins latente, de toute disposition vraiment fondamentale, en un état quelconque de l'humanité, l'opération était déjà spontanément accomplie dès l'origine pour certains cas, qu'il a donc suffi d'imiter ou d'étendre. Car, quoique l'homme, plus sensible que raisonnable, soit, en général, bien plus frappé d'abord des différences que des ressemblances, par suite sans doute de notre organisation cérébrale, il existe néanmoins évidemment, pour l'espèce comme pour l'individu, certains cas usuels où les qualités communes sont d'abord abstraitement saisies par la moindre intelligence, quand les objets comparables sont à la fois assez simples et assez uniformes. Dans ces diverses occasions, le polythéisme doit donc être spontanément primitif; et c'est là sans doute ce qui aura pu donner lieu à l'aberration philosophique, signalée ci-dessus, sur sa prétendue antériorité. Mais cette exception, si aisément explicable, n'altère nullement notre théorie, puisque les cas de ce genre sont certainement, pour l'ensemble de l'éducation humaine, soit individuelle, soit sociale, les moins nombreux et les moins importans, même en ayant égard aux inégalités personnelles. Leur considération nous sert alors seulement à faire comprendre, de la manière la plus naturelle, le procédé fondamental suivant lequel l'esprit humain a dû opérer cette grande transition philosophique, quand elle est devenue suffisamment mûre.

C'est donc ainsi que la nature purement théologique de la philosophie primitive a été essentiellement maintenue, puisque les phénomènes ont continué à être régis par des volontés et non par des lois; et toutefois profondément modifiée, en ce que, le corps lui-même n'étant plus vivant, mais inerte, et recevant toute son activité d'un être fictif extérieur, le point de vue primordial s'est trouvé, au fond, notablement perfectionné. La leçon suivante fera spécialement ressortir les plus importantes conséquences, intellectuelles et sociales, d'une telle révolution. Qu'il me suffise ici d'y signaler l'évidente vérification de la proposition générale rappelée ci-dessus sur le continuel décroissement mental de l'esprit religieux, quoique son influence politique n'ait pas dû suivre la même marche. A mesure que chaque corps individuel perdait ainsi son premier caractère directement divin ou vivant, il devenait mieux accessible à l'esprit purement scientifique, dont le domaine commençait dès lors à s'étendre, quoique bien humblement encore, sans que l'explication théologique intervînt aussi complétement que jadis dans les détails des phénomènes, par suite même de sa généralisation graduelle. Cette différence fondamentale se traduit nettement, comme je l'ai remarqué auparavant, par la diminution correspondante que subit, d'une manière continue, le nombre des êtres divins, pendant que leur nature devient plus abstraite, et leur domination propre plus étendue: on voit maintenant que cette conséquence nécessaire ne présente rien de paradoxal. Il est clair, en effet, que chaque dieu ainsi introduit remplace toute une troupe de fétiches, désormais licenciés, pour ainsi dire, ou du moins réduits à lui servir d'escorte. La transition finale du polythéisme au monothéisme nous donnera lieu, à son tour, de faire une remarque essentiellement analogue.