Considérée quant aux beaux-arts, l'action générale du fétichisme sur l'intelligence humaine n'est point certainement aussi oppressive, à beaucoup près, que sous l'aspect scientifique. Il est même évident qu'une philosophie qui animait directement la nature entière, devait tendre à favoriser éminemment l'essor spontané de notre imagination, alors nécessairement investie d'une haute prépondérance mentale. Aussi les premiers essais de tous les beaux-arts, sans en excepter la poésie, remontent-ils incontestablement jusqu'à l'âge du fétichisme. Mais le polythéisme ayant dû stimuler bien davantage encore leur développement propre, il convient, pour abréger, de remettre au chapitre suivant l'ensemble des considérations très sommaires que nous devrons indiquer à ce sujet. Il s'agira alors essentiellement d'expliquer comment, dans la vie collective comme dans la vie individuelle, l'essor positif des facultés humaines a dû s'opérer d'abord par les facultés d'expression, de manière à accélérer graduellement l'évolution plus tardive des facultés supérieures et moins prononcées, d'après la liaison générale que notre organisation établit entre elles.
Quant au développement industriel, philosophiquement défini, c'est-à-dire embrassant l'ensemble total de l'action de l'homme sur le monde extérieur, il remonte, incontestablement, jusqu'à ce premier âge social, où l'humanité, sous les plus importans aspects, a jeté les bases élémentaires de sa conquête générale du globe terrestre. Trop disposés maintenant à méconnaître les services indispensables de ces temps primitifs, nous oublions que l'industrie humaine leur doit surtout la première ébauche de ses ressources les plus puissantes, l'association de l'homme avec les animaux disciplinables, l'usage permanent du feu, et l'emploi des forces mécaniques; et, même le commerce proprement dit y trouve son premier essor distinct, par la naissante institution des monnaies. En un mot, presque tous les arts et procédés industriels y ont nécessairement leur origine fondamentale. Mais, en outre, l'exercice effectif de l'activité humaine accomplit alors spontanément une fonction préliminaire d'une haute importance pour l'ensemble de notre évolution, en préparant, pour ainsi dire, le théâtre ultérieur de la civilisation, comme l'éloquente appréciation de Buffon est si propre à le faire sentir, dans son admirable parallèle entre la nature brute et la nature perfectionnée par l'homme. L'action destructive que les peuplades primitives de chasseurs se plaisent à développer avec tant d'énergie, n'est pas seulement utile au genre humain comme offrant souvent un motif immédiat de liaison, quelquefois fort étendue, entre les diverses familles, en un temps où il est difficile d'apercevoir, sinon pour la guerre, d'autres motifs équivalens. Mais une telle destruction est surtout directement indispensable au développement social ultérieur, dont la scène nécessaire se trouve d'abord évidemment encombrée par la multiplicité supérieure des animaux de toute espèce. Aussi cette énergie destructive est-elle alors tellement prononcée, qu'on a pu quelquefois y voir, sans trop d'invraisemblance, une cause secondaire susceptible de concourir, avec les puissances prépondérantes considérées en géologie, à l'entière disparition de certaines races, surtout parmi les plus grandes. On peut faire des remarques essentiellement analogues sur les dévastations exercées ensuite par les peuples pasteurs, et qui affectent plus spécialement la végétation superflue. Mais, si l'on ne peut méconnaître, sous ces divers aspects, la participation essentielle de cet âge primitif à l'évolution industrielle de l'humanité, il est difficile aujourd'hui d'apprécier exactement la véritable influence du fétichisme sur ce genre de développemens[6]. Au premier abord, la consécration directe de la plupart des corps extérieurs semble même devoir tendre à interdire à l'homme toute grave modification du monde environnant. Il n'est pas douteux, en effet, que l'influence prolongée du fétichisme ne constitue, sous ce rapport, de véritables et puissans obstacles, qui deviendraient presque insurmontables si l'esprit humain pouvait jamais être, surtout alors, pleinement conséquent, et si ces croyances ne pouvaient être, à cet égard, suffisamment neutralisées par l'opposition mutuelle que leur nature comporte si aisément, quand quelque instinct puissant s'y trouve intéressé. Toutefois, outre cet important antagonisme spontané, le fétichisme présente déjà, à un haut degré, cette précieuse propriété générale que j'ai signalée, en principe, au chapitre précédent, comme inhérente au régime théologique, de favoriser le premier essor de l'activité humaine, par les illusions fondamentales qu'il inspire sur la prépondérance de l'homme, auquel le monde entier doit sembler subordonné, tant que l'invariabilité des lois naturelles n'est point encore reconnue. Quoique cette suprématie ne soit alors réalisable que par l'irrésistible intervention des agens divins, il n'est pas moins évident que le sentiment continu de cette protection suprême doit être, à cette époque, éminemment propre à exciter et à soutenir l'énergie active de l'homme, malgré d'immenses obstacles extérieurs, qu'il ne pourrait sans doute oser autrement braver. Ainsi, quelque imparfaite, et même précaire, que soit nécessairement une telle stimulation, il y faut voir une indispensable ressource, jusqu'aux temps très récens où la connaissance des lois de la nature est assez avancée pour servir de base rationnelle et solide à l'action, à la fois sage et hardie, de l'humanité sur le monde extérieur. Or, cette fonction provisoire convient alors d'autant mieux au fétichisme, qu'il présente à l'homme, de la manière la plus directe et la plus complète, le naïf espoir d'un empire presque illimité, à obtenir par la voie religieuse activement suivie. Plus on méditera sur ces temps primitifs, plus on sentira que le pas principal y devait consister, au physique comme au moral, à retirer l'esprit humain de sa torpeur animale: et c'eût été aussi, à l'un et à l'autre égard, le pas le plus difficile, si l'essor spontané de la philosophie théologique, à l'état initial de fétichisme, n'eût ouvert définitivement la seule issue qui fût alors possible. Quand on examine convenablement les illusions caractéristiques de ce premier âge, sur la faculté mystérieuse d'observer immédiatement les évènemens les plus lointains et les plus cachés, sur le pouvoir de modifier le cours des astres, d'apaiser ou d'exciter les tempêtes, etc., le sourire spontané d'un dédain peu philosophique fait place à l'appréciation rationnelle qui nous y montre les symptômes nécessaires de l'éveil primordial de notre intelligence et de notre activité.
[Note 6:] Quoique le point de vue concret doive être ici soigneusement écarté, d'après les explications préalables de cette leçon, je crois cependant, afin de prévenir, autant que possible, toute confusion dans les vérifications spéciales, devoir avertir, à ce sujet, que je n'entends pas ainsi établir une correspondance nécessaire entre le fétichisme et l'un seulement des trois modes généraux d'existence matérielle qu'on a coutume de distinguer parmi les peuples primitifs, successivement chasseurs, pasteurs et agriculteurs. Je sais qu'on peut citer plusieurs exemples de nations pastorales déjà parvenues au polythéisme, et d'autres de nations agricoles restées fétichistes. Mais, malgré cette diversité effective, je continue l'appréciation abstraite en supposant les deux transitions matérielles toujours accomplies avant la cessation du fétichisme; parce qu'il existe, en effet, comme on va le voir, un motif fondamental pour qu'il en soit ainsi, quoique cette tendance spontanée puisse être, en certains cas particuliers que je n'ai point à analyser, surmontée par des influences contraires.
Enfin, sous le point de vue social proprement dit, le fétichisme, quoique ayant dû être, d'après nos explications antérieures, moins efficace, en général, que les autres modes ultérieurs de l'esprit théologique, offre cependant des propriétés réelles d'une haute importance pour l'ensemble du développement humain. Nous sommes maintenant, surtout à cet égard, trop disposés à méconnaître les immenses bienfaits des influences religieuses, auxquelles ceux même qui s'en croient encore le plus intimement pénétrés sont déjà fort éloignés d'attribuer suffisamment tous les progrès qu'elles ont réellement déterminés, quand ils ont dépendu de croyances actuellement éteintes. Aussi bien sous le rapport social que sous le rapport intellectuel, la philosophie positive, quelque paradoxale que semble d'abord chez elle une semblable propriété, peut seule, au fond, faire enfin dignement apprécier toute la haute participation nécessaire de l'esprit religieux à l'ensemble de la grande évolution. Or, ici n'est-il pas directement évident que les efforts moraux devant, par une invincible nécessité organique, presque toujours combattre, à un degré quelconque, les plus énergiques impulsions de notre nature, l'esprit théologique avait besoin de fournir à la discipline sociale une base générale indispensable, en un temps où la prévoyance, soit collective, soit individuelle, était certainement beaucoup trop limitée pour offrir un point d'appui suffisant aux influences purement rationnelles? Même à des époques bien moins arriérées, les institutions qui deviennent ensuite le mieux susceptibles d'être habituellement rattachées à de simples motifs humains, doivent long-temps reposer sur de tels fondemens, jusqu'à ce que notre raison soit assez affermie: c'est ainsi, par exemple, que nous voyons même les moindres préceptes hygiéniques ne pouvoir d'abord s'établir, d'une manière fixe et commune, que sous la haute autorité des prescriptions religieuses. Une irrésistible induction doit donc nous faire sentir la nécessité primitive de la consécration théologique dans les modifications sociales où l'on est aujourd'hui le moins disposé à concevoir son intervention. Ainsi, on la regarde d'ordinaire comme essentiellement étrangère à l'essor graduel et régulier de l'esprit de propriété inhérent à l'homme; et, cependant, l'analyse approfondie de certaines phases remarquables de la sociabilité me semble indiquer clairement, à cet égard, un indispensable concours de l'influence religieuse: telle est, entre autres, cette célèbre institution du Tabou, si importante chez les peuples les plus avancés de l'Océanie, et qui, à mon gré, constitue aujourd'hui, pour le philosophe, une précieuse trace de l'universelle participation spéciale des croyances théologiques à la consolidation primitive de la propriété territoriale, lorsque les peuples chasseurs ou pasteurs passent finalement à l'état agricole. Quoique les liaisons d'idées propres à ces âges primitifs soient aujourd'hui très difficilement saisissables, même d'après une saine théorie, à cause du point de vue trop différent où nous sommes forcément placés, il est pareillement très vraisemblable que l'influence religieuse a beaucoup contribué d'abord à établir, et surtout à régulariser, l'usage continu des vêtemens, justement regardé comme l'un des principaux indices de la civilisation naissante, non-seulement par l'évidente impulsion qu'en doivent constamment recevoir nos aptitudes industrielles, mais bien plus encore sous le rapport moral, où il constitue le premier grand témoignage de l'admirable série des efforts graduels de l'homme pour améliorer, autant que possible, sa propre nature, en y développant de plus en plus la haute discipline permanente que notre raison doit exercer sur nos penchans, afin de faire convenablement éclater la supériorité implicite de notre organisation propre.
Outre l'appréciation beaucoup trop étroite de l'ancienne intervention sociale de l'esprit théologique, on se forme trop souvent une très fausse idée de ce puissant moyen, même dans la plupart des cas où l'on n'en saurait méconnaître l'efficacité, en le concevant surtout comme un simple artifice, appliqué, par les hommes supérieurs, sans aucune conviction personnelle, au gouvernement usuel de la multitude. Bien peu de philosophes, y compris les plus religieux, sont aujourd'hui exempts de cette irrationnelle disposition, quant à toutes les diverses phases antérieures de l'humanité. C'est pourquoi il convient ici de présenter directement à ce sujet quelques indications sommaires, qui, applicables à l'ensemble de notre opération historique, y devront prévenir ou rectifier, autant que possible, de vicieuses appréciations, aussi radicalement contraires à toute saine explication des faits sociaux qu'injurieuses au caractère moral de l'homme.
Malgré la vaine réputation de haute habileté politique qu'on a si étrangement tenté de faire à la dissimulation et même à l'hypocrisie, il est heureusement incontestable, soit d'après l'expérience universelle, soit par l'étude approfondie de la nature humaine, qu'un homme vraiment supérieur n'a jamais pu exercer aucune grande action sur ses semblables sans être d'abord lui-même intimement convaincu. Cette condition préalable ne tient pas seulement à ce qu'il ne saurait exister d'action morale là où il n'y aurait point une suffisante harmonie mutuelle de sentimens et de pensées. De plus, cette chimérique duplicité mentale, à laquelle on n'a pas craint ainsi d'attribuer souvent d'importans effets, tendrait nécessairement, au contraire, à paralyser directement les principales facultés de ceux qui se seraient dès lors imposé la tâche, évidemment impossible, de conduire simultanément leurs pensées par deux voies opposées, l'une réelle, l'autre affectée, dont chacune eût d'ordinaire déjà suffisamment embarrassé notre faible intelligence. On n'a pu se laisser communément entraîner à cette absurde supposition, que d'après une difficulté presque insurmontable à comprendre la vraie nature d'un état mental trop éloigné, par une suite funeste, mais rarement évitable, du caractère absolu qui vicie encore si radicalement la plupart des opinions philosophiques, et que la prépondérance générale de l'esprit positif pourra seule entièrement rectifier.
En reconnaissant, comme on ne peut plus l'éviter, que les théories théologiques ont dû long-temps diriger l'exercice de notre intelligence dans ses plus simples spéculations, ce serait sans doute une étrange inconséquence que de persister à méconnaître leur prépondérance réelle dans les méditations sociales et politiques, dont la complication supérieure devait d'abord exiger bien davantage cette puissante intervention. Serait-il possible que les esprits chez lesquels un tel régime constitue directement la base nécessaire de tout le système mental, ne l'étendissent point spontanément à leurs recherches les plus importantes et les plus difficiles? Les législateurs de ces temps primitifs étaient donc, inévitablement, aussi sincères, en général, dans leurs conceptions théologiques sur la société que dans celles qui se rapportaient au monde extérieur: les aberrations pratiques, quelquefois si horribles, auxquelles ils furent trop souvent conduits par ces imparfaites théories, constituent elles-mêmes presque toujours d'irrécusables témoignages de cette sincérité fondamentale.
Pour rectifier complétement la grave erreur philosophique que nous examinons, et qui s'oppose éminemment à toute saine appréciation du passé humain, il me reste seulement à expliquer ici la tendance spontanée de cette politique essentiellement théologique des temps primitifs à fournir des inspirations qui devaient coïncider, dans la plupart des cas ordinaires, avec les principales nécessités sociales correspondantes. Cette coïncidence habituelle devait résulter naturellement de deux propriétés importantes, mutuellement supplémentaires, l'une commune à toutes les phases religieuses, l'autre spéciale à chacune d'elles, et qu'il suffira d'indiquer très brièvement. La première consiste en ce que, par le vague presque indéfini qui les caractérise toujours plus ou moins, les croyances religieuses sont éminemment susceptibles de se modifier spontanément selon les exigences diverses de chaque application politique, de manière à sanctionner finalement, sans aucun artifice volontaire, les inspirations même qui n'en seraient pas d'abord émanées, pour peu qu'elles correspondent au sentiment intime d'un besoin véritable, individuel ou social. Tel est surtout le motif général qui rend si nécessaire, envers de semblables opinions, une organisation systématique, sous l'administration continue d'un sacerdoce convenable, afin de prévenir ou de rectifier les dangereuses conséquences pratiques de leur libre essor chez les esprits vulgaires, comme je l'expliquerai directement dans la [cinquante-quatrième leçon]. Mais cette aptitude universelle à consacrer et à fortifier nos sentimens et nos pensées quelconques, quoique pouvant ainsi s'étendre trop souvent à des applications nuisibles, doit avoir sans doute encore plus d'énergie et d'activité naturelles quand elle se dirige vers des inspirations d'utilité sociale, offrant, à son plein développement, un champ plus vaste et moins gêné. En second lieu, les caractères qui distinguent les croyances propres à chaque phase religieuse devant être, de toute nécessité, déterminés, en général, par les diverses modifications essentielles de la société, il serait impossible que ces opinions n'offrissent point spontanément, dans la vie réelle, certains attributs en harmonie spéciale avec les situations correspondantes; sans quoi leur empire prolongé deviendrait inintelligible. Ainsi, outre l'importante consécration commune qu'elles doivent fournir à toutes les inspirations utiles, les théories théologiques sont d'ailleurs susceptibles, par elles-mêmes, de suggérer souvent des notions essentiellement convenables à l'état social contemporain. La première propriété correspond à ce qu'il y a de nécessairement vague et indisciplinable dans chaque système religieux, la seconde à ce qu'il offre de déterminé et de régularisable; en sorte que l'action de l'une peut suppléer naturellement à celle de l'autre. A mesure que les croyances se simplifient et s'organisent, dans l'ensemble de l'évolution théologique de l'humanité, leur influence sociale décroît nécessairement sous le premier aspect, vu la moindre liberté spéculative qui en résulte: mais elle augmente, non moins inévitablement, sous le second point de vue, ainsi que nous le reconnaîtrons bientôt; ce qui doit être regardé, au fond, comme une très heureuse transformation, permettant de plus en plus aux esprits supérieurs d'utiliser spontanément, dans toute sa plénitude, la vertu civilisatrice de cette philosophie primitive.
D'après ces explications générales sur les deux modes fondamentaux relatifs à l'action sociale d'une théologie quelconque, on conçoit que le premier doit spontanément prévaloir dans le fétichisme, beaucoup plus qu'en aucun autre cas: ce qui est alors directement conforme à nos remarques antérieures sur l'absence ou l'imperfection de l'organisation religieuse proprement dite. Mais, par cela même, l'analyse rationnelle de cette influence y doit devenir aujourd'hui plus spécialement inextricable, d'après la difficulté, presque toujours insurmontable, de discerner avec exactitude, dans la trame profondément confuse d'une vie aussi éloignée de la nôtre, l'élément religieux qui s'y trouve intimement incorporé. On doit donc, à cet égard, se contenter essentiellement d'y vérifier, sur quelques exemples décisifs, comme chacun peut aisément le faire, la réalité nécessaire de notre théorie. Quant au second mode, quoique son développement ait dû être infiniment moindre sous le régime du fétichisme, sa nature plus précise et mieux saisissable permet néanmoins de l'y apprécier d'une manière plus distincte et plus directe: ce qui, par une évidente réaction logique, doit rationnellement confirmer, à fortiori, l'existence implicite de l'autre influence, même dans les cas nombreux où l'imperfection nécessaire de l'analyse sociologique n'aura pu la faire convenablement ressortir. Il me suffira de signaler ici deux exemples importans et irrécusables de cette action spéciale, spontanément émanée du fétichisme, sur l'ensemble de l'évolution sociale.
Le premier consiste dans la participation incontestable, quoique inaperçue jusqu'ici, de cette religion primitive pour la transition fondamentale à la vie agricole. Assez de philosophes ont déjà fait ressortir l'extrême importance sociale de ce changement capital du régime matériel, sans lequel les plus grands progrès ultérieurs de l'humanité seraient demeurés essentiellement impossibles. Qu'il me suffise d'ajouter, à ce sujet, que la guerre, principal instrument temporel de la civilisation naissante, comme je l'ai établi, en principe, au chapitre précédent, et comme je l'expliquerai surtout au suivant, reste presque entièrement privée de sa plus importante destination politique, tant que dure l'état nomade. Les guerres acharnées que se font habituellement les peuplades de chasseurs, ou même de pasteurs, à la manière, pour ainsi dire, des autres animaux carnassiers, ne peuvent guère servir qu'à entretenir, par un indispensable exercice, leur activité continue, et à préparer les élémens d'un perfectionnement ultérieur; mais elles sont nécessairement à peu près stériles en résultats politiques immédiats. Il serait donc superflu de nous arrêter ici à faire expressément ressortir la haute portée sociale de cette grande révolution temporelle, qui assujétit invariablement l'homme à une résidence déterminée. Nous n'avons pas plus besoin de signaler, d'un autre côté, l'extrême difficulté que devait évidemment offrir un changement aussi peu compatible, à certains égards, avec le caractère essentiel de l'humanité naissante. On ne saurait douter, en effet, que le vagabondage ne soit, au fond, très naturel à l'homme, dans les plus communes organisations; comme le confirme, chez les sociétés même les plus avancées, l'exemple des individus les moins cultivés. Cette appréciation doit faire comprendre, en général, que le pas dont il s'agit a dû exiger l'intervention fondamentale des influences spirituelles, essentiellement distinctes et indépendantes des causes purement temporelles, auxquelles on a coutume d'attribuer exclusivement ce grand progrès. On y a, sans doute, justement indiqué la condensation croissante de la population humaine, comme ayant dû naturellement exiger une fécondité proportionnelle dans les moyens habituels d'alimentation, et conduire ainsi à l'état agricole, de même que jadis à l'état pastoral. Mais, malgré son incontestable réalité, cette explication est radicalement insuffisante, faute d'un élément indispensable et principal. Les philosophes ne s'en contentent ordinairement que par suite de la prépondérance trop prolongée que conserve encore, malgré les lumineux travaux de Gall, cette vicieuse théorie métaphysique de la nature humaine où l'on fait essentiellement dériver les facultés des besoins, comme je l'ai expliqué au troisième volume (voyez la quarante-cinquième leçon). Quelque importante que puisse devenir, en général, une exigeance sociale quelconque, cette condition ne suffit certainement point à la produire, si l'humanité n'y est d'abord convenablement disposée: comme le confirment tant d'éclatans exemples de graves inconvéniens supportés pendant des siècles par des populations encore trop peu préparées à s'en affranchir. Vainement augmenterait-on l'intensité et l'urgence du besoin, l'homme préférera, en général, pallier isolément chaque résultat, ce qui semblera presque toujours possible, plutôt que de se décider à un changement total de situation, encore antipathique à sa nature. Ainsi, dans le cas actuel, l'homme tenterait alors de remédier à mesure à l'excès de population par l'emploi plus fréquent des horribles expédiens auxquels il n'a que trop recours à des époques même plus avancées, plutôt que de renoncer à la vie nomade pour la vie agricole, tant que son développement intellectuel et moral ne l'y a point suffisamment préparé. Cette évolution préalable constitue donc, en réalité, la principale cause de ce grand changement, quoique l'époque précise de son accomplissement ait dû ensuite dépendre des exigences extérieures, et surtout de celle dont il s'agit. Or il est évident que, ce nouveau mode d'existence matérielle s'étant presque toujours établi avant la cessation du fétichisme, il faut bien que l'influence générale de ce premier régime théologique tende spontanément, sous un aspect quelconque, à disposer graduellement l'homme à une telle révolution, quand même nous n'apercevrions pas en quoi consiste exactement cette propriété nécessaire. Mais, en outre, il est aisé d'en assigner directement le vrai principe essentiel. Car, l'adoration immédiate du monde extérieur, plus spécialement dirigée, par sa nature, vers les objets les plus rapprochés et les plus usuels, doit certainement développer, à un haut degré, cette portion, d'abord très faible, des penchans humains qui nous attache instinctivement au sol natal. La touchante douleur, si souvent exprimée dans les guerres antiques, qu'exhalait le vaincu obligé de quitter ses dieux tutélaires, ne portait point principalement sur des êtres abstraits et généraux, qu'il eût pu retrouver partout, comme Jupiter, Minerve, etc.: elle concernait bien davantage ce qu'on nommait si justement les dieux domestiques, et surtout ceux du foyer, c'est-à-dire, de purs fétiches; telles sont les divinités spéciales dont sa plainte naïve déplorait alors l'abandon fatal, avec presque autant d'amertume qu'envers la tombe sacrée de ses pères, d'ailleurs incorporée elle-même dans le fétichisme universel. Ainsi, même pour les nations déjà parvenues au polythéisme avant de passer à l'état agricole, l'influence religieuse indispensable à cette transition, y doit être attribuée, en majeure partie, aux restes de fétichisme fort prononcés qui ont dû subsister dans le polythéisme jusqu'à des temps très avancés, comme je l'ai noté ci-dessus. Une telle influence constitue donc une propriété essentielle de notre première phase théologique, et n'aurait pu sans doute appartenir suffisamment aux religions ultérieures, si cette révolution matérielle, déjà pleinement réalisée, ne s'était spontanément rattachée à un ensemble de motifs plus durables, ce qui a permis de renoncer enfin sans danger à sa véritable origine élémentaire. Il faut d'ailleurs remarquer, pour compléter cette indication, l'importante réaction exercée nécessairement par une semblable révolution sur le perfectionnement général du système théologique. Car, c'est essentiellement alors que le fétichisme commence à prendre régulièrement sa forme la plus éminente, en passant à l'état d'astrolâtrie bien caractérisée, qui constitue, comme je vais l'expliquer, sa transition normale au polythéisme proprement dit. On conçoit, en effet, que la vie sédentaire des peuples agricoles doit attirer bien davantage leur attention spéculative vers les corps célestes, pendant que leurs travaux propres en manifestent beaucoup plus spécialement l'influence. Quelle suite spontanée d'observations astronomiques, même très grossières, pourrait-on attendre d'une population vagabonde, si ce n'est celle de l'étoile polaire dirigeant ses courses nocturnes? Il existe donc certainement une double relation fondamentale entre le développement général du fétichisme et l'établissement final de la vie agricole.